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Les fondements doctrinaux de la violence d’extrême gauche

Les fondements doctrinaux de la violence d’extrême gauche

Scènes de guerre civile à Sainte-Soline, saccage de l’Université de Bordeaux, agressions contre des adversaires politiques… Les violences d’extrême gauche occupent le devant de la scène. Elles ont été théorisées il y a plus de 20 ans lors des réunions des Forum sociaux mondiaux. Nos lecteurs retrouveront ici un article d’Andréa Massari publié dans nos colonnes en 2003.
Polémia.

De Seattle à Gènes, de Nice à Evian, les grandes messes « altermondialistes » de la « nouvelle internationale du XXIe siècle » selon Philippe Corcuff (1) se sont systématiquement accompagnées de violences.

Ces violences qu’on retrouvera probablement samedi 15 novembre 2003 à Paris lors de la « manifestation-parade » qui clôturera le Forum social européen ne sont pas le fait de « dérapages » : elles sont consubstantielles à l’idéologie « altermondialiste » et aux organisations qui la portent.

1 – Une multitude d’associations agressives

La nouvelle extrême gauche se retrouve autour d’une multitude d’associations. Toutes ne sont pas violentes, mais toutes ont une définition agressive de leur action : c’est bien sûr le cas d’« ATTAC », dont le nom est en lui-même tout un programme ; cela correspond aussi aux méthodes du réseau « no vox », réunissant les « sans droits » ( A.C, D.A.L., Droits devants, etc…) qui multiplient les « opérations coups de poing » ; c’est enfin le cas de la Ligue Communiste Révolutionnaire, la L.C.R., parti trotskiste dont les membres ont animé le S.O (Secrétariat à l’organisation) et le comité de programme du Forum social européen de Paris-Saint-Denis, Forum dont la L.C.R est incontestablement la cheville ouvrière.

2 – Une recomposition trotskiste-libertaire

Idéologiquement, la nouvelle extrême gauche s’est recomposée sur les ruines de l’ancien Parti communiste en prenant acte de la chute des régimes de type soviétique (U.R.S.S. ; pays de l’Est et bientôt Cuba).

Ses intellectuels et ses permanents associatifs et syndicaux ont tiré les conséquences de deux faits :
– L’échec du modèle jacobino-étatiste qui conduit à rechercher des formes d’action nouvelles visant à « transformer le monde sans prendre le pouvoir » : c’est la renaissance du courant libertaire ; – L’échec du socialisme dans un seul pays (la comparaison avec les pays non socialistes s’avérant alors mortelle), d’où la tentation « altermondialiste » d’une révolution mondiale et d’un socialisme global : c’est la revanche des trotskistes sur les communistes orthodoxes (l’histoire reprenant son cours en 1924 quand Trotski, partisan de la révolution mondiale, fut exclu d’U.R.S.S. par Staline, partisan du socialisme dans un seul pays).

En se recomposant sur la base d’une alliance trotskiste-libertaire, l’extrême gauche s’exonère des crimes soviétiques, mais elle ne rompt pas pour autant avec sa tradition de violence qui traverse toute l’histoire des mouvements trotskistes et des mouvements anarchistes.

3 – Des logiques de guerre civile

Comme le note Jérôme Baschet : « (Il y a) des expériences historiques qui constituent la généalogie des convergences entre marxistes et libertaires (…) : la Commune de Paris, les Conseils dans l’Europe de 1917/1921, la révolution espagnole de 1936/1937, différentes mouvances des années soixante et soixante-dix telles que celles des situationnistes et des autonomes italiens » (2). Ce qui est frappant, c’est qu’à l’exception des situationnistes, ces expériences historiques sont des expériences brutales ayant débouché – avant même la répression dont elles ont pu faire l’objet – sur des assassinats ciblés et/ou des massacres de masses à la fois contre leurs ennemis « réactionnaires » et contre leurs adversaires internes.

Ces expériences violentes s’inscrivent d’ailleurs parfaitement dans la logique des écrits des penseurs traditionnels de l’extrême gauche : Marx, Lénine (cf. notamment « l’Etat et la Révolution »), Trotski ou Bakounine.

Il en va de même pour les nouveaux intellectuels de référence de l’extrême gauche d’aujourd’hui qui s’inscrivent, eux aussi, dans des logiques de guerre civile : ainsi de John Holloway, auteur de « Changer le monde sans prendre le pouvoir », qui s’inspire de la guérilla zapatiste du sous-commandant Marcos ; ou de Michaël Hardt, co-auteur d’« Empire », ouvrage qu’il a écrit avec Toni Négri qui fut l’inspirateur des Brigades rouges et qui purge pour cela une peine de prison en Italie.

4 – Holloway : une démarche nihiliste

John Holloway inscrit sa pensée dans une démarche nihiliste résumée dans « Douze thèses sur l’anti-pouvoir » (3) dont « le point de départ est l’acte de négation » (point 1), car « au début il y a le cri, pas la parole » et « la pensée pour dire le cri doit être négative ».

« Comme un monde digne ne peut pas être créé par l’action de l’Etat » (point 2), « la seule façon de concevoir un changement radical aujourd’hui ne relève pas de la conquête mais de la dissolution du pouvoir » (point 3). « Alors pour commencer à changer le monde sans prendre le pouvoir, il faut opérer une distinction entre le pouvoir-action (potentia) et le pouvoir-domination (potestas) » (point 4) ; de ce point de vue, « le pouvoir-action trouve son fondement dans le faire » : l’action se suffit en quelque sorte à elle-même – qu’il s’agisse du séminaire… ou de la manifestation, qui devient une fin en soi, ce qui est une légitimation de l’activisme.

Les points 5, 6 et 7 sont consacrés à la quasi-fatale transformation du « pouvoir-action » en « pouvoir-domination » qui subordonne les acteurs à l’état du monde : « L’état du pouvoir-domination, c’est l’état du « les choses sont comme ça », c’est l’état d’identité ».
Alors pour libérer les acteurs, « le mouvement du pouvoir-action contre le pouvoir-domination ne doit pas se concevoir comme contre-pouvoir (…) mais comme un anti-pouvoir (terme qui, pour moi, suggère une asymétrie totale entre le pouvoir et notre lutte) ».

Vient ensuite au point 9 le refus du « parti d’avant-garde » (en cela c’est une fracture importante avec les formes d’actions communistes orthodoxes ou trotskistes classiques), parce que cela revient au « simple remplacement d’une forme de domination par une autre ».
Il ne faut pas pour autant céder à une « désillusion pessimiste » puisqu’une pirouette dialectique (point 10) permet de rompre avec le « cercle vicieux du pouvoir », car « la transformation du pouvoir-action en pouvoir-domination est un processus qui implique nécessairement l’existence de son contraire ».

Et l’espoir revient au point 11 : « Le capitalisme est fondé sur la négation du pouvoir-action, de l’humanité, de la créativité, de la dignité », mais « les zapatistes en sont la preuve : la dignité existe au-delà de sa négation (…) sous la seule forme qu’elle peut prendre, dans notre société, celle de la lutte contre sa propre négation ». Ce qui conduit à une définition purement polémique de la liberté conçue simplement comme « lutte contre cette domination (capitaliste) ». Quant au point 12, il évoque toutes les formes de lutte possible violentes ou non et les légitime par là même.

Black Blocs, Antifas, No Borders… L’extrême gauche violente au service du Système

5 – Holloway : le rêve insurrectionniste

Au-delà d’un vocabulaire assez jargonnant, la thèse de John Holloway peut paraître s’inscrire dans les profondeurs de la philosophie européenne. Après tout, pour Héraclite « Polemos est le père de toutes choses », et la mythologie grecque s’est construite autour du principe de contradictions.

De même, il y a un côté prise en compte des « Lois du tragique » (4) dans la (re)découverte par Holloway que le résultat de l’action ne correspond pas à ses fins initiales et que la conquête de l’Etat pour le transformer est un piège.

Reste qu’il émane de la lecture de John Holloway un profond sentiment de malaise car il s’agit ni plus ni moins que d’une négation du réel, d’une négation du monde.

Il ne combat pas seulement le « capitalisme » – dont il donne une définition parfaitement abstraite et polémique – mais, au-delà, toutes les lois économiques fondées sur l’organisation de la rareté, donnée fondamentale qui existe indépendamment de toutes les formes de production.
Il combat aussi les lois de la vie en niant toute identité : « Nous les non-identiques, combattons cette identification. Le combat contre le capital est un combat contre l’identification, et non pour une identité alternative » (5) – ce combat est ainsi un « assaut contre l’identité ».

Les thèses de John Holloway reposent aussi sur une révolte contre la réalité, car la réalité – économique, sociale, politique, familiale -, ce n’est pas seulement la lutte, c’est aussi la lutte-concours : la compétition mais aussi la coopération.

Derrière le verbe ou plutôt derrière le cri (« au commencement était le cri »…), il y a donc la légitimation de toutes les actions et de toutes les violences qui deviennent des fins en soi. Les casseurs ont ainsi leur livre de référence.
Ce que note à sa manière Andrej Grubacic : « Le rejet de la société contemporaine peut s’orienter vers un anarcho-primitivisme (…) Le refus de toute forme d’organisation conduit les « insurrectionnistes » à la systématisation de petits « groupes d’affinités » tournées vers l’action directe visant à subvertir l’ordre existant sans réel projet de société » (6).

6 – L’éloge de l’action directe

L’action directe – formule évoquant le nom de la mouvance terroriste française des années 1970/80 -, telle est désormais la référence de la nouvelle extrême gauche associative et syndicale.

C’est à elle que fait référence Pierre Contesenne, militant libertaire (« Alternative libertaire »), syndicaliste (« Sud Aérien ») et associatif (« Droits devant ! »), lorsqu’il écrit « à propos de nouveaux mouvements sociaux (sans logis, sans papiers, Rmistes, sans diplômes, travailleurs immigrés) qui donnent corps à la « précarité de masse » : « (leur) réelle dimension novatrice s’est exprimée en partie par une retraduction de la pratique syndicaliste révolutionnaire dans l’action directe » (7). Un « syndicalisme d’action directe », c’est aussi ainsi qu’Hélène Pernot, politiste, qualifie le syndicat Sud P.T.T. (8).

Tout ce discours débouche inévitablement sur la violence : violence des actions mais aussi violence subie par ceux qui en sont les victimes. Violence des opérations coups de poing, mais aussi violence des pillages qui accompagnent les manifestations de l’extrême gauche. Violences aussi des conséquences possibles : lors des grèves sauvages de mai/juin 2003 en France, on vit revenir des actions potentiellement criminelles comme des coupures d’électricité mais aussi, ce qui est particulièrement dangereux, des coupures de gaz.

Ces violences – à basse ou moyenne intensité – créant de surcroît un vivier pour des violences de haute intensité de type terroriste, qui découleront inéluctablement des nouveaux discours et des nouvelles pratiques de l’extrême gauche.

7 – Toni Négri : le retour du brigadiste

Inspirateur des Brigades Rouges dans les années 70 (qui assassinèrent notamment Aldo Moro), puis exilé en France comme professeur associé à Paris VIII, puis de retour en Italie où il purge actuellement une peine de prison, Toni Négri a retrouvé le devant de la scène intellectuelle d’extrême gauche en publiant avec l’universitaire américain Michaël Hardt « Empire ».

« Empire » est un pavé de 560 pages contenant de nombreuses analyses parfois intéressantes (voir la critique approfondie de l’ouvrage en rubrique médiathèque) et centré autour de l’opposition dialectique de deux concepts : « l’empire » et la « multitude ».
« (L’empire) c’est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement qui intègre progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. L’Empire génère des identités hybrides, des hiérarchies flexibles et des échanges pluriels en modulant ses réseaux de commandement. Les couleurs nationales distinctes de la carte impérialiste du monde se sont mêlées dans l’arc-en-ciel mondial de l’empire » (9). Face à lui « l’Empire créé un potentiel révolutionnaire plus grand que ne l’ont fait les régimes modernes de pouvoir, parce qu’il nous présente à côté de sa machine d’autorité, une solution de rechange : l’ensemble de tous les exploités et soumis, multitude directement opposée à l’Empire sans médiation entre eux » (10).

On l’aura compris, derrière une analyse non dénuée d’intérêt de la mondialisation et de la nouveauté des expressions, c’est la transposition au monde post-moderne des catégories de la pensée marxiste : « l’Empire » jouant le rôle du capital, « la multitude » étant le nouveau nom du prolétariat. C’est Marx revu par Star Wars avec la multitude dans le rôle de l’alliance rebelle ! Comme quoi Georges Lucas et Hollywood sont capables d’influencer les penseurs d’extrême gauche.

8 – Citoyenneté mondiale et revenu garanti pour tous

Toutefois, on aurait tort de prendre à la légère le potentiel de violences brutes que recèle la pensée de Toni Négri et Michaël Hardt : leur langage est celui de la « guerre civile », explicitement revendiquée : « Notre livre implique donc un certain désir de communisme. Le thème central qui apparaît à travers toutes ces analyses se réduit, en fait, à une seule question : comment la guerre civile des masses contre le capital monde peut-elle éclater dans le monde ? » (11).

C’est le vieil objectif communiste de révolution mondiale qui revient à l’ordre du jour au nom de la « multitude », c’est-à-dire d’un ensemble d’individus déracinés, et ce avec des objectifs politiques clairement explicites :
1. « Un premier élément d’un programme politique pour la multitude mondiale, une première exigence mondiale : la citoyenneté mondiale » (12), ceci devant s’accompagner d’une suppression générale des frontières.
Il est permis de se demander, si, ici, la démarche révolutionnaire ne rejoint pas certains objectifs de l’ultra-libéralisme lorsque celui-ci nie les Etats nationaux et les frontières civilisationnelles.

2. « Une seconde exigence politique programmatique de la multitude : un salaire social et un revenu garanti pour tous (…) Une fois la citoyenneté étendue à tous, on pourrait appeler ce revenu garanti un revenu citoyen, dû à chacun en tant que membre de la société » (13). C’est donc une rupture totale avec le slogan « À travail égal, salaire égal », pour en revenir au vieux principe communiste du « À chacun selon ses besoins ». On voit mal toutefois comment ce qui a toujours échoué hier – dans le sang et/ou le totalitarisme – pourrait réussir demain. Qui évoluera les besoins ? Qui répartira la production ? Les auteurs se gardent de répondre.
3. « La troisième exigence politique de la multitude, le droit à la réappropriation », c’est-à-dire « le libre accès (et le contrôle sur) la connaissance, l’information, la communication et les affects, parce que ce sont quelques-uns des moyens premiers de la production bio-politique » (14).
En clair, il s’agit de prendre le contrôle sur les esprits grâce aux moyens de la communication moderne.

9 – Vers la guerre civile mondiale

Les voies de passage vers cet avenir radieux ne sont pas précisées. Les auteurs indiquant modestement : « Seule la multitude, par le biais de son expérimentation pratique, offrira les modèles et déterminera quand et comment le possible devient réel » (15).

Le dernier chapitre du livre consacré au « militant » (16) évoque toutefois les moyens à utiliser : « l’agitation continuelle », les pratiques de « résistance », « l’insurrection », le refus de « l’activité de représentation » au profit d’une « activité d constituante » et finalement « les vertus de l’activité insurrectionnelle ».

Quant à la conclusion du livre, elle est d’un lyrisme infantilisant : « C’est une révolution qu’aucun pouvoir ne contrôlera parce que le bio pouvoir et le communisme, la coopération et la révolution restent ensemble, en tout amour, toute simplicité et toute innocence. Telles sont l’irrépressible clarté et l’irrépressible joie d’être communiste ».

L’altermondialisme ? Une idéologie de fondu !

Andréa Massari
02/04/2023 – Article initialement publié le 31/10/2003

Notes et références

Cet article a été écrit à partir de divers textes consultés sur Internet, de l’analyse d’« Empire » de Michaël Hardt et Toni Négri et d’une lecture attentive du numéro 6 de la revue « Contretemps » (publiée sous la direction de Daniel Bensaïd, responsable L.C.R., dans le cadre de l’Université de Toulouse avec le concours financier du Centre national du livre) et consacré à « Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes ».
Les citations, sauf indications contraires, sont issues de cet ouvrage collectif.

(1) Philippe Corcuff, Michaël Löwy : « Pour une première Internationale du XXIè siècle », pp. 8, 9 et 10
(2) Jérôme Baschet : « Du Grévarisme au refus du pouvoir d’Etat : les Zapatistes et le champ politique », pp. 84-85
(3) John Holloway : « Douze thèses sur l’anti-pouvoir », pp. 38 à 44
(4) Titre d’un remarquable ouvrage de Jules Monnerot, auteur par ailleurs d’une sociologie de la Révolution qui mériterait relecture.
(5) Citation de Holloway (p. 102 de son livre dans sa version anglaise) par Daniel Bensaïd dans « La Révolution sans prendre le pouvoir », p. 55
(6) « Diversité de l’anarchisme contemporain à travers Internet », p. 190
(7) « Nouveaux mouvements sociaux, luttes anti-globalisation et perspectives d’une nouvelle internationale », p. 20
(8) « Des thématiques marxistes, un esprit libertaire – l’exemple de Sud P.T.T. » (p. 26)
(9) Empire, (p. 17), éditions Exils, mai 2002
(10) idem (p. 474)
(11) «Vers l’agonie des Etats-Nations ? L’ « Empire », stade suprême de l’impérialisme » par Toni Négri, « Le Monde diplomatique », janvier 2001
(12) « Empire », op. cit. p. 480
(13) Op. cit. pp. 484-485
(14) Op. cit. p. 488-489
(15) Op. cit. p. 493
(16) Op. cit. pp. 494 à 496

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