Harald Kujat a été chef d’état-major de la Bundeswehr et président du Comité militaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) avant de prendre sa retraite en 2005. Nous proposons ici une synthèse des éléments avancés dans sa tribune, cosignée avec le diplomate hongrois György Varga et publiée le 6 septembre dernier dans le Berliner Zeitung, dans laquelle les intéressés mettent en exergue une fracture profonde entre la légitimité historique et la légalité constitutionnelle récente de l’Ukraine concernant le projet d’adhésion de ce pays à l’OTAN.
Johan Hardoy
Un retraité engagé
Bien que les anciens officiers supérieurs de la Bundeswehr soient censés s’abstenir de tout commentaire politique, Harald Kujat s’est exprimé à plusieurs reprises de façon polémique depuis le début du conflit entre la Russie et l’Ukraine.
Il a notamment affirmé qu’en 2022, le Premier ministre britannique Boris Johnson avait empêché la signature d’un traité de paix entre les deux États.
En 2024, il a signé une déclaration commune arguant que « l’Ukraine ne peut plus gagner la guerre, même avec davantage d’armes ».
La question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN
En avril 2008, lors de la déclaration finale du sommet de l’OTAN à Bucarest, l’Ukraine et la Géorgie ont été désignées comme futurs membres « à l’initiative des États-Unis, malgré l’opposition de plusieurs États européens ».
[Nota : lors de ce sommet, l’administration Bush a effectivement poussé fortement en faveur d’un rapprochement accéléré de ces deux États avec l’OTAN, en soutenant en leur faveur l’octroi d’un Membership Action Plan (MAP), considéré comme une étape importante vers l’adhésion. Plusieurs alliés européens, notamment l’Allemagne et la France, s’y sont opposés. Une formule de compromis a finalement été adoptée, selon laquelle l’Ukraine et la Géorgie « deviendraient membres de l’OTAN », sans fixer de calendrier ni leur accorder immédiatement le MAP.]
Après le début du conflit militaire en 2022 et jusqu’en 2024, « l’OTAN a confirmé chaque année, dans la déclaration finale de son sommet, la future adhésion de l’Ukraine ».
« La situation a évolué avec l’entrée en fonction du président américain Donald Trump : en 2025 et 2026, les documents issus des sommets ne mentionnaient plus la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. »
Les auteurs soulignent que cette intégration entraînerait, via des bases ukrainiennes, le contrôle occidental de la mer Noire, ce qui est, « du point de vue de Moscou, inacceptable au regard des impératifs de sécurité », « tout comme un contrôle chinois ou russe du golfe du Mexique serait inconcevable » pour les États-Unis.
Un statut de neutralité et de non-alignement
La Déclaration d’indépendance et le référendum du 1er décembre 1991 consacrent le statut de neutralité permanente et de non-alignement du pays. Depuis lors, aucun référendum n’a été organisé.
Le point IX de la Déclaration sur la souveraineté de l’État du 16 juillet 1990 — ratifiée par le Parlement et intégrée dans le préambule de la Déclaration d’indépendance —, dispose que l’Ukraine adopte une neutralité perpétuelle, ne participe à aucun bloc militaire et respecte trois principes concernant les armes nucléaires (ne pas en accueillir, ne pas en fabriquer et ne pas en acquérir).
La révision constitutionnelle de 2019
[Nota : le 21 février 2019, une modification de la Loi fondamentale de l’Ukraine est officiellement entrée en vigueur. Porté par le Président Petro Porochenko, cet amendement a inscrit dans le préambule et dans plusieurs articles de la Constitution le cap stratégique de l’Ukraine visant à devenir membre de plein droit de l’Union européenne et de l’OTAN.]
Les auteurs récusent la légitimité de cette révision constitutionnelle : « Sous la pression occidentale, l’intégration à l’OTAN a été inscrite dans la Constitution en 2019, contre la volonté d’une grande partie d’un pays divisé. La Cour constitutionnelle aurait dû relever cette contradiction ; toutefois, le président de la Cour de l’époque a été démis de ses fonctions par le Président de la République en 2020 (une mesure jugée illégale par la Cour elle-même) et a fui en Autriche en 2022. »
Cette révision constitutionnelle est donc contraire à la volonté du peuple ukrainien telle qu’elle s’est exprimée en 1991, sans que celui-ci ait été consulté de nouveau.
« Une élite politique, dont le mandat régulier a expiré et dont le renouvellement a été suspendu en raison de l’état d’exception, entend mener l’Ukraine vers l’OTAN, en contradiction directe avec la volonté maintes fois exprimée du peuple ukrainien et avec sa déclaration d’indépendance historique ».
« Les responsables politiques qui continuent d’alimenter la guerre n’ont manifestement aucun intérêt à ce que la Commission de Venise [un organe consultatif du Conseil de l’Europe composé d’experts indépendants en droit constitutionnel] examine la contradiction — apparue formellement en 2019 — entre la Déclaration d’indépendance et la Constitution ».
Au-delà de cette question cruciale de l’opposition entre des principes originels, légitimés par la volonté populaire, et une révision constitutionnelle contestable et liée à une décision géopolitique, les auteurs soutiennent que le retour de la paix et la stabilité durable de la région excluent tout projet d’intégration à l’OTAN : « Une condition fondamentale pour mettre fin au conflit en Europe serait un retour à la volonté du peuple ukrainien et à la neutralité de l’Ukraine. »
Johan Hardoy
14/09/2026










