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Le lotus et le jasmin sont-ils déjà fanés ?

Exode massif des Tunisiens vers l’Europe, reprise de l’offensive antichrétienne dans une Egypte soumise à la loi martiale, la gueule de bois est pénible pour tous ceux qui s’étaient enivrés des « printemps » de Tunis et du Caire.


 Tout est bien qui finit bien : le régime du « pourri » Ben Ali, exilé en Arabie saoudite, ne serait plus qu’un mauvais souvenir pour les Tunisiens et, le 12 février, le ministère français des Affaires étrangères a levé ses restrictions de voyages sur les stations balnéaires de Tabarka (chère à Mme Alliot-Marie), de Hammamet ou de Monastir et de Djerba. A charge pourtant pour les touristes de « faire preuve de vigilance quand ils quittent leur hôtel » et « d’adopter la plus grande réserve, d’éviter de se mêler à toute forme de rassemblement et de respecter le couvre-feu instauré sur l’ensemble du territoire de minuit à 4h », conseille le Quai d’Orsay. N’empêche, les « tours opérateurs » pavoisent : ils pourront reprendre incessamment leurs vols charters sur l’une des destinations jusqu’ici les plus juteuses du Maghreb.

Ruée tunisienne sur la France

Mais, en attendant, c’est une autre ruée qui se produit : celle, déjà évoquée par Polémia dans un « Chiffre », des Tunisiens sur l’île sicilienne de Lampedusa et, de là, sur l’Eldorado français, indiqué par 75% d’entre eux comme destination finale.

Pendant le second semestre 2010, l’Italie avait accueilli — avec plus ou moins d’enthousiasme — cinq cents réfugiés tunisiens. Depuis le 8 février, c’est par milliers qu’affluent ceux-ci — un millier en une seule nuit, celle du 12 au 13. Et Rome qui, dépassée par les événements, a décrété l’état d’urgence humanitaire et appelé au secours ses partenaires de l’Union, craint que le rythme ne s’accélère.

Parlant naguère des Européens de l’Est qui fuyaient le bloc communiste, on disait qu’ils « votaient avec leurs pieds ». Les Tunisiens, eux, ont recours aux plus fragiles embarcations mais l’objectif est le même. Pourquoi cet exode massif alors que, nous l’a-t-on répété, la « révolution du jasmin » avait été une parfaite réussite dont les lendemains devaient être plus radieux encore ? Une promesse qui ne convainc visiblement pas les Tunisiens. Non seulement les partisans du président déchu redoutant les représailles des vainqueurs mais aussi nombre de ses adversaires, effrayés par une instabilité grandissante et la peur du chaos économique, aucun parti local n’étant d’accord sur la « reconstruction de la Tunisie » dont les islamistes sont bien décidés à tirer profit. Décidément, les « chemins de la liberté » tant vantés par Paris-Match ne semblent mener qu’à l’exil et le jasmin n’aura pas tardé à se faner, et son doux parfum n’exhale plus que miasmes.

Printemps arabe ou hiver des dinosaures ?

Et qu’en est-il du lotus, censé ces dernières semaines enbaumer les rues du Caire et d’Alexandrie ?

Banni le 11 février à Sharm-el Cheikh au terme d’une folle journée des dupes, Hosni Moubarak est tombé, après trente ans passés au pouvoir, mais dès le lendemain tombaient aussi la Constitution, suspendue, et le parlement, dissous par le Conseil suprême des forces armées, qui annonçait « gérer les affaires du pays pour une période temporaire de six mois ou jusqu’au terme d’élections aux Chambres haute et basse du parlement et d’une élection présidentielle ».

Circulez, il n’y a plus rien à voir, y compris sur la fameuse place Tahrir — de la Liberté — nettoyée de ses occupants. S’agit-il réellement d’une « victoire pour la révolution, de nature à satisfaire la rue égyptienne » comme l’assure l’opposant « historique » Ayman Nour, qui avait défié le Raïs lors de la présidentielle de 2005 ? Ou, comme la perspective en terrifie les gouvernements grec et italien, « la rue » réagira-t-elle à la manière tunisienne, en tentant d’échapper par tous les moyens aux appétits rivaux des militaires et des Frères musulmans tant il est vrai comme l’écrivait Anne Rodier dans Le Monde du 8 février, repris par Polémia (1), que « la “transition démographique” a bouleversé les sociétés du Maghreb et du Machrek », une réalité que sept semaines durant a refusé de considérer une mediaklatura internationale, en extase depuis Mai 68 devant toute explosion d’acné juvénile et donc devant le « printemps arabe » (titre piqué par le Journal du dimanche à Benoist-Méchin, évidemment pas cité) « printemps » de Tunis puis du Caire alors qu’on assistait simplement à l’hiver de dinosaures perclus par les ans, la maladie, le trop long exercice du pouvoir et la corruption de leur entourage.

Les Coptes plus que jamais en danger

Après le sanglant attentat (23 morts et une centaine de blessés) perpétré contre une église d’Alexandrie le 31 décembre dernier, nos médias s’inquiétaient enfin du sort des chrétiens d’Orient, décrétés « cibles légitimes » à éliminer par tous les moyens par l’« État islamique d’Irak », groupe sunnite étroitement lié au réseau Al-Qaïda, et notamment des coptes d’Egypte – voir notre article Polemia (2). En revanche, à peine le « printemps arabe » avait-il éclos que les chrétiens devenaient quantité négligeable pour les myriades d’envoyés spéciaux occidentaux. Que pensaient les coptes de l’offensive contre Moubarak — qui avait solennellement condamné l’attentat d’Alexandrie —, quelle était leur réaction aux désordres et à l’émergence des islamistes ?

Peu chalait à nos « prescripteurs d’opinion » pour lesquels seule comptait la chute du dictateur égyptien — tant souhaitée, et favorisée, par l’administration Obama (3) — mais dont on veut croire qu’ils auront mesuré les incertitudes et les périls à venir depuis l’incendie criminel qui a ravagé l’église Mar Guiguis de Rafah, au Sinaï, un sanctuaire qui avait été bizarrement déserté par les forces de sécurité alors que, depuis le massacre du 31 décembre, tous les édifices chrétiens étaient gardés. Faut-il voir dans cette curieuse absence un indice de la pénétration de l’armée par l’islamisme, comme c’est le cas de l’armée turque longtemps bastion du kémalisme aujourd’hui ébranlé par les imams, à l’image de toute la société anatolienne ?

L’archéologie au pillage

Dur retour sur terre aussi au musée du Caire, où le très médiatique ministre des Antiquités Zahi Hawass a confirmé le 13 février le saccage de plusieurs salles et la disparition d’une vingtaine de pièces très rares, dont deux statues en bois dorées de Toutankhamon, vraisemblablement volées le 28 janvier lors d’incursion de pillards, sans doute commandités. Une catastrophe archéologique qui s’ajoute à celle de Saqqarah, si longtemps fief du grand égyptologue français Jean-Philippe Lauer qui y voua sa vie de 1926 à son décès en 2001. Un site superbe par ses peintures murales, aujourd’hui razzié et vandalisé.

Les chrétiens et les antiquités seront-ils les grandes victimes de la seconde révolution égyptienne, selon le schéma observé en Mésopotamie ?

Les tristes précédents irakiens… et berlinois

« Les sites archéologiques d’Irak dévastés par la guerre », tel était le titre d’un dossier publié le 8 février par La Croix qui soulignait que si « les déprédations avaient commencé dès la deuxième guerre du Golfe en 1990 et l’embargo imposé à l’Irak par les Nations unies », elles « ont littéralement explosé avec l’invasion américaine du pays en 2003 ». Lors du pillage par des « démocrates » du musée de Bagdad (12-13 avril 2003), quelque 15.000 pièces rares furent ainsi subtilisées, dont le tiers à peine a pu être récupéré, et les riches bibliothèques de la ville perdirent aussi leurs archives et leurs plus vénérables ouvrages, évidemment « retenus » de longue main par de riches collectionneurs. Mais ce sont les 12.500 sites archéologiques recensés en Irak qui subirent le plus gros dommage, aussi bien du fait des « libérateurs », qui y déployèrent leurs blindés sans se soucier des trésors enfouis que des pillards qui s’emparèrent de dizaines de milliers d’objets dont beaucoup n’avaient pu être encore répertoriés. « L’anarchie et le pillage ont détruit 25% des sites dans le sud de l’Irak », déplore James Phillips, conservateur d’un musée spécialisé de Chicago. « La perte est irrémédiable… Des informations fondamentales pour la compréhension de ces civilisations anciennes sont perdues à jamais », accuse de son côté Christine Kepinski, directeur de recherches à notre CNRS.

Certes, tout conflit, même « moral », apporte son lot de destructions. Ainsi que le rappelle le professeur honoraire Jean-Louis Huot, ancien directeur de l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient, « la Seconde Guerre mondiale a rasé les villes d’art allemandes et brûlé les palais de Saint-Pétersbourg, les Alliés ont bombardé les musées de Berlin et réduit en cendres, par exemple, les statues monumentales en basalte de Tell Halaf, en Syrie, retrouvées par une mission allemande au début du XXe siècle. Les troupes d’occupation israéliennes dans le Sinaï ont pillé les reliefs rupestres égyptiens en les découpant à la scie » et ne parlons pas d’Angkor dont les trésors furent bradés par les Khmers rouges aux trafiquants thaïlandais et chinois pour se procurer de l’argent frais.

Mais dans une Egypte durablement déstabilisée, les dévastations et le pillage risquent de prendre un tour d’autant plus dramatique que les islamistes les plus enragés rejettent avec hystérie le passé pharaonique du pays, qui ne s’y intéressa d’ailleurs que très récemment, à la remorque des Occidentaux dont le ministre Zahi Hawass, justement, enviait les lauriers. La révolution du lotus menace-t-elle à terme les pilônes lotiformes de Karnak tout comme les Bouddhas géants de Bamyan ne survécurent pas aux explosifs des Taliban afghans ? C’est l’une des questions angoissantes qui, l’euphorie retombée, se posent à la « communauté internationale ».

Claude Lorne
14/02/2011

  Notes :

  1. La « transition démographique » a bouleversé les sociétés du Maghreb et du Machrek
  2. Les chrétiens d’Orient, « cibles légitimes » de l’impérialisme islamique
  3. Une nouvelle vérité se lève sur le monde arabe (Tunisie – 4e volet)

Correspondance Polémia – 15/02/2011

Image : Trésor de Toutankamon