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Groenland, l’ultime révélateur du divorce transatlantique

Groenland, l’ultime révélateur du divorce transatlantique

par | 6 janvier 2026 | Géopolitique

Groenland, l’ultime révélateur du divorce transatlantique

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La question groenlandaise, brutalement revenue à l’avant-scène depuis les déclarations répétées du président des États-Unis, ne relève ni de l’anecdote diplomatique ni d’une lubie personnelle. Elle constitue un révélateur, presque chimiquement pur, de la divergence structurelle désormais ouverte entre les intérêts stratégiques américains et européens. Le Groenland n’est pas seulement une île, c’est un test.
Balbino Katz

Un vieil intérêt américain renouvelé

Sur le plan historique, l’intérêt américain pour ce territoire ne saurait surprendre. Ancienne colonie danoise depuis 1721, le Groenland entre très tôt dans l’horizon stratégique de Washington après l’achat de l’Alaska en 1867. Dès la Seconde Guerre mondiale, un accord de défense signé en 1941 permet aux États-Unis d’y installer des bases militaires, prélude à l’implantation durable de Thulé, devenue aujourd’hui la base spatiale de Pituffik, pièce maîtresse du dispositif d’alerte avancée américain. À bien des égards, le Groenland est déjà intégré de facto à l’architecture sécuritaire nord-américaine.

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est donc pas la nature de l’intérêt américain, mais son mode d’expression. Pour la première fois, celui-ci se formule publiquement, verbalement, de manière décomplexée, dans une logique que l’on pourrait qualifier, avec Carl Schmitt, de décisionniste, où la puissance assume sa primauté sur les constructions juridiques. Le droit international est invoqué par les faibles, ignoré par les forts, rappelait déjà Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations, constat qui conserve une singulière actualité.

La paralysie européenne

La réaction européenne, quant à elle, révèle une forme de paralysie stratégique. Les proclamations de solidarité avec le Danemark, les rappels rituels au respect de la souveraineté et de l’autodétermination, masquent mal une réalité plus crue, l’Europe n’a ni les moyens militaires, ni surtout la volonté politique de s’opposer frontalement à son allié américain sur un territoire qu’elle considère, en vérité, comme périphérique. Le Groenland n’est ni la vallée du Rhin ni la mer Noire. Il ne touche aucun nerf vital du continent.

C’est précisément en cela que la situation devient intéressante. Dans les années 1990 déjà, Mary Kaldor anticipait l’épuisement de l’alliance atlantique, non sous l’effet d’un choc idéologique, mais par divergence progressive des intérêts stratégiques. Dans New and Old Wars, elle décrivait l’émergence d’un monde où les coalitions héritées de la guerre froide perdraient leur cohérence fonctionnelle. L’affaire du Groenland illustre parfaitement ce diagnostic. Les États-Unis raisonnent en termes hémisphériques, continentaux, tandis que l’Europe demeure enfermée dans une logique normative et procédurale.

L’avertissement de la Nouvelle Droite

Cette prise de conscience n’est d’ailleurs pas née ex nihilo. Dès les années 1970, la Nouvelle Droite française avait formulé, avec une remarquable précocité, une critique structurée de l’atlantisme comme aliénation stratégique et mentale. Autour du GRECE, des travaux d’Alain de Benoist ont mis en évidence le caractère fondamentalement asymétrique de la relation transatlantique, décrivant l’Europe non comme une alliée des États-Unis, mais comme une périphérie subordonnée de leur empire informel. Dans plusieurs essais, notamment sur l’américanisation du monde et la dissolution des souverainetés, de Benoist soulignait que l’idéologie universaliste américaine, sous couvert de valeurs, servait avant tout des intérêts géopolitiques concrets. Guillaume Faye, dans une veine plus prospective, allait plus loin encore, appelant à une rupture franche avec l’ordre atlantique et à la constitution d’un pôle européen continental, capable d’assumer la conflictualité du monde post-guerre froide. La revue Éléments a, durant des décennies, diffusé cette grille de lecture, souvent marginalisée, mais dont la pertinence apparaît aujourd’hui avec une netteté presque cruelle. L’affaire du Groenland donne ainsi raison, rétrospectivement, à ces analyses longtemps disqualifiées comme excessives, alors qu’elles procédaient d’un réalisme politique rigoureux.

Plusieurs auteurs français avaient eux aussi pressenti cette dislocation. Le général Charles de Gaulle parlait d’une défense tous azimuts, fondée sur l’indépendance nationale, non par anti-américanisme, mais par lucidité historique. Aron, encore lui, soulignait que les alliances ne sont jamais morales, toujours circonstancielles. Plus récemment, des politologues comme Zaki Laïdi ont montré comment l’Europe avait substitué le droit à la puissance, confondant règle et réalité.

Vers une clarification géopolitique longtemps différée ?

Dans ce contexte, une éventuelle prise de contrôle américaine du Groenland, qu’elle soit directe ou indirecte, constituerait moins un désastre stratégique qu’un choc psychologique. L’Espagne de 1898, humiliée par la perte de Cuba et des Philippines, connut paradoxalement une renaissance intellectuelle avec la génération du 98. Un désastre périphérique avait forcé une introspection salutaire. L’Europe pourrait connaître une secousse comparable.

Le lien transatlantique se justifiait par l’existence de l’Union soviétique et la menace d’une conquête continentale. Cette configuration a disparu. La Russie actuelle, quelles que soient les outrances rhétoriques occidentales, demeure une puissance régionale, engagée dans un conflit coûteux qui limite durablement ses capacités. L’Europe, en revanche, dispose d’une puissance économique, industrielle et démographique suffisante pour assurer sa propre sécurité, si elle acceptait d’en tirer les conséquences politiques.

La fenêtre est étroite, mais elle existe. Le Groenland, par sa marginalité stratégique pour l’Europe et son importance symbolique pour les États-Unis, pourrait devenir l’événement déclencheur d’une clarification longtemps différée. Une alliance qui ne peut survivre qu’au prix du déni et de l’humiliation silencieuse n’est plus une alliance, c’est une dépendance.

L’histoire enseigne que les ruptures nécessaires sont rarement confortables. Elles sont souvent provoquées par des chocs que l’on n’a pas su, ou pas voulu, empêcher. Le Groenland, île glacée aux confins du monde, pourrait bien être le miroir dans lequel l’Europe serait enfin contrainte de se regarder sans fard.

Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
06/01/2026

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