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Le paradoxe Macron au cœur de la recomposition du paysage politique

Denis Bachelot, journaliste et essayiste, est l’auteur du livre L’Islam, le sexe et nous (Buchet-Chastel, 2009)

♦ FIGAROVOX/CHRONIQUE – Emmanuel Macron a progressé dans les sondages depuis l’annonce de son alliance avec François Bayrou. Pour Denis Bachelot, il devra s’efforcer de maintenir un équilibre précaire entre gauche et droite, au cœur d’un paysage politique en voie d’éclatement.

L’échéance présidentielle de 2017 se présente comme l’obstacle sur lequel un ancien cadre vient se briser pour laisser émerger de nouveaux espaces politiques. Elle apparaît comme l’aboutissement logique d’un processus de recomposition du paysage politique qui ébranle le carcan d’une bipolarisation longtemps imposée par notre système électoral.

Paradoxalement, l’expérience des primaires, censées pour leurs partisans reconstruire les logiques militantes des partis, a joué un rôle d’accélérateur de la fragmentation politique.


Au sein de chaque famille les fractures idéologiques ont finalement pris le dessus.

L’électorat de droite a clairement rejeté le tropisme centriste d’Alain Juppé et, à gauche, la nette victoire de Benoît Hamon a montré la vigueur du camp du refus d’un recentrage social libéral voulu par Manuel Valls et Emmanuel Macron.

Ce durcissement sur les fondamentaux de chaque camp engendre deux effets de portée contradictoire : il affaiblit, d’une part, les positions de ceux qui prétendent s’inscrire en dehors du cadre d’opposition droite/gauche et, d’autre part, il libère un large espace au centre qui, du coup, devient le point nodal d’un processus de recomposition du paysage politique sur la base d’un dépassement de la confrontation bipolaire classique.

Cette nouvelle configuration est la clé de l’élection présidentielle. Le candidat le plus à même de gagner son ticket du second tour pour affronter Marine Le Pen est celui qui se trouve le mieux placé pour capter l’électorat flottant du centre, sans se couper toutefois des fondamentaux de sa famille politique.

C’est bien là tout l’enjeu de la candidature d’Emmanuel Macron. La vague qui le pousse en avant, portée par une communication très marketée, semble confirmer la disparition des vieux clivages binaires qui structuraient la vie politique nationale, sans pour autant pouvoir s’en affranchir réellement.

Des électeurs de droite pour un candidat de «gauche»!

Le positionnement stratégique de Macron est structurellement fragile

La force du candidat Macron est de pouvoir «pêcher» des électeurs à gauche mais aussi à droite ; sa faiblesse, en retour, est de s’appuyer sur un électorat fluide et instable qui se mobilise plus sur l’image d’un homme que sur une ligne politique et un programme. Les sondages montrent en effet que son électorat, potentiellement le plus important, est aussi le plus volatil, avec 48% de ses sympathisants actuels qui déclarent ne pas être définitivement sûrs de leur vote. Son positionnement stratégique est structurellement fragile.

La présentation de son programme économique a révélé la difficulté intrinsèque de l’exercice du «ni, ni» (ni droite, ni gauche). Ce subtil dosage de mesures libérales et d’intentions sociales a immédiatement prêté le flanc aux attaques de gauche et de droite : trop libéral pour les uns, trop timoré pour les autres ; il est apparu pour ce qu’il est au fond : un compromis sans audace entre des demandes contradictoires.

Le centre est un espace politique mais n’est pas une famille idéologique. L’électorat actuel d’Emmanuel Macron en est une preuve manifeste.

La dynamique Macron repose sur un effet en trompe l’œil qui fait que sa légitimité politique vient de la gauche, alors que ses électeurs viennent majoritairement de la droite, ou affichent des idées classées à droite, dans la proportion des 2/3 ! Une étude du Cevipof d’octobre 2016 a clairement mis en lumière cette réalité paradoxale.

Les écarts, note l’étude, sont très importants entre les «macronistes de gauche» et les «macronistes de droite». Ce constat est vrai pour les questions économiques et sociales, mais il est encore plus manifeste lorsque l’on aborde les thèmes identitaires et sécuritaires, où les électeurs de Macron situés à droite s’alignent largement sur l’électorat des Républicains (LR), lui-même assez proche des électeurs du FN sur ces thématiques.

Le «macronisme de droite» : un succédané du juppéisme

Au fond, le «macronisme de droite» est un succédané du juppéisme, dont l’électorat globalement reste dans le cadre d’une droite modérée et conservatrice. Sa déclaration sur la colonisation de l’Algérie qualifiée de «crime contre l’humanité» lui a d’ailleurs coûté cinq points d’intention de vote dans les jours qui l’ont suivie.

Le candidat qui se définit lui-même comme le candidat du «progrès» est condamné à un positionnement flou et ambigu, au risque sinon de se couper soit de son aile gauche, soit de son aile droite. Il n’est pas absurde de penser que cette dernière pourrait assez largement rejoindre sa famille traditionnelle, dans le contexte d’un durcissement des confrontations idéologiques qui caractérise le premier tour d’une élection présidentielle.

François Bayrou: combien de divisions?

L’alliance conclue avec François Bayrou est-elle alors capable d’ancrer majoritairement cet électorat flottant du centre droit dans le camp d’Emmanuel Macron? Cette hypothèse nous paraît a priori peu vraisemblable. Outre que l’influence du président du Modem est désormais limitée, les électeurs de Bayrou proches de la sensibilité du candidat d’En marche! avaient déjà fait leur choix. L’avantage immédiat de l’alliance avec Bayrou est qu’elle permet de consolider les 38% de ses électeurs de 2012 qui déclaraient vouloir voter Macron. Si Bayrou se présentait, ce chiffre tombait à 21%, selon une étude de l’Observatoire de l’opinion.

Quant à ceux qui se reconnaissent davantage dans une sensibilité de droite centriste, il est difficile d’imaginer que la seule force d’entraînement du maire de Pau suffise à les faire basculer du côté d’Emmanuel Macron. Le positionnement programmatique et la pertinence de la campagne joueront sans nul doute un rôle plus déterminant dans les évolutions potentielles des votants.

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En conséquence, le paysage électoral, désormais éclaté en quatre familles idéologiques – en schématisant: l’archéo-gauche néomarxiste, la gauche sociale libérale recentrée, la droite conservatrice, plutôt européenne et libérale, la droite souverainiste et populaire – ne trouvera pas ses marques tant que la situation du candidat de la droite ne sera pas vraiment stabilisée, alors que le principal espace de volatilité se situe au centre droit de l’échiquier politique. Espace que se disputent également Fillon et Macron.

Denis Bachelot
27/02/2017

Source : Figarovox du 27/02/2017

Correspondance Polémia – 2/03/2017

 Image : Emmanuel Macron

Denis Bachelot

Denis Bachelot, journaliste et essayiste. Ancien rédacteur en chef de Radio Classique. Auteur de « Les Maîtres à représenter : essai sur la mise en scène des mythologies médiatiques » (Ed. Eska) et «L’Islam, le Sexe et Nous » (Ed. Buchet Chastel).