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Grèce : le traître Tsipras puni mais pas défait

Grèce : le traître Tsipras puni mais pas défait

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Par Pierre Boisguilbert, journaliste spécialiste des médias et chroniqueur de politique étrangère ♦ Les Grecs ont sanctionné la trahison. Alexis Tsipras, le Mélenchon hellène, paye enfin le prix électoral de sa forfaiture. Elu pour refuser les diktats de Bruxelles, il s’est transformé en gauleiter de l’Union européenne. Il avait promis un greexit, il a géré la soumission. On regrettera tout de même que le rejet n’ait pas été encore plus grand et, surtout, que le résultat de la forfaiture Tsipras soit le retour au pouvoir de la droite des oligarchies familiales qui va sans doute gouverner avec les restes du PS — les socialistes de l’ex-Pasok, rebaptisé Kinal, qui ne dépassent pas les 8 %.


Le 7 juillet, les quelque 9 millions d’électeurs appelés aux urnes ont en effet décidé d’accorder leur confiance à la Nouvelle Démocratie (ND). Porté par Kyriakos Mitsotakis, ce parti de centre droit mais avec une aile droite très forte récolte 39,85 % des voix, soit 158 des 300 sièges de la Vouli, le Parlement grec où il disposera donc de la majorité absolue. Syriza, la formation d’extrême gauche au pouvoir depuis 2015, obtient 31,53 % des suffrages, soit 86 sièges, cependant que la coalition centriste Mouvement pour le changement (Kinima Allagis-KINAL) obtiendrait 8,3 % des voix, et le Parti communiste grec (KKE) 5,3 %.

La dynastie Mitsotakis

« Chassée du pouvoir en 2015, ND revient ainsi par la grande porte. Comme si le hiatus de quatre ans de Syriza n’avait pas existé ou était déjà un rêve lointain, la politique traditionnelle s’impose à nouveau à Athènes, avec des majorités dignes d’autres époques », a commenté le quotidien espagnol El Pais. Kyriakos Mitsotakis, c’est en effet le retour des prétendues élites qui ont conduit le pays à la ruine. Fringant quinquagénaire formé à Harvard, ancien banquier, il est le fils d’un ancien Premier ministre, le frère de l’ancienne ministre des Affaires étrangères et l’oncle du maire d’Athènes.

La BBC tire une leçon très politiquement correcte de la défaite de M. Tsipras, l’homme qui incarnait le changement et l’opposition à l’austérité avant de céder face à Bruxelles : « Ceux qui flirtent avec le populisme, du Royaume-Uni aux États-Unis, verront que le balancier politique peut pencher à nouveau du côté des partis traditionnels. » Analyse erronée, car l’épisode Tsipras prouve surtout que le gauchisme ne peut en aucun cas incarner le vrai populisme et l’esprit de résistance au mondialisme financier qui écrase les peuples. Mélenchon au pouvoir, ce serait selon le scénario grec la promesse du retour des Républicains avec les partis du système. Le maintien d’un score élevé de Syriza confirme l’hostilité des grecs à la finance internationale.

Quid de la droite identitaire ?

On aurait pu espérer que cela profiterait à la droite identitaire. Mais cette dernière une fois de plus s’est présentée divisée. Aube Dorée ne devrait pas franchir la barre des 3 % pour avoir des élus. Aux élections européennes, municipales et régionales du 26 mai dernier, son score s’était effondré, passant de 9,8 % à 4,8 % des voix. La diabolisation semble avoir porté ses fruits d’autant que se poursuit le procès-fleuve visant à prouver qu’Aube Dorée n’est pas un parti politique mais une organisation criminelle à caractère militaire, pratiquant les attaques contre les étrangers, le passage à tabac de syndicalistes, les meurtres d’immigrés ou d’opposants. Il faut nuancer cependant nuancer la chute d’Aube Dorée qui, certes, recule, mais en faveur d’un nouveau parti, La solution grecque, dirigé par l’ancien député conservateur Kiriakos Velopoulos, apôtre d’une « Europe chrétienne », Enfin, a obtenu 3,4 % des voix le parti MeRA 25 (Jour 25), un parti anti-austérité fondé par Yanis Varoufakis, ancien ministre des Finances et allié de Tsipras.

Le désespoir des électeurs

« La société grecque a toujours été conservatrice et elle devient réactionnaire », souligne Alexandra Koronaiou, professeur à l’université Pantion d’Athènes qui pense que la droite radicale est très influente au sein de Nouvelle Démocratie. « Les Grecs ont toujours exercé un vote punitif envers le parti au pouvoir, poursuit-elle. Mais si on met côte à côte le très fort taux d’abstention probable et ce vote en faveur de l’extrême droite et des néo-nazis, le scrutin de dimanche révèle un désespoir des électeurs. Ils ne font plus la différence entre gauche et droite. À leurs yeux, toutes deux appliquent l’austérité, se soumettent aux diktats étrangers. Ils estiment que ce n’est plus la peine de voter, ou alors voter pour ceux qui n’ont jamais été au pouvoir et qui promettent de faire le ménage. »

Kyriakos Mitsotakis remplacera donc celui qui avait fait campagne, en 2015, sur le rejet de « l’ancien système », une notion qui renvoyait à la domination exercée par deux partis, Nouvelle Démocratie et le Pasok, sur la vie politique grecque depuis la chute de la dictature des colonels en 1974 et à la responsabilité de ces formations dans la crise que subit la Grèce depuis 2010. Et pour cause: cet ancien système était caractérisé par le clientélisme, une corruption d’Etat – plusieurs ex-ministres ont été inculpés pour avoir trempé dans des affaires d’enrichissement personnel – et une forte imbrication entre médias, politique et grands groupes financiers. Cela fait tout de même fortement penser à notre beau pays.

Le lancinant problème des migrants

Ironie de l’histoire : Kyriakos Mitsotakis est le descendant d’une des principales dynasties de la politique grecque, il traîne donc une terrible casserole et il n’aura pas les mains vraiment libres. Pendant toute la campagne, où il fut beaucoup question de l’immigration sauvage, il s’est engagé à « décongestionner les îles grecques des migrants qui s’y trouvent », et cela « dans la bonne direction géographique, vers la Turquie et pas la Grèce continentale». A cet effet, il a chargé de la politique migratoire l’ancien diplomate Giorgos Koumoutsakos et confié le ministère des Affaires étrangères à Nikos Dendias, dont la tâche sera justement de gérer le dossier des relations — tumultueuses — avec la Turquie.

Sous la triple surveillance: de son opposition interne dans ND, de Syriza et de Bruxelles, Mitsotakis pourra-t-il tenir ses promesses ?

Pierre Boisghilbert
09/07/2019

Source : Correspondance Polémia

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