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Le pape François ou le triomphe des jésuites

Le pape François ou le triomphe des jésuites

Le présent article est pour le moins insolite mais c’est en raison de son originalité que nous le publions, laissant à nos lecteurs le soin d’en juger par eux-mêmes.
Polémia


Comment comprendre les actions surprenantes et paradoxales du pape de Rome ? Est-il en train de trahir l’Église ou de la replacer pleinement dans le territoire politique qu’elle avait semblé abandonner après la IIe Guerre mondiale ? Avec un jésuite à la barre, tout est possible ! Par Fernand Le Pic

Le pape François est un jésuite, comme tout le monde le sait. Certes, le premier pape jésuite de l’histoire, mais avant tout un jésuite, parmi 18.000 autres environ. Pour cet ordre catholique et politique, fondé en 1540 par le Basque Ignace de Loyola, c’est un triomphe. Il avait bien failli disparaître à jamais sur décision d’un prédécesseur de François, le pape Clément XIV. Celui-ci ordonna, en 1773, la « suppression universelle » de la Compagnie de Jésus. Sa bulle en clarifiait les raisons en ces termes : « Il est à peu près impossible que, la société des jésuites subsistant, l’Église puisse jouir d’une paix véritable et permanente ». Avec un tel avertissement, on peut se demander ce qu’il pourrait advenir d’une Église dirigée tout entière par un jésuite.

Pourquoi tant de défiance ?

Les ignaciens mirent quarante ans pour obtenir leur réhabilitation et c’est finalement Pie VII qui décréta la restauration universelle de la Compagnie en 1814. Les puissances de l’époque poursuivirent néanmoins les expulsions. Ce fut le cas notamment de la France, de la Russie et de l’Allemagne. Mais c’est la Suisse qui remporta la palme : on sait qu’elle frappa les jésuites d’un interdit constitutionnel qui dura 100 ans : de 1874 à 1973.

Pourquoi une telle radicalité ? En premier lieu en raison de leur allégeance absolue au Pape qui enfreignait l’obéissance due à leur monarque national, à l’époque. Leur puissance, aussi bien politique que commerciale, en indisposait plus d’un. En plus des expulsions, des procès menés rondement aboutissaient généralement à la saisie de leurs avoirs. Comme le décrivait l’encyclopédiste Jean le Rond d’Alembert, si on a pu tant les haïr, c’est « parce qu’on les a regardés avec raison comme [les] plus redoutables par leurs intrigues et par leur crédit ». Car la séparation de l’Église et de l’État, ce n’est pas vraiment leur tasse de thé. In actione contemplativus leur sied toujours pour le « mieux », le magis. Aujourd’hui encore leur site internet recommande de servir son prochain à travers la politique. On ose même l’oxymore de « Politique comme Bonne Nouvelle » ou «PBN».

Retour aux affaires

Avec le pape François à sa tête, l’Église va enfin pouvoir refaire de la vraie politique, très ouvertement. Et c’est un fait que tous les actes du nouveau pape sont des opérations politiques assumées. Il achève ainsi le début de rupture, entamée sous Jean-Paul II, avec l’asthénie vaticane héritée des ambiguïtés de Pie XII. Un signe ne trompe pas : sa réactivation du dossier de canonisation du cardinal croate Aloïs Stepinac, archevêque de Zagreb complaisant à l’égard du génocide des Serbes orthodoxes, des Juifs et des Tziganes. Celui-ci fut perpétré, sans que l’Église de Pie XII n’y trouve à redire, par les oustachis d’Ante Pavelić en 1941. Pour ce faire, il devra lever le voile pudique que le Vatican jeta sur cette tragédie qui fut déterminante dans son retrait politique ostensible au lendemain de la guerre. Quitte à faire tomber une cascade de cadavres du placard – une cascade qui pourrait emporter l’encombrant Stepinac lui-même.

Ailleurs, c’est sans complexe qu’il interfère dans les affaires intérieures des pays qu’il prend pour cibles et cela bien que sa qualité de chef d’État le lui interdise. Sa détermination à annihiler toute protection intérieure contre l’afflux de migrants en est l’un des symboles marquants. On se souvient de sa messe organisée à Lampedusa en 2013, sur un autel monté avec les restes d’embarcations échouées. On se souvient aussi de la première messe transfrontalière de l’histoire qu’il célébra, en pleine campagne électorale américaine, à la gloire des 200.000 Mexicains agrégés de part et d’autre de Ciudad Juarez, le plus symbolique point de passage des clandestins vers les États-Unis.

L’islam comme critère

Peu importe que ses arguments soient simplistes, ce qui compte c’est qu’ils frappent, qu’ils dérangent, qu’ils empêchent de « jouir d’une paix véritable », comme disait Clément XIV. Par exemple lorsqu’il enjoint à ses deux milliards et demi d’ouailles, en particulier celles d’Europe (qu’il se permet de qualifier de « grand-mère stérile »), de rejeter « toute attitude autoréférentielle » vis-à-vis des migrants en général et des musulmans en particulier, il y a de quoi créer de l’effervescence. Et on peut se demander pourquoi promouvoir tant de déférence à l’égard de l’Islam ? Pourquoi, par exemple, faire de Bangui « la capitale spirituelle du monde » (2015), alors que la Centrafrique, dirigée aujourd’hui par un musulman, risque de basculer dans l’islamisme ? La liste de ses prises de position pro-islamiques est trop longue pour qu’on puisse la rapporter ici. Mais la raison en est finalement assez claire. Il s’agit bien sûr de reprendre sa part du gâteau dans le mouvement de repolitisation de la religion. Un mouvement que l’islam a enclenché avec la création des Frères musulmans en 1928, développé en 1945 avec la garantie d’un pouvoir religieux donné aux Saoud par les États-Unis (pacte du Quincy), et affermi par la révolution islamique iranienne de 1979 couvée en France et la militarisation des Talibans face au Russe, organisée par les États-Unis.

Le pape François semble vouloir repolitiser les catholiques pour les rechristianiser et en faire ainsi des missionnaires zélés. Comme les Frères musulmans repolitisent les musulmans pour mieux les réislamiser. Pour le premier pape jésuite, religion et sphère privée sont tout simplement antinomiques, à l’instar de cet islam qui lui sert de « benchmark », comme dirait Greg Burke, son porte-parole américain, membre de l’Opus Dei. Ce qui compte, c’est d’envoyer les catholiques à l’action, c’est-à-dire à la reconquête des âmes perdues, à commencer par celles des chrétiens perçus comme « hérétiques », les Evangéliques en particulier. Et le pape dispose ici d’une infrastructure diplomatique unique au monde, ainsi que d’outils sacerdotaux exceptionnels, en particulier celui de la canonisation.

Gérer la turbulence

Car il voit mal ce qui l’empêcherait de politiser aussi la sainteté. Alors, il canonise à tour de bras.

Au 15 octobre 2017, le compteur de sainteté affichait 885 nouvelles auréoles catholiques. Le record des 483 saints de Jean-Paul II est déjà largement battu. Le successeur de Saint Pierre peut même procéder par « canonisation équipollente », c’est-à-dire par simple décret.

Exit les longs procès en béatification, puis en canonisation, qui durent des lustres. Terminée la reconnaissance d’un miracle. On décrète, au risque de dévaluer sérieusement la qualité de saint, et même la pulvériser façon Légion d’honneur du 14 juillet, comme s’en inquiètent déjà les médias catholiques.

Derniers équipollents en date : des missionnaires catholiques installés au Brésil et – tiens donc ! – massacrés au XVIe siècle par des calvinistes hollandais, dans une compétition sans merci qu’on se livrait alors pour l’évangélisation des Indiens et l’accaparement parallèle de leurs ressources. Leur « réduction », comme on dit en langage officiel jésuite. À ne pas confondre avec la « lustration », autre terme officiel du glossaire jésuite qui signifie plus clairement l’épuration interne des prêtres dissidents. Une pratique dont le père Bergoglio a eu à connaître en Argentine, en particulier en sa qualité de « provincial », c’est-à-dire patron local des jésuites. C’était du temps de la junte, des séquestrations arbitraires et autres disparitions politiques. Le futur pape s’opposait à la théologie crypto-marxiste de la libération et il avait milité dans le mouvement péroniste de la « Garde de fer » dès le début des années 1970. Lors du coup d’État de 1976, Bergoglio fit cause commune avec les militaires putschistes. Certains l’accusèrent de livrer des dissidents, allant jusqu’à décerner un titre de docteur honoris causa de l’Université Salvador à Buenos Aires, qu’il contrôlait, à son ami intime, l’amiral Eduardo Massera, formé par la CIA à l’antisubversion et membre de la loge P2. Ceci lui valut d’être entendu par la justice, tandis qu’au même moment l’amiral mourait fort opportunément d’une crise cardiaque survenue sous contrôle médical dans sa chambre d’hôpital. D’ailleurs, usant de ses privilèges ecclésiastiques, le père Bergoglio ne se déplaça pas au tribunal mais obligea les magistrats à venir l’écouter ne rien leur dire, dans sa cathédrale.

L’omni-interférence du Saint-Siège va donc se poursuivre et s’amplifier, certains diront au risque d’ajouter aux turbulences, alors qu’en nos temps c’est justement la maîtrise de la turbulence, sa mise en musique, qui assure le pouvoir. Quitte à se donner le change avec des sourires et des promesses autoritaires de paix, cautionnées d’un nom de règne si bien choisi pour son aura d’innocence.

Fernand Le Pic
22/10/2017

Originellement paru dans Antipresse N° 99 sous le titre « Angle mort/ Le pape François ou le triomphe des jésuites ».

Correspondance Polémia : 31/10/2017

Crédit photo : ACKI via pixabay (cc)