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Coronavirus : le retour de « la grande peur des bien-pensants »

Coronavirus : le retour de « la grande peur des bien-pensants »

Par Jure Georges Vujic, écrivain franco-croate, politologue ♦ La société contemporaine, marquée par l’individualisme, la jouissance et le règne de l’instantané, est confrontée à une crise sanitaire qui pourrait bien la remettre en cause… De quoi inquiéter les « bien-pensants » !
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La peur comme levier

Avec la propagation rapide du coronavirus, le monde occidental a basculé dans la stupeur générale, en passant d’un modèle de société ouverte vers une société disciplinaire, d’une société de spectacle libéral et promiscuitaire hyperconnecté, à une société de confinement vantant les mérites de l’isolement, du « rester chez soi », du cocooning imposé, sanitaire et salutaire. Découvrant soudainement l’efficacité sanitaire du modèle restrictif et autoritaire chinois et des autres régimes illibéraux, nos sociétés libérales et nominativement démocratiques, ont eu recours à une véritable épidémie virale et informationnelle, la viralité s’attaquant aux affects et aux émotions de masse, pour faire plus facilement « avaler la pilule » des nombreuses restrictions de libertés fondamentales : restriction de la liberté de circulation, de la liberté de réunion, quarantaine, etc. C’est alors qu’on redécouvre, avec le matraquage médiatique journalier, tout un langage alambiqué et médicinal compliqué jusqu’alors réservé aux savants du monde médical : confinement, autoconfinement, isolement, quarantaine, aux contours et frontières flous, vocabulaire qu’on croyait relégué aux périodes sombres et lointaines de l’histoire, la peste noire, la grippe espagnole… Depuis les leçons de Hobbes, de Machiavel, on sait que le gouvernement par l’exploitation de la peur est une des constantes de l’histoire dans le dressage et la domestication des masses et de l’opinion publique. Non pas la peur virale de perdre l’accès à Internet, à Facebook ou à Netflix, mais plutôt, dans le cas des pandémies, de la peur panique de la contagion qui mute en peur de « l’autre » potentiellement contagieux, la peur du « huis clos », la peur existentielle d’un avenir bloqué et insurmontable.

De Woodstock à Netflix : les enfants du désir ont peur de mûrir

Dans ce climat hautement anxiogène, on découvre combien il a été facile, et sans aucun signe de révolte collective, à part quelques rouspétages intellectuels et journalistiques, de faire, comme le montre Giorgio Agamben, de l’état d’exception le paradigme normal de gouvernement. En effet, en entretenant largement un imaginaire collectif de la catastrophe, l’impératif de lutte contre la crise sanitaire a légitimé la rigidification sociétale des modes de vie habituels, une « autoritarisation » du mode de gouvernement, une restriction toujours plus grande de nos libertés, avec bien sûr le risque de profiter de cette crise sanitaire pour faire passer en douce de nombreux dispositifs normatifs spéciaux, voire des décisions ou réformes pas très populaires. On est en plein dans le cauchemar du régime de la biopolitique de contrôle des populations sous prétexte d’épidémies, développé par Michel Foucault. Il s’agit d’un régime d’exception qui s’exerce sur le corps et sur la vie, à la différence du plus ancien qui s’appliquait, selon le modèle juridique, sur les sujets, alors que Foucault voyait dans la quarantaine, les débuts de ce qu’il va appeler la « biopolitique ».

C’est d’ailleurs cette collatéralité de la crise sécuritaire lors des attentats terroristes en Europe (Charlie Hebdo) qui a permis l’adoption d’une panoplie de mesures d’exception sécuritaires et de surveillance, qui de plus, au lieu de s’appliquer aux réseaux terroristes islamistes, ont permis de renforcer la surveillance des militants dits « radicaux », de gauche comme de droite. Bien sûr, il est facile de verser dans une position intellectuelle antiautoritaire et libérale, ou dans le déni de réalité que constitue la réelle menace de la pandémie actuelle, mais je ne pense pas qu’il faille se réjouir d’un gouvernement d’état d’exception médicalement assisté qui prend les allures d’un bloc opératoire. La dérive technicienne totalitaire qui est à l’œuvre dans le domaine politique est tout aussi vérifiable et parfois inquiétante sur le plan médical et sanitaire, car elle aussi est contagieuse et, lorsqu’elle s’installe, elle perdure. Bien sûr, il faut s’attaquer aux symptômes et aux conséquences mortifères d”un mal comme le coronavirus, et pourtant les mesures d’exception palliatives ne résoudront pas l’origine de ce mal, car personne à ce jour ne peut dire avec certitude que ce virus vient de maladies d’origine animale (ou zoonoses), d’un « poulet grippé », d’une « chauve-souris aux vertus curatives », d’un pangolin aux vertus aphrodisiaques, ou bien qu’il est le produit de l’élevage industriel des animaux (livestock revolution), un virus issu du laboratoire épidémiologique de haute sécurité situé à Wuhan ou une arme biologique.

Vers une remise en cause générale ?

Ne pas s’attaquer aux causes du mal, c’est nous figer dans le présent et renoncer aux leçons de cette expérience douloureuse. Je ne suis pas certain que cette pandémie, qui reflète les limites de la « mondialisation heureuse », du consumérisme fébrile, jouera le rôle de pharmakonde remède salutaire d’un changement de cap sociétal radical. Le retour du concept de la frontière, de la souveraineté de l’État, et du modèle interventionniste keynésien face à cette menace sanitaire, est une bonne claque aux vertus du marché autorégulateur, et à la mondialisation sansfrontièriste. Un retour en arrière vers le même mode de gestion de la gouvernance globale avec toutes ses tares et lubies, et le retour aux bonnes vieilles habitudes d’un « capitalisme à visage humain », à l’escapisme et l’égoïsme général est plausible. Nos sociétés étaient, bien avant l’apparition du coronavirus, contaminées et dégradées par l’individualisme libéral, la solitude, le matérialisme, la déliaison sociale, l’anomie et la disparition du concept de solidarité sociale. C’est pourquoi, les appels à la capitalisation personnelle du confinement, à relire l’Ancien Testament, La Peste de Camus, le Décaméron de Boccace, les appels à la méditation sont illusoires ne participent pas d’une véritable maïeutique de rupture. Dans les sociétés dites « totémiques », lors des crises et épreuves traumatiques, la perte du sens de l’histoire et de la capacité à se projeter dans le futur est considérée comme le plus grand danger… Or c’est le contraire qui se produit aujourd’hui et c’est le propre de nos sociétés progressistes autosuffisantes et techniciennes, qui se refusent à reconnaître les signes du temps qui sont le plus souvent transhistoriques.

On se souvient des leçons de Jean Delumeau dans La Peur en Occident et de sa distinction entre l’angoisse et la peur, et l’on peut très bien établir un parallèle entre la société de l’angoisse du début des temps modernes avec notre propre époque hautement anxiogène : crainte de la crise économique et du chômage, de la crise écologique et de l’effondrement des écosystèmes naturels, de l’immigration et du déclin occidental, du terrorisme, de la décadence morale et de la sécularisation. Pourtant, même avant le SARS, le coronavirus, l’homme occidental était déjà un angoissé atavique Or, une société paralysée par l’angoisse se dissout nécessairement. L’émancipation consistera alors à nommer la cause de la crainte, à nommer un ennemi à combattre, afin de transformer l’angoisse en peur. Mais, dans le cas de la pandémie du coronavirus, il ne s’agit pas simplement de déclarer que nous sommes en guerre contre un « ennemi invisible » pour expier l’angoisse collective. Si l’on espère que les choses retournent à l’état normal, au désordre établi, on se condamne à reconduire l’agonie de l’Occident moderne moribond et contaminé ? Dans ce cas de figure, ne serait-ce pas alors tout simplement le retour de « la grande peur des bien-pensants » (Bernanos) ? Celle des classes possédantes et des élites globalistes qui craignent la perte de leurs seuls intérêts ?

Jure Georges Vujic
05/04/2020

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Domaine public

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