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La France en crise de foot

Occultés les nouveaux procès Clearstream et Colonna, la relaxe de Charles Pasqua dans l’Angolagate, la « tournante » d’une gamine de 14 ans en plein cœur de la gare lyonnaise de la Part-Dieu ou encore la tentative d’assassinat d’un policier par un trafiquant qu’il poursuivait à Barbès ! Oubliés pour un temps le sinistre Kadhafi et le monstre Ben Laden ! Et il s’en est fallu d’un cheveu que ne soit aussi éclipsé le plus mémorable anniversaire, celui, voici trente ans, du « passage des ténèbres à la lumière » (dixit Jack Lang), Mitterrand étant enfin élu. Pendant une décade entière, en effet, tout le pays a été matraqué, tympanisé et sommé de prendre le deuil du mythe « bleu-blanc-beur », les instances footballistiques étant accusées du plus écœurant racisme par toute la nomenklatura hexogonale. Que s’était-il donc passé ?


Comment transformer un problème technique en crime idéologique

C’est le site d’information Mediapart qui le révélait avec horreur le 28 avril : « Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) de la Fédération française de football (FFF), dont le sélectionneur des Bleus en personne, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, début 2011, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation et les écoles de foot du pays » car « pour les plus hautes instances du football français, l’affaire est entendue: il y a trop de noirs, trop d’Arabes et pas assez de blancs sur les terrains. » En conséquence de quoi, affirmait le site, « des consignes ont été données en ce sens ces dernières semaines à différents responsables de centres de formation, notamment l’Institut national français (INF) à Clairefontaine… Le chiffre de 30% a même été avancé, le 18 janvier 2011, par le directeur technique lors d’une réunion de la DTN. Mais il ne faut pas que cela soit dit, a bien pris soin de préciser M. François Blaquart », directeur technique national qui, suspendu le 7 mai, devait confesser dans Le Parisien sa plus « grande honte », lui qui est un « fervent antiraciste » obéissant le petit doigt sur le pantalon aux oukases de la LICRA-Sport.

Peu importe que, créé par des dissidents du Monde financés notamment par l’ancien pornographe Xavier Niel et le publicitaire Maurice Lévy et dirigé par Edwy Plenel, ex-directeur du Monde venu du trotskisme, Mediapart soit résolument engagé à gauche. Peu importe aussi que son scoop ait été obtenu de manière assez inélégante, les propos des dirigeants de la FFF ayant été enregistrés à l’insu de ces derniers par Mohamed Belkacemi, un fonctionnaire du ministère, « responsable du foot dans les quartiers », détaché auprès de la Fédération… et fait chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Tout ce que la France compte de bons esprits et de bonnes âmes s’enflammait, en commençant par ces personnalités paraît-il préférées des Français que sont le footeux guadeloupéen Lilian Thuram ou le joueur de tennis franco-camerounais Yannick Noah et, hélas, par Mme Chantal Jouanno. Immédiatement, la ministre des Sports qui vise un fauteuil sénatorial à Paris (ceci explique sans doute cela), déplorait ce « racisme », délit qui, rappelait-elle sévèrement, est « passible de prison ». Cependant que le très ambitieux Benoît Hamon, porte-parole du PS, accusait la Fédération d’«ajouter l’indignité à l’irresponsabilité », rien que ça.

Or, si la prédominance numérique absolue des Africains sur le terrain est une réalité — dénoncée dès 1996 par Jean-Marie Le Pen, certes, mais aussi plus récemment par des antifascistes aussi distingués que le philosophe Alain Finkielkraut et le défunt « duc » du Languedoc-Roussillon Georges Frêche —, ce n’était nullement la couleur des joueurs qui était discutée lors de la réunion du 18 janvier mais le statut de binational qui est souvent le leur. Et qui pose des problèmes juridiques et financiers insolubles. Est-il en effet normal qu’après avoir passé des années et gaspillé des millions d’euros pour former un sportif, la France doive en faire son deuil pour l’équipe nationale, le sportif en question décidant en fin de compte de porter les couleurs de son pays d’origine ? Souvent contre les « Bleus », dont il connaît parfaitement le fonctionnement, les automatismes et les faiblesses, ce qui met sa nouvelle équipe en position de force.

50% de binationaux dans nos centres de formation !

Il faut savoir en effet qu’à l’approche de la première Coupe du monde organisée en Afrique, la Fédération internationale, cédant aux exigences de la Confédération africaine, avait autorisé les joueurs binationaux ayant joué pour une sélection nationale dans les équipes de jeunes à opter pour un autre pays à l’âge adulte. Résultat, 24 joueurs sur 60 issus de nos centres de formation fédéraux, dont 18 Franco-Algériens, avaient fait ce choix avant le Mondial. Soit près de la moitié ! Ce qui explique peut-être, en partie du moins, le si médiocre bilan du « Onze » dit tricolore en Afrique du Sud.

Et la situation ne cesse de s’aggraver. Selon François Blaquart, « actuellement, en moyenne, 50% des jeunes des sélections nationales sont des binationaux ». Lesquels, affirme de son côté Luc Bruder, directeur du centre de formation du Toulouse Football Club, sont « de plus en plus sollicités par des équipes de leurs pays d’origine », qui repèrent les meilleurs grâce à Internet et s’efforcent de les débaucher après leur formation.

Pour éviter une énorme perte d’énergie et de temps comme d’argent, il est donc plus qu’urgent d’évincer les binationaux des centres de formation en instituant en effet des quotas, quelle que soit la couleur des exclus. Et le racisme n’a rien à voir dans cette réforme ô combien nécessaire, même si les Africains, maghrébins ou subsahéliens risquent d’en être les principales victimes. Encore que le phénomène n’épargne pas les Slaves : sélectionné en 2004 en équipe de France espoirs (1), le Lillois Ludovic Obraniak demanda en 2009 la nationalité polonaise, que possédait son grand-père, avec l’ambition de disputer le Mondial. « Le 12 août 2009, pour son premier match avec sa nouvelle sélection, le Lillois pose pour la première fois de sa vie un pied dans le pays de ses ancêtres », racontait le 5 mai Le Monde, qui ajoutait : « Le Maroc, la Tunisie, le Cameroun, le Sénégal, la République démocratique du Congo ou encore la Côte d’Ivoire font partie des nations qui allouent des moyens spécifiques pour aller chercher des joueurs dans les clubs européens. Pour ces pays, l’avantage est évident : la France est l’une des meilleures nations formatrices de football au monde, et ces joueurs arrivent “tout faits” dans leur sélection, avec une bonne expérience du haut niveau ». « Pour l’équipe de France, en revanche, la situation pose problème : les Bleus se voient privés de joueurs de classe internationale et la FFF forme de facto des joueurs pour d’autres sélections nationales. Le sélectionneur de l’équipe de France, Laurent Blanc, avait lui aussi vigoureusement regretté cette tendance sur le plateau de l’émission “Canal Football Club”, le 27 février : “C’est un grave problème, on ne peut pas continuer comme ça”. »

La faute aux Allemands… et à Marine

Nul ne saurait donc sérieusement reprocher à la Fédération d’avoir abordé ce « problème » crucial pour l’avenir du football français. En revanche, on peut et même on doit la critiquer pour avoir si longtemps métissé son recrutement, au détriment des « espoirs » de souche. Si l’on en croit un spécialiste entendu le 6 mai au matin sur France Inter, c’est la faute aux… Allemands ! « Il y a trente ans, avança-t-il, leurs joueurs, très physiques, écrasaient tout sur leur passage et pour leur faire échec, Georges Boulogne, premier Directeur technique national, eut l’idée de faire appel à de gros gabarits », donc des Noirs, même si Alain Weisz, ancien entraîneur de l’équipe de France de basket, regrette le primat actuel du « tout-athlétique sur la technique et l’adresse ». Ce que se hasardent aussi à reconnaître certains dirigeants.

« Le débat public devient scandaleux… La montée de Marine Le Pen ne doit pas être étrangère à ça », tranchait le footballeur Youri Djorkaeff, l’un des « héros » (d’origine arménienne) du Mondial 1998 dans le Journal du Dimanche (8 mai) qui choisissait de titrer sur ce propos imbécile. « Les thèses du Front national ont fini par investir toutes les sphères du débat public et gangrènent aujourd’hui le football français », tempêtait la veille dans Le Monde l’ancien communiste François Asensi désormais député Gauche démocratique et républicaine de Seine-Saint-Denis, qui n’en admettait pas moins que la préférence donnée à « la dimension physique au détriment des qualités techniques » a nui à la « créativité dans le jeu » et « conduit à l’adoption d’un jeu stéréotypé ». Autre aveu du camarade Asensi, auteur en 2000 d’un rapport parlementaire sur la réforme des fédérations sportives : « On doit se poser la question des binationaux. »

L’enterrement d’un débat nécessaire

A l’évidence. Mais la question, piégée d’emblée par Mediapart, est désormais taboue. Certes, ne craignant pas de se contredire, Mme Jouanno estimait le 10 mai qu’«il n’y a pas lieu de saisir la justice » puisque tous les dirigeants mis en cause, y compris Laurent Blanc, ont récité la main sur le cœur le credo antiraciste, protesté de leur attachement indéfectible à la France plurielle et répété ad nauseam leur horreur viscérale de toute « discrimination ». Mais la ministre a surtout signifié que tout système de quotas était « inimaginable parce que c’est contraire à l’histoire et à l’esprit de la Fédération française de foot, c’est surtout contraire à la loi et à la Constitution » (2).

Après ce psychodrame orchestré de main de maître – et auquel les élections très disputées du 18 juin à la tête de la FFF ne sont sans doute pas étrangères –, le problème est donc enterré. Et les binationaux seront plus nombreux que jamais dans les centres de formation, si élevé que soit pour la France, toujours grande et généreuse, l’investissement sur de jeunes joueurs qui choisiront ensuite de rejoindre les « Lions indomptables » du Cameroun ou les « Lions de l’Atlas » marocains. Mais après tout, quoi de plus logique ? « Assumer la France telle qu’elle est, diverse et cosmopolite », tel était l’ordre intimé le 6 mai dans Libération au monde du ballon rond par deux douzaines d’«éducateurs de clubs de quartier », de Atenduma N’Zete à Rachid Yagoub.

« La France telle qu’elle est » compterait-elle déjà 50% de binationaux ? Pas encore, mais patience, cela viendra vite. Plus vite sans doute qu’on ne le croit, à en juger par les fournées toujours plus accélérées de naturalisation – plus de 100.000 par an – accordées par la République sarkozyenne.

Claude Lorne
10/05/2011

Notes :

(1) L’équipe de France espoirs de football est une sélection des meilleurs jeunes footballeurs français, constituée sous l’égide de la Fédération française de football.
(2) On ne se souvient pas que la sourcilleuse Jouanno, ou quelque autre membre du gouvernement, ait protesté quand Anne Lauvergeon, PDG d’Areva, avait justifié la politique de quotas sexistes et raciaux dans son entreprise en déclarant à la télévision le 16 octobre 2009 : « A compétences égales, eh bien, désolée, on choisira la femme ou on choisira la personne venant d’autre chose que le mâle blanc. »

Correspondance Polémia 11/05/2011

Image : Bleu-Blanc-Beur