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Crise du marché interbancaire, risques d'une crise financière, bilan de l'euro... La revue de presse de Radio Courtoisie

Crise du marché interbancaire, risques d’une crise financière, bilan de l’euro… La revue de presse de Radio Courtoisie

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Par Michel Leblay et Laurent Artur du Plessis ♦ Pour cette Revue de presse, diffusée le 28 octobre 2019, Michel Leblay et Laurent Artur du Plessis ont étudié différents signaux d’alarmes touchant à la conjoncture financière internationale. Les deux membres de l’équipe du Libre Journal du lundi soir ont également abordé des questions de géopolitique pure avec l’étude de la situation indo-pacifique et de la puissance militaire chinoise.


La crise du marché interbancaire américain et ses interprétations

Le 17 septembre dernier le taux des Repo sur le marché interbancaire américain s’est élevé brusquement à 10% alors qu’il évoluait précédemment entre 1% et 2%. Pour endiguer cette hausse, la Réserve fédérale de New-York est intervenue sur le marché en offrant des liquidités pour un montant total de 53 milliards de dollars (liquidités contre titres).

Le Repo ou pension livrée, en français, est un instrument financier par lequel une banque obtient, en l’occurrence sur le marché interbancaire, auprès d’une autre banque les liquidités qui lui sont nécessaires, pour une période et dans des conditions préalablement déterminées. L’opération se déroule en deux phases :

  1. une banque A vend des titres à une banque B, laquelle fournit en contrepartie les liquidités correspondantes ;
  2. la banque A rachète les titres à la banque B au prix de vente initiale auquel s’ajoute l’intérêt préalablement fixé.

Ce mécanisme comme les modes de refinancement des banques américaines sont fort bien expliqués dans l’article du 30 septembre 2019 publié par Jacques Sapir sur le site Les Crises.fr[RussEurope-en-Exil] Une (mini) crise de mauvais augure ? et aussi dans un article du site zonebourse, datant du 23 octobre 2019 QE or not QE ? Tout comprendre sur la Fed et ses taux.

Le 18 septembre, le montant des interventions de la FED of New York s’est élevé à 75 milliards de dollars. L’institution fédérale a poursuivi ses interventions les jours suivants les portant parfois jusqu’à 100 milliards de dollars. Dans les premiers jours, certains commentateurs ont évoqué des causes ponctuelles comme le paiement par les entreprises des impôts dus au troisième trimestre de l’année. Cependant, la FED of New York a annoncé au début du mois d’octobre qu’elle poursuivrait jusqu’au 4 novembre 2019 ses opérations sur le marché interbancaire pour un montant quotidien de 75 milliards de dollars (Tribune de Genève 11 octobre 2019 FED, une série de mesures pour améliorer la liquidité). Cette annonce montre que la crise de septembre tient à des facteurs que ne sauraient expliquer de simples éléments de circonstances.

Ron Paul, ancien membre de la Chambre des représentants, dans un article du 7 octobre 2019 dont la traduction USA – La dernière intervention de la FED est une preuve de plus des crises à venir a été publié sur le site Mondialisation.ca, présente deux facteurs à l’origine de la pénurie de liquidités sur le marché interbancaire : la vente par la Réserve fédérale des actifs qu’elle a acquis dans le cadre des programmes d’assouplissement quantitatif

Si le montant de ses ventes s’élève au total 700 milliards de dollars, cela ne représente que 18% des avoirs de la FED (4 milliards de dollars).

Un autre facteur qui a contribué à la pénurie de liquidités sur le marché interbancaire a été la vente importante de bons du Trésor américain

Les ventes de titres d’État laissent moins de capital disponible pour les investissements du secteur privé, ce qui fait augmenter les taux d’intérêt.

Comme le précise ainsi Ron Paul, il s’agit d’un effet d’éviction au détriment de l’investissement privé.

Face à la pénurie de liquidités, la Réserve fédérale, par ses interventions sur le marché interbancaire, maintient les taux d’intérêt à un niveau bas ce qui allège le service de la dette de l’Etat fédéral : Un déficit fédéral de plus de mille milliards de dollars (et en hausse) est la principale raison pour laquelle la Réserve fédérale est susceptible de maintenir les taux d’intérêt bas ou même d’adopter la folle politique des taux d’intérêt négatifs. Il ajoute : La nécessité pour la Fed d’injecter des milliards de dollars sur le marché interbancaire pour maintenir le taux d’intérêt de ce marché près du niveau souhaité montre que celle-ci perd son pouvoir de contrôler le prix de l’argent. Le prochain krach conduira probablement à la fin du système de la monnaie fiduciaire, ainsi qu’à la fin de l’État providence/guerrier.

Eric Toussaint dans un article du 11 octobre publié sur le site CADTM, repris par Les Crises.fr le 24 octobre, intitulé Retour sur la panique à la Réserve fédérale en septembre 2019 et les solutions à la crise, partage cette idée d’effet d’éviction, mettant en cause le système bancaire : En effet, la Fed a injecté massivement des liquidités dans le système bancaire des États-Unis depuis 2008… Le problème n’est donc pas un manque structurel de liquidités mais l’usage que les banques font des liquidités dont elles disposent. En fait, pour le dire simplement, elles utilisent les liquidités mises à leur disposition pour acheter massivement des dettes. Il précise qu’il s’agit aussi bien de titres du Trésor américain, que d’obligations émis par les grandes entreprises. Comme ces titres ont la côte AAA, donnée par les agences de notation, ils sont peu rémunérateurs. Pour améliorer les rendements de leurs placements Eric Toussaint précise que les banques acquièrent aussi des titres dont la détention est plus risquée (junk bonds) et dont les intérêts servis sont sensiblement plus élevés.

Dans son article du 30 septembre 2019 publié sur le site Les Crises.fr[RussEurope-en-Exil] Une (mini) crise de mauvais augure ? Jacques Sapir met l’accent sur les incertitudes qui pèsent sur les marchés financiers et la crainte que ne survienne, de manière inopinée, un « krach obligataire » qui engendrerait une réticence face aux opérations d’échanges de titres. Il complète cette hypothèse par une autre suivant laquelle L’incertitude latente sur le marché est tellement élevée que les agents financiers sont très réticents à se dessaisir de la liquidité qu’ils détiennent. Et il souligne L’incertitude et la méfiance, héritées de la crise de 2008-2009, n’ont en fait jamais disparu.

Il formule par la suite une conclusion fort importante concernant l’action des banques centrales dont l’intervention de la Réserve fédérale de New-York n’est qu’un exemple. Désormais, les marchés sont devenus dépendants des Banques Centrales. Cela pose donc la question du statut de ces banques centrales. Leur « indépendance » fut théorisée au nom d’une efficience des marchés et de la crainte de l’inflation. Cette « indépendance » avait théoriquement pour but d’assurer l’efficacité des interventions des Banques Centrales. L’indépendance des Banques Centrales empêche ces dernières d’avoir justement cette position d’extériorité face aux marchés qui est pourtant nécessaire à leur action. Au-delà, quand des institutions comme les Banques Centrales ont un tel impact sur l’activité économique et sont à ce point nécessaire au fonctionnement au jour le jour de l’économie, est-il normal qu’elles soient dites « indépendantes » ?

Les risques d’une nouvelle crise financière

Cette crise survenue sur le marché interbancaire américain, non encore résolue, reflète le danger d’ébranlement qui pèse à tout moment sur les marchés financiers donc sur l’économie en général.

Deux auteurs, aux approches quelque peu différentes sur la mondialisation économique, alertent sur la situation à travers les articles qu’ils ont publié chacun sur le site Figarovox : Nicolas Baverez : « Le krach qui vient », le 6 octobre 2019 ; François Lenglet : « La crise sociale mondialisée et les risques de crise financière annoncent la fin d’un cycle libéral », le 23 octobre 2019.

Pour le premier, Les krachs ont en commun de naître de l’augmentation incontrôlée et de la gratuité des moyens de paiement qui favorisent le gonflement de bulles spéculatives. Ils éclatent quand les profits gonflés par l’euphorie diminuent et ne permettent plus de rembourser les dettes accumulées. L’économie mondiale se trouve précisément à ce point de bascule. Le second, après avoir débuté son propos sur des considérations psychologiques quant au désir d’amasser par l’intermédiaire de la spéculation, ce qu’il est opportun de rappeler avant toute analyse technique, observe : Le poids relatif de la masse monétaire par rapport aux actifs est donc de plus en plus important et le prix des actifs a monté. Nous sommes donc suspendus à la politique des banques centrales pour savoir si ce jeu malsain continuera ou non… Et nous sommes ainsi toujours à la merci d’une secousse financière importante.

S’agissant de l’examen des données, Nicolas Baverez présente un tableau plutôt sombre de l’état de l’économie mondiale : La croissance mondiale ralentit très fortement, revenue à 2,9 % soit son plus faible niveau depuis dix ans. La progression du commerce international a chuté de 4,6 % à 1,2 % en deux ans sous l’effet de la généralisation des mesures protectionnistes. L’investissement productif s’est effondré dans le même temps de plus de 5 % à moins de 1 %. L’activité évolue désormais en dessous de 6 % en Chine et en Inde, autour de 2 % aux États-Unis – en dépit d’un déficit public de plus de 5 % du PIB – et de 1 % dans la zone euro. Dans ce contexte : les dettes publiques et privées culminent à 250.000 milliards de dollars, soit 320 % du PIB mondial, entraînant une floraison de bulles spéculatives de l’immobilier au private equity (fonds d’investissement dédiés à la gestion de titres de sociétés non cotées) en passant par le marché de l’art. Et François Lenglet constate : le poids de la dette augmente aujourd’hui. Pour éviter cela, nous nous sommes lancés dans cette fuite en avant de création monétaire en 2008 car c’était la seule solution pour éviter un effondrement de l’économie. Et c’est toujours l’unique solution que nous avons. Cette réflexion paraît empreinte de fatalisme mais elle n’est que l’expression d’une réalité.

La situation semble alors sans issue sinon celle d’un Krach financier imprévisible par son ampleur et ses conséquences qui laisserait entier, mais surtout les aggraverait, les problèmes de fond posés par l’évolution économique. Il s’agit avant tout pour les économies occidentales d’un ralentissement de la croissance économique depuis une quarantaine d’années qui s’est accentuée au fil du temps. La création de richesses n’est plus suffisante pour assurer le maintien d’un niveau de vie dans l’élan des Trente glorieuses. Les ressources ne permettent plus de subvenir aux besoins, qu’il s’agisse de l’emploi, des dépenses sociales ou du fonctionnement de l’Etat. L’envolée des dettes publiques et privées, plus ou moins importante selon les pays, il faut le souligner, en est la conséquence. C’est sous cet angle qu’un redressement doit être considéré.

En dernier lieu, par rapport à ces perspectives préoccupantes, il convient de citer l’article de Sébastien Laye publié le 23 octobre sur Figarovox : La note qui sème le doute sur la solidité des banques. Il s’agit d’une note du cabinet Mc Kinsey sur la situation financière des banques dans le monde : Mc Kinsey montre en premier lieu que pour 60 % des banques dans le monde, leur retour sur capitaux investis (rémunération des prêts et autres tarifications) est en dessous du coût de leur capital. L’argent peu cher ne compense donc pas l’absence de rendements des investissements. De plus La croissance des prêts bancaires s’essouffle (4 % l’an dernier, le plus bas niveau en cinq ans) avec le ralentissement mondial : les deux phénomènes ne sont que l’avers et le revers du même constat, la fin du cycle d’expansion. Mais au sein du système bancaire international, s’appuyant sur la note de Mc Kinsey, l’auteur souligne qu’il existe d’importantes disparités suivant la localisation géographique des banques, la nature de leurs activités et la taille. Ainsi, les retours sur capitaux propres des banques américaines sont de dix points supérieurs à ceux des banques européennes par exemple. Il remarque aussi que les politiques dits d’assouplissement quantitatif des banques centrales ont eu des conséquences dommageables pour les banques commerciales : Elles ont en réalité détruit le modèle d’affaires des banques. Cela explique par exemple que les banques aux activités les plus spéculatives, telle la Deutsche Bank, soient en difficulté depuis plusieurs années, et ce même pendant la phase ascendante du cycle économique.

L’examen de la situation économique dans deux pays : l’Allemagne et l’Espagne

Les Etudes économiques du groupe du Crédit agricole publient d’excellentes notes de conjoncture fort bien argumentées. Parmi les dernières publications, deux d’entre elles au moins méritent une attention puisqu’il s’agit de deux membres importants de la zone euro : l’Allemagne et l’Espagne.

Nous assistons peut-être aux prémices d’un retournement de la situation allemande sans qu’elle perde pour autant sa place de première puissance économique de la zone euro. Le taux de croissance annuelle du PIB ne serait que de 0,5% en 2019 et de 0,6% en 2020 (pour la France les prévisions sont de 1,4% en 2019 et 1,3% en 2020). Ces niveaux particulièrement faibles sont liés à la dégradation continue du secteur industriel et des exportations. Néanmoins un début de reprise de l’activité industrielle est envisagé pour l’année 2020. Il est souligné, entre autres, que l’investissement global est amené à se tasser en raison de la dégradation de l’activité qui pèse sur les marges des entreprises. L’investissement productif demeurera dépendant d’une reprise pérenne des commandes industrielles qui demeurent erratiques à court terme.

Des élections générales se dérouleront en Espagne le 10 novembre prochain. Un fléchissement de l’activité économique y est prévu mais cette activité se situe à des niveaux supérieurs à la moyenne de la zone euro (taux de croissance de 2% en 2019 et de 1,7% en 2020). Ce fléchissement tient d’abord à la consommation des ménages tandis que la tendance est favorable du point de vue des exportations et de l’investissement. Il faut observer que la politique d’austérité menée entre 2008 et 2012 a conduit les entreprises espagnoles, face à un marché intérieur dégradé, à se tourner vers l’exportation. Après 2012, si la politique d’austérité a été quelque peu assouplie, elle continue néanmoins à marquer le marché domestique. Par ailleurs l’Espagne est confrontée à une incertitude politique avec la question de l’indépendance de la Catalogne.

Un bilan de l’euro, vingt après sa création

Le site Les Crises.fr a publié le 18 octobre 2019, le compte-rendu d’un colloque tenu le 6 mai 2019 sur le thème L’euro vingt après, bilan et perspectives. Ce colloque était placé sous la présidence de Jean-Pierre Chevènement.

Parmi les intervenants, figuraient Jean-Michel Naulot, Patrick Artus, Jacques Sapir et Christian Noyer. Avec des approches comme des conclusions différentes, les interventions ont offert un large argumentaire par rapport à la problématique de l’euro.

Jean-Michel Naulot a retracé l’historique de la monnaie unique en débutant par la dévaluation du franc décidée en août 1969 par Georges Pompidou et la Conférence de La Haye du 1er et du 2 décembre 1969 dont le Président de la République française avait été l’initiateur. A l’issue de cet historique, Jean-Michel Naulot établit un ensemble de constats, parmi ceux-ci, il faut relever : le dernier point, probablement le plus important pour l’avenir, concerne les divergences croissantes que l’on observe au sein de la zone euro et qui sont tout à fait spectaculaires quels que soient les indices que l’on retient, le PIB, le revenu par habitant, la production industrielle, les excédents budgétaires extérieurs etc. Les déséquilibres se creusent. Je n’en citerai qu’un : l’Allemagne, qui a des excédents extrêmement importants depuis des années, rembourse sa dette de manière accélérée. Les derniers chiffres d’Eurostat mentionnent que la dette publique allemande représente 61 % du PIB. En France on est à 99 %. Au début des années 2000 nous étions à égalité, autour de 60 %. Cela a des conséquences sociales très importantes et cela donne à l’Allemagne une position dominante au sein de la zone euro. Il est évident qu’on est plus à l’aise avec 60 % qu’avec 100 % de dette.

S’agissant du rôle de l’euro comme nouvelle monnaie de réserve, il observe dans sa conclusion : le rôle de l’euro sur le plan international est généralement considéré comme un peu décevant. La part de l’euro dans les réserves mondiales est passée de 26 % à 20 % en vingt ans.

Dans l’échange qui fait suite à l’intervention de Jean-Michel Naulot, Jean-Pierre Chevènement évoque l’hypothèse de la monnaie commune (Évoquant le comité Delors en 1988-1989, composé des gouverneurs des banques centrales, vous parlez d’une réticence de l’Allemagne vis-à-vis de la monnaie unique. Mais je crois savoir que c’est sous la pression de l’Allemagne que l’hypothèse de la monnaie commune a été écartée.)

Au début de son intervention Patrick Artus remarque fort justement la difficile relation entre une monnaie commune et des monnaies nationales (Il faut quand même réfléchir à ce que signifierait la coexistence de deux monnaies, une monnaie commune et les monnaies nationales. Pendant la période où l’on a connu ce type d’organisation, le sport national consistait à passer en fraude de l’une à l’autre de ces monnaies dont les perspectives de taux de change et les taux d’intérêt étaient différents). Une économie ne saurait reposer sur deux monnaies différentes. Il doit nécessairement y avoir une relation entre celles-ci. A partir du moment où les monnaies nationales sont maintenues, la valeur de la monnaie commune doit procéder de ces dernières selon des modalités à définir.

L’élément majeur de l’intervention de Patrick Artus tient à la distinction qu’il opère au regard de la problématique de l’euro entre la macro-économie et la micro-économie, celle-ci devant être le point d’intérêt : Ce n’est donc pas dans la macro-économie qu’il faut chercher un intérêt à la constitution d’une monnaie unique mais dans la micro-économie. Le problème de la zone euro c’est que nous avons encore énormément de choses à corriger avant de voir des bénéfices micro-économiques de l’unification. Par la suite, Patrick Artus évoque des sujets essentiels qui pose la question de l’avenir de l’euro. Le plus important d’entre eux, et certainement le plus difficile à résoudre voire impossible, est l’unité du marché du travail : L’un des grands absents de la zone euro est ce que certains économistes ont décidé d’appeler « l’union des marchés du travail ». Quand on a la même monnaie il faudrait avoir à peu près les mêmes institutions du marché du travail. Ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Les négociations salariales, en France et en Allemagne, sont sans rapport.

Très critique à l’égard de la monnaie unique, Jacques Sapir, comme toujours, aborde la question sous ses différents aspects, économiques mais aussi politiques, au sens le plus large : À l’horizon d’une vie humaine, l’Union économique et monétaire, la zone euro, ne sera jamais une nation. En effet, une nation se définit par les institutions politiques, sociales, économiques, sur lesquelles elle est bâtie. Ces institutions sont produites par les conflits politiques, sociaux et économiques dans chaque pays. Tant que le territoire d’un pays sera le cadre privilégié des conflits, et l’on vient encore de le constater avec le mouvement des Gilets Jaunes, il ne pourra pas y avoir d’aboutissement ni même d’émergence d’une nation européenne.

L’espace territorial auquel s’applique la monnaie unique n’étant pas une zone monétaire optimale comme elle est définie par Robert Mundell, la difficulté essentielle porte sur les moyens d’ajustement entre des économies présentant des évolutions macro-économiques divergentes. Jacques Sapir observe : On a parlé des dévaluations internes et de leurs effets négatifs. Là encore je suis plutôt d’accord avec ce qu’a dit Patrick Artus, mais ceci n’est pas nouveau. En fait, nous savons que les dévaluations internes sont une chose mauvaise depuis la publication en 1923 par John Maynard Keynes de son ouvrage A tract on Monetary Reform dans lequel il attaque d’abord les politiques d’austérité, dont il montre bien que les effets induits seront tout à fait négatifs, mais aussi la forme prise par le système monétaire international de son époque, c’est-à-dire l’étalon-or.

 Christian Noyer, ancien gouverneur de la Banque de France défend, sans surprise, la monnaie unique tout en constatant quelques faiblesses. S’il n’a pas tort d’affirmer que les populations dans leur ensemble ne souhaitent pas une sortie de l’euro (Je crois vraiment que si l’euro devait échouer, ce serait contre la majorité des populations qui y sont assez attachées), en revanche, il y a dans beaucoup de pays de la zone euro une hostilité manifeste aux politiques qui en résultent. En France, le mouvement des Gilets jaunes en est un exemple. Si la contestation du principe de l’euro n’apparaît guère, les revendications émises mettent en cause les politiques pratiquées pour répondre aux contraintes de la monnaie unique. Christian Noyer observe notamment : On ne peut pas garder ses emplois, les développer, rester compétitif, développer ses activités si on n’a pas une gestion des politiques de coûts qui soit à peu près en ligne avec l’inflation plus les gains de productivité que l’économie est capable de susciter. Dans une économie en rattrapage, on tente de faire plus de gains de productivité pour que le niveau de vie augmente plus vite. C’est ce qu’obtiennent les pays émergents, c’est ce que devraient obtenir les pays les plus en retard dans la zone euro. Mais cela suppose une gestion très sérieuse. C’est peut-être oublier que chaque pays a sa propre culture dans le domaine économique comme dans d’autres et que les rapports à l’inflation (certes celle-ci doit être modérée), à la dépense publique, voire au rôle de l’Etat ne sont pas partout les mêmes ce qui n’exclut pas une gestion sérieuse.

La région Indo-Pacifique et la puissance chinoise

Le dernier numéro de la revue Diplomatie Les grands dossiers (n° 53) porte sur la région Indo-Pacifique. Comme il est rappelé dans l’un des articles de la revue (La Chine à la conquête de l’Indo-Pacifique ?), le concept existe depuis longtemps (le géopoliticien allemand Haushofer l’utilisait déjà dans les années 1920), il a été employé à des fins plus politiques pour la première fois par le Premier ministre japonais en 2007 dans le cadre du Quadrilatéral Security Dialogue (un partenariat entre le Japon, les Etats-Unis, l’Australie et l’Inde). Bien que le concept soit interprété de manière différente par les quatre pays de la région, l’idée implicite était de créer un arc des démocraties qui freinerait les ambitions régionales et mondiales de la Chine, par l’ouest (Inde), le sud (Australie, Etats-Unis) et l’est (le Japon).

Dans un article préliminaire (L’Indo-Pacifique, une échelle qui a une histoire), Pierre Grosser rappelle en premier lieu que ce concept monte en puissance depuis 2012, impulsé par l’Australie et le Japon, embrassé avec fougue par la France depuis 2018, et avec plus de circonspection par les Etats-Unis sous Trump et l’ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique) – malgré les réticences de Singapour. Il en trace l’historique soulignant qu’une bonne partie des rivalités entre des puissances européennes du XVIè au XIXè siècle se jouèrent dans l’Indo-Pacifique, notamment en Asie du Sud-Est.

A un moment où certains ne voient de politique étrangère qu’à travers l’Union européenne, où Annegret Kramp-Karrenbauer, présidente de la CDU et peut-être future chancelière allemande, déclarait le 9 mars 2019 que « l’Union européenne devrait à l’avenir être représentée par un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations-Unies », c’est-à-dire un siège se substituant à celui de la France, il convient de souligner le propos de Pierre Grosser : Par leurs stratégies Indo-Pacifique actuelles (avec les dimensions anglo-japonaises, et indo-franco-australiennes), le Royaume-Uni et la France, s’affirment comme puissances mondiales, notamment vis-à-vis de la Chine.

La Chine qui ignore formellement le concept car il est suspecté d’avoir une teneur anti-chinoise, reprend dans les faits la logique indo-pacifique en développant une vision stratégique joignant les deux régions (La Chine à la conquête de l’Indo-Pacifique ?). Dans la conclusion de son article, résumant l’aire géographique que recouvre le concept Indo-Pacifique, Pierre Grosser observe : De Djibouti au Pacifique Sud, en passant par le « collier de perles » imputé aux stratèges de Pékin, l’Indo-Pacifique relève de logiques et d’inquiétudes à l’égard de la Chine qui ne sont pas si nouvelles.

La revue dresse donc un tableau d’ensemble de cette aire géopolitique à travers l’histoire, la stratégie, la géopolitique, l’économie et les ressources en évoquant la situation de différents pays, la Chine, l’Inde, l’Indonésie, l’Océanie mais aussi la Polynésie française.

Concernant la Chine, le numéro Hors-Série (n° 68) de Défense & Sécurité Internationale a pour thème : Quelle puissance militaire ? Chine. Au travers de différents articles, la revue présente un état de la puissance militaire chinoise. Dans le premier article De la puissance militaire comme réalisation du « rêve chinois », Joseph Henrotin dresse un tableau d’ensemble de la puissance militaire chinoise, de son ascension, de sa doctrine et de son organisation. Cette dernière est toujours marquée par l’emprise communiste avec la hiérarchie militaire et la hiérarchie politique, la Commission Militaire Centrale (CMC), organe militaire du parti. Au niveau de l’effort financier, Joseph Henrotin indique que les dépenses de défense chinoises sont de 239,2 milliards de dollars en 2018, contre 86,4 milliards de dollars en 2008. Si l’augmentation est l’une des plus importantes du monde, elle va de pair avec l’expansion économique de la Chine puisque la Chine dépense pour sa défense moins de 2% de son PIB depuis 2010 (elle était à 2,2% en 2002).

Michel Leblay et Laurent Artur du Plessis
29/10/2019

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Domaine public

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