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« Les véritables enjeux des migrations » de Jean-Paul Gourévitch

Ou « Les migrations : enjeux majeurs de la présidentielle » par Jean-Paul Gourévitch

♦ Jean-Paul Gourévitch, écrivain, essayiste, formateur et consultant international français

♦ Consultant international sur l’Afrique, les migrations et l’islamisme radical, Jean-Paul Gourévitch vient de publier un nouvel ouvrage : Les véritables enjeux des migrations, aux éditions du Rocher. J.-P. Gourévitch soutient l’idée que l’aide au développement en Afrique n’est pas une solution pour arrêter les flux migratoires. Mais il réfute l’idée du Grand Remplacement au profit du concept de Petit Remplacement, tout en soulignant l’importance de l’expatriation des Français. Des thèses parfois contestables mais qui alimentent le débat de manière précieuse.

Sans attendre une critique approfondie de l’ouvrage par son contributeur André Posokhow, Polémia vous livre le point de vue de Jean-Paul Gourévitch dans le cadre d’un entretien donné au quotidien Présent.
Polémia.


— Commençons par l’expatriation, migration dont vous soulignez le coût « sensiblement analogue à celui de l’immigration ». Quelle est sa réalité et pourquoi n’est-elle pas ressentie comme un problème ?

Les Véritables Enjeux Des Migrations

Les Véritables Enjeux Des Migrations

— L’expatriation c’est chaque année environ 285.000 personnes qui quittent la France pour des raisons diverses que je détaille dans l’ouvrage : économiques, étudiantes, sécuritaires, retraitées, immobilières, fiscales… et 205.000 qui reviennent. Soit un solde migratoire négatif de 80.000 personnes (l’INSEE le chiffre à 120.000) et un coût de 10,5 milliards d’euros pour les finances publiques du fait des investissements consentis par l’Etat pour la formation, la santé, la qualité de vie de ces expatriés et la faiblesse des retours sur investissement.

Le sujet, malgré un intérêt récent des médias mainstream, reste largement tabou quand il n’est pas réduit, notamment par la gauche et l’extrême gauche, à la seule expatriation fiscale. Le coût global de cette expatriation n’est jamais abordé, pas plus que les mesures qui pourraient dissuader ceux qui veulent partir de rester et ceux qui ont émigré de revenir. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité insister sur ce point qui me paraît décisif à la fois pour l’image de la France et le retour à l’équilibre des finances publiques.

— Vous réfutez la théorie du Grand Remplacement, mais vous concédez que les nombreux maux liés à l’immigration « transforment les sociétés » et favorisent les expatriations. Croyez-vous en un « Petit Remplacement » ?

 — Cette théorie, telle qu’elle a été formulée par Renaud Camus, n’est pas pour moi d’actualité. Prenons l’exemple de la polémique déclenchée début 2016 par l’INSEE qui chiffrait le solde migratoire de l’année 2015 à 33.000 personnes et en profitait pour dauber sur « les fantasmes de l’invasion migratoire ». Dans une monographie parue en avril 2016 de Contribuables Associés sur « les migrations méditerranéennes en 2015 », j’ai démonté cette approche. On ne peut pas soustraire le nombre de ceux qui partent de celui de ceux qui arrivent car ce ne sont pas les mêmes catégories de personnes. Si on prend les chiffres de l’INSEE et si on ajoute le solde migratoire de l’immigration (immigrés qui arrivent moins ceux qui repartent), soit 190.000 personnes, au solde migratoire de l’expatriation (expatriés qui partent moins ceux qui reviennent), soit 120.000 personnes, on arrive à une transformation de la population française de 310.000 personnes. Ce n’est pas négligeable mais c’est moins de 0,5%. Or nous disposons – enfin – des premières statistiques ethniques de l’INSEE qui, tout en oubliant les migrations irrégulières, nous apprennent que les immigrés plus leurs descendants immédiats représentent aujourd’hui entre 18,5% et 20,5% de la population résidant en France, une mutation qui s’est faite sur plusieurs dizaines d’années. Le Grand Remplacement n’est donc pas pour demain matin.

— Par quel effet pervers l’aide publique au développement (APD) favorise-t-elle l’émigration du pays aidé vers le pays aidant ?

– J’ai cru longtemps, moi aussi, que l’APD pouvait freiner les flux migratoires. Mais 30 ans d’expertise en Afrique et auprès des diasporas africaines en France m’ont persuadé du contraire. Pour réussir son émigration il faut pouvoir disposer de trois capitaux :
– un capital emploi : pouvoir vendre ses compétences ou sa force de travail ;
– un capital financier : payer son passage (surtout s’il s’agit de migrations irrégulières) et survivre pendant les premiers mois ;
– un capital relationnel : trouver sur place un réseau qui vous fournira des adresses, des papiers, du travail, une aide, un logement…

Or l’APD développe la demande d’éducation dans un pays qui ne peut embaucher ses diplômés, augmente les ressources financières des habitants même si celles-ci sont largement confisquées par les gouvernants, et favorise la constitution d’un réseau d’intermédiaires entre le pays d’origine et le pays d’accueil. L’APD a d’autres rôles positifs en matière de santé, de survie ou de bien-être des populations et contribue à valoriser l’image de la France. Mais il ne faut pas compter sur elle pour diminuer les flux migratoires, comme le montrent d’ailleurs les statistiques des titres de séjour accordés et les estimations du nombre d’entrées irrégulières.

 — Pourquoi les politiques mises en place, quelle que soit leur teneur (financière comme l’APD ou l’AME, éducative comme l’ELCO), se révèlent-elles toujours désastreuses dans les faits ?

— Une réponse globale est difficile. L’AME n’est pas désastreuse en elle-même. C’est son augmentation exponentielle et ses abus qui l’ont rendue ingérable. L’ELCO partait d’une idée théoriquement défendable mais négligeait le fait qu’avant d’apprendre la langue et la culture du pays d’origine des parents, dans lequel on risque de ne jamais retourner, il faut maîtriser les fondamentaux de la langue et de la culture du pays d’accueil, ce qui est loin d’être le cas.

— Vous écrivez que les migrations constituent « un des enjeux de la présidentielle ». Tous les candidats en sont-ils persuadés, à votre avis ?

— Comme on peut le voir dans l’ouvrage qui intègre les positions des divers partis ou candidats, peu sont persuadés que l’immigration constitue un enjeu majeur de la campagne. C’est encore plus flagrant pour l’expatriation. Ce qui frappe surtout est leur manque d’expertise. On ne peut pas se contenter de déclarations d’intention dans des domaines qui relèvent de la diminution des déficits publics et nécessitent des décisions rapides.

 — Aux « scénarios du futur » (l’invasion, le vivre-ensemble, le modèle républicain) vous opposez les « scénarios réalistes », puis les « scénarios volontaristes » : un projet présidentiel doit-il emprunter aux trois catégories ?

 — Mon travail n’est pas de prédire ce qui va arriver (les prophètes se sont presque toujours trompés !) mais de décrire le plus précisément possible les scénarios envisageables. L’avenir sera ce que les citoyens responsables en feront. On peut difficilement conjuguer des scénarios emblématiques portés par l’opinion publique et souvent manichéens, et des scénarios volontaristes d’un projet présidentiel qui cristallisera nombre de rejets qui l’empêcheront peut-être d’être mené à bien. C’est pourquoi les scénarios réalistes sont sans doute (faut-il le déplorer ?) les plus vraisemblables, notamment celui du « vivre côte à côte » de communautés différentes à l’opposé des modèles dits d’« assimilation » ou d’« intégration » : une cohabitation citoyenne si chacune reconnaît et admet l’existence des autres, mitoyenne si elle se contente d’ignorer ses voisines, et conflictuelle si l’une veut imposer aux autres sa manière de penser, de vivre, de se nourrir ou de s’habiller. Je ne suis pas certain qu’un pays de tradition jacobine soit préparé à gérer ces « scénarios de la frontière » comme ils existent par exemple (au prix de quelles difficultés ! ) au Liban, en Inde ou au Nigeria.

— Votre livre se termine par cette recommandation adressée aux électeurs d’avril et mai 2017 : « Ouvrez les yeux ». Qu’est-on supposé voir ?

 — J’aime bien la formulation de votre question. Mais voir c’est d’abord prendre une distance critique vis-à-vis de ce qui nous est dit ou montré dans des médias où la désinformation est foisonnante.

Jean-Paul Gourévitch
Propos recueillis par Samuel Martin
28/02/2017

 • Jean-Paul Gourévitch, Les véritables enjeux des migrations, Editions du Rocher, 15/02/2017, 220 pages.

Source : Présent du 28/02/2017

Correspondance Polémia – 3/02/2017

Images : 1re de couverture