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La nouvelle doctrine Monroe, Trump et l’Europe

La nouvelle doctrine Monroe, Trump et l’Europe

par | 6 janvier 2026 | Géopolitique

La nouvelle doctrine Monroe, Trump et l’Europe

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La réactivation contemporaine de la doctrine Monroe dans le discours stratégique américain appelle une mise au point rigoureuse. Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, cette référence fondatrice de la politique étrangère des États-Unis est invoquée de manière récurrente pour justifier une reprise en main autoritaire des Amériques. Or, ce retour n’est ni neutre ni fidèle. Il procède d’une lecture partielle, volontairement incomplète, d’un texte qui reposait à l’origine sur un équilibre clair entre deux sphères du monde.
Balbino Katz

Une doctrine, deux volets

Énoncée le 2 décembre 1823 par le président James Monroe dans son message annuel au Congrès, la doctrine Monroe comporte deux volets indissociables. Le premier, aujourd’hui constamment rappelé par Washington, affirme que les Amériques ne doivent plus être considérées comme un champ ouvert à la colonisation ou à l’ingérence des puissances européennes. Toute tentative de contrôle politique ou militaire exercée par l’Europe sur les jeunes États américains y est présentée comme une menace directe pour la sécurité des États-Unis. Ce principe fonde la prétention américaine à une prééminence exclusive sur l’ensemble du continent américain.

Ce premier volet ne saurait toutefois être isolé sans trahir l’esprit du texte. La doctrine Monroe comprend un second principe, aujourd’hui effacé du discours officiel, qui constitue pourtant la condition même de sa légitimité. En contrepartie de cette affirmation de souveraineté sur les Amériques, les États-Unis proclament leur renoncement explicite à toute ingérence dans les affaires européennes. Ils déclarent ne pas intervenir dans les conflits internes du continent européen, reconnaître les régimes en place tels qu’ils sont, et respecter les possessions coloniales européennes existantes, y compris dans les Amériques (donc le Groenland). La séparation des sphères est alors clairement posée, non comme un rapport de domination universelle, mais comme une délimitation géopolitique fondée sur la différence des systèmes politiques.

Le texte de Monroe est sans ambiguïté. Il affirme que les États-Unis n’ont pas interféré et n’interféreront pas avec les colonies ou dépendances européennes existantes, et que leur politique à l’égard de l’Europe repose sur la non-ingérence et le respect des gouvernements établis. Cette position s’inscrit dans la continuité directe du discours d’adieu de George Washington et dans une tradition isolationniste américaine longtemps assumée. Pendant près d’un siècle, cette doctrine fut globalement respectée, les États-Unis se tenant à l’écart des grandes guerres européennes jusqu’à leur entrée tardive dans le conflit de 1917.

La rupture

La rupture intervient au XXe siècle, et plus précisément en 1945. Avec la victoire sur les puissances de l’Axe et la création de l’Organisation des Nations Unies, les États-Unis instituent un nouvel ordre mondial fondé non plus sur la séparation des sphères, mais sur un universalisme juridique et moral dont ils se font à la fois les architectes et les garants. Ce basculement marque l’abandon de fait du second volet de la doctrine Monroe. L’Amérique conserve la prééminence sur les Amériques, tout en s’arrogeant un droit d’intervention global, au nom du droit international, des droits de l’homme ou de la sécurité collective.

Cette évolution a été finement analysée par plusieurs penseurs français. Raymond Aron, dans Paix et guerre entre les nations, soulignait déjà la tension irréductible entre les principes universalistes et la réalité des rapports de force. Inspiré par Carl Schmitt, Julien Freund rappelait que toute politique repose sur une distinction claire entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’ami et l’ennemi, et qu’un ordre mondial qui nie ces frontières est voué à l’instabilité permanente. Pierre Hassner, quant à lui, décrivait l’ordre international issu de 1945 comme un compromis fragile entre impérialité américaine et rhétorique juridique, compromis aujourd’hui manifestement épuisé.

L’Europe et Trump

Les invocations actuelles de la doctrine Monroe, notamment dans leur version trumpienne, ne retiennent que le premier volet, celui de l’exclusion des puissances extérieures des Amériques. Le second principe, celui du retrait américain des affaires européennes, est oublié, effacé, comme s’il n’avait jamais existé. Cette amputation doctrinale permet aux États-Unis de justifier simultanément une domination continentale assumée et une ingérence constante dans les affaires européennes, en contradiction totale avec l’équilibre de 1823.

Pour l’Europe, le problème n’est donc pas la doctrine Monroe en tant que telle, mais sa dénaturation. Dans sa version intégrale, elle reconnaît une réalité géopolitique sans prétendre à l’universalité. Elle admet la pluralité des espaces de puissance et la légitimité des autonomies civilisationnelles. En ce sens, elle est plus compatible avec une vision réaliste du monde que l’ordre onusien issu de 1945, aujourd’hui incapable de protéger ceux qui s’y soumettent.

L’Europe paie le prix de cette confusion. En acceptant un ordre mondial qui nie les sphères et les frontières, elle s’est privée de toute capacité stratégique autonome. Comme le notait Raymond Aron, la lucidité est la première vertu des nations qui veulent durer. Tant que l’Europe refusera de penser le monde tel qu’il est, et non tel qu’elle voudrait qu’il soit, elle demeurera un espace administré, jamais une puissance.

Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
06/01/2026

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