La période 2020-2025 a connu une transformation en profondeur de l’univers médiatique en occident. Des dynamiques, actives depuis des décennies, ont subi une brutale accélération sous l’effet conjugué d’événements internationaux et de la révolution technologique en cours qui s’affirme prioritairement comme une révolution de l’information. Analyse complète par Didier Beauregard, journaliste et essayiste.
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« Nous sommes en guerre »
Le premier événement majeur qui a frappé les trois coups de la décennie actuelle est la crise sanitaire du Covid, démarrée au printemps 2020. Le spectre « moyenâgeux » de l’épidémie est revenu hanté l’humanité. Nul besoin de rentrer dans les controverses sur la nature du virus et la validité des remèdes censés le combattre pour saisir, in vivo, l’extraordinaire entreprise d’ingénierie sociale mise en œuvre pour contrôler la mobilité et la docilité des masses. Nous avons vécu, à l’échelle planétaire, une expérience de Milgram (1) qui a permis de confirmer les observations tirées de cette dernière ; c’est à dire, la tendance naturelle des humains à se soumettre à l’autorité jugée « légitime », même si cette adhésion doit passer par des souffrances infligées à autrui. L’occident vieillissant des boomers, entre autres choses, a, sans état d’âme, imposé à ses jeunes et à ses enfants en bas âge, un enfermement kafkaïen qui a engendré de lourds dommages psychiques à toute une génération (2). Aucune contestation populaire ne s’est opposée à cette violence institutionnelle, légitimée par le poids écrasant de la science médicale.
Mais le fait social le plus important, selon nous, s’est joué dans la sphère médiatique, dont la doctrine officielle a changé de nature. Elle est passée d’une culture (théoriquement) diversitaire et contradictoire, à une culture d’information de guerre, celle qui désigne l’ennemi absolu et considère tout point de vue divergent comme un acte de trahison à une cause sacralisée. Le contestataire ne fait plus partie du débat contradictoire légitime et, considéré comme un ennemi de l’intérieur, il doit être réduit au silence ou exhibé comme un esprit dangereux, rejeté hors du cercle de la raison. « Nous sommes en guerre » nous a ainsi solennellement déclaré le président de la République. Dans cette scénographie tragique, le professeur Didier Raoult est venu opportunément jouer le rôle du méchant qu’il était juste et bon d’exécrer et de ridiculiser. Dans l’ensemble, et très largement, les personnalités dissidentes ont été chassées des médias officiels ou traiter en accusé face à des journalistes unanimement hostiles. Il faut effectivement noter que la Société du Spectacle, pour que le show continue, a besoin d’opposants dévalorisés, à jeter en pâture dans des affrontements médiatiques biaisés, censés témoigner d’un esprit démocratique revendiqué. En cela, le totalitarisme des sociétés « démocratiques avancées » se distingue des dictatures primaires qui emprisonnent ou exécutent leurs dissidents. La diabolisation médiatique et la relégation sociale sont le goulag soft et civilisé de la modernité occidentale. Un goulag à visage humain, oseront-on dire !
Le facteur Trump au cœur du conflit médiatique
Ce formidable déploiement d’une emprise médiatique unilatérale a toutefois engendré son propre antidote, en dépit de sa puissance normalisatrice. La révolution digitale est passée par là et l’information officielle a subi ses première défaites face à l’information alternative ; celles des réseaux sociaux et des sites dissidents. Là encore l’Amérique a montré la voie à la vielle Europe. La réélection de Donald Trump a incarné ce basculement du rapport de force entre les deux univers médiatiques qui annonce un changement civilisationnel.
Les médias mainstream, unanimement mobilisés contre le candidat républicain, ont perdu la bataille de l’opinion face à une poignée d’influenceurs dont les plus populaires sont suivis par des dizaines de millions d’auditeurs (3). Ces combattants indépendants de l’information ont désormais leur héros et martyr avec l’assassinat de Charlie Kirk, en septembre dernier, qui a soulevé une gigantesque vague d’émotion aux Etats-Unis, dont les échos ont été répercutés dans le monde entier. La perte d’influence des médias officiels évolue de pair avec la dégradation de leur image, comme tous les sondages le prouvent en Europe et aux Etats-Unis (4). Aujourd’hui, la majorité des jeunes de moins de 30 ans (53%) s’informent prioritairement sur les réseaux sociaux.
L’attitude de Trump à l’égard des médias marque également une rupture décisive au cœur de la culture médiatique. Si, de tout temps, les pouvoirs en place ont tenté de contrôler l’information, les responsables politiques des pays à culture démocratique évitent normalement les accrochages brutaux et les conflits directs avec le monde journalistique. Donald Trump assume lui frontalement la confrontation. Il brocarde les journalistes en interview et accable de sarcasmes les médias ennemis. CNN, CBS, le New-York Times et le Washington Post font partie de ses cibles préférées. La Maison blanche a même mis en place une base de données publique pour recenser les fake news et fautes professionnelles des journalistes de l’establishment (Offender Hall of Shame). Donald Trump ose même internationaliser le conflit en lançant un procès pour diffamation contre la très institutionnelle BBC, en lui réclamant plusieurs milliards de dollars de dommages et intérêts.
Quel que soit l’image particulièrement négative de Donald Trump dans de larges fractions des opinions publics occidentaux, les attaques répétées, dans un climat de défiance généralisée, portent leur fruit. Les médias, en effet, habitués au rôle critique et valorisant du donneur de leçon garant des libertés démocratiques (le quatrième pouvoir), se montrent particulièrement fragiles au dénigrement de leur fonction. Ils sont mentalement peu préparés à jouer le rôle de l’accusé dans un procès en désinformation. L’exemple de Radio France et de France Télévision est à cet égard particulièrement éclairant. Les médias publics, jusque-là dominants et intouchables, ont engagé en 2025 une guerre d’image avec CNews pour contrer la montée en puissances des médias Bolloré qui bousculent la doxa progressiste dominante dans la sphère médiatique. Ce processus de diversification politique de l’information radicalise le conflit idéologique. Le procès en « extrême-droitisation » du débat public fait à CNews n’a finalement pas atteint ses objectifs, à en juger par les chiffres des audiences qui montrent que CNews, en nette progression en 2025, est devenue la première chaine française d’information en continu. La mise en lumière du conflit a, en revanche, nuit à l’image du média public qui affiche une perte de près de 500.000 auditeurs pour Radio France en 2025.
Pour être tout à fait juste, il faut tout de même relever que près de 70% des Français ont une image positive de l’audiovisuel public, même si – et le chiffre est significatif- 40% estiment que ces médias n’offrent pas une information fiable et indépendante (5). Il faut cependant noter que ce jugement largement positif des Français répond à une longue situation d’impunité des dérives des médias publics. La mise à jour de ces dernières par la Commission d’enquête de l’audiovisuel public, à l’Assemble nationale en décembre dernier, est susceptible de faire évoluer les perceptions bienveillantes des Français, surtout après le dévoilement de la gabegie financière de l’audiovisuel public, en ces temps de vache maigre ! Sans oublier le spectacle de l’arrogance agressive des beaux esprits de gauche qui toujours se justifient par la droiture morale censée les animer, sans le moindre début de réponse sur les faits qui battent en brèche leur bonne conscience.
Les médias désormais sont confrontés à une pression « citoyenne » grandissante qui affaiblit leur puissance normative auprès du citoyen ordinaire, par la remise en cause de leur neutralité. Les contester dans leur rôle d’animateurs et d’observateurs objectifs de la vie démocratique, les ramène à la fonction réelle qui est la leur ; celle d’acteurs essentiels du débat public qui, par la maitrise des grandes représentations sociales, incarnent la première forme d’un système de domination idéologique à destination des masses. Ainsi, en dépit des évidences, les médias publics français ne cessent de se réclamer de leur ouverture à la diversité des opinions. De manière générale, à chaque échéance électorale majeure, les études d’opinion montrent que la grande majorité des journalistes votent pour les candidats de gauche et d’extrême gauche (6).
La fabrique de l’ennemi
La logique de l’information de guerre a naturellement atteint son paroxysme avec l’attaque de l’armée russe sur le territoire ukrainien, en mars 2022. Les premières mesures de rétorsions occidentales, outre le boycott économique, ont concerné l’interdiction des médias russes. Quatre jours après le début du conflit, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonçait la décision d’interdiction de ces médias. Les chaines de télévisions et le réseau de radio RT Russia et Spoutnik qui portaient la voix de Moscou dans les pays occidentaux ont été immédiatement fermés. La propagande russe ne devait plus atteindre les esprits de l’espace otanien.
Considéré l’expression du point de vue de l’autre comme un acte de guerre en soi est la définition même de l’essence d’une information de guerre. L’information est une arme comme une autre. Ce choix d’interdire l’expression d’un point de vue russe au travers un média russe a donné le ton général de l’information sur le conflit ukrainien. Le point de vue « ennemi » a quasiment disparu de l’espace médiatique. Les experts- politiques, militaires ou économiques- invités dans les médias, ont massivement relayé le discours anti russe. La cause est entendue ; Moscou est le bourreau et l’Ukraine la victime, et l’agression contre le peuple ukrainien est un pas significatif vers la reconstruction d’un empire soviétique, vécu comme un modèle idéalisé de puissance à restaurer.
Nous ne rentrerons pas dans le débat sur les causes, les conséquences et les enjeux de cette guerre dont les origines, inscrites dans l’histoire longue, sont d’une grande complexité. Elles impliquent, à travers les siècles, les relations entre les voisins slaves, mais aussi les rivalités géopolitiques entre la volonté russe d’expansion et les impérialismes des puissances occidentales, surtout germaniques et anglo-saxonnes, Etats-Unis compris. On peut juste relever la contradiction de fond du discours dominant. D’un côté, il met en exergue les nombreuses faiblesses d’un pays présenté comme économiquement arriéré, miné par ses contradictions internes et incapable de vaincre un pays nettement plus faible sur le papier ; de l’autre, il agite le spectre d’une conquête guerrière de l’Europe par ce même acteur, par ailleurs largement impuissant face à ses ambitions de grandeur.
L’interdiction quasi générale du point de vue russe sur la guerre a représenté un saut qualitatif fondamental dans l’approche du traitement de l’actualité. Depuis les deux conflits mondiaux et la phase dictatoriale fasciste de l’entre- deux guerres, l’Europe occidentale avait globalement maintenu une culture de la confrontation médiatique, même dans les phases les plus tendues de la politique internationale. Alors que l’empire soviétique menaçait réellement l’Europe et lançait à ses frontières des opérations de représailles massives contre les populations révoltées de l’Est, la presse communiste pouvait encore défendre le point de vu soviétique. En France, les guerres coloniales de la 4e République n’ont pas empêché la presse « progressiste » d’exprimer ses engagements anticolonialistes et de mobiliser une part importante de l’opinion public derrière elle.
Un recul démocratique
De fait, l’effacement du point de vu de l’autre, devenu l’ennemi, alors que le pays n’est officiellement pas en guerre, change, non seulement la nature de la fonction médiatique, mais également celle du processus démocratique. Le système impose une culture de guerre susceptible de conduire à un conflit armé, alors que le citoyen ordinaire est dépossédé par la censure d’un débat contradictoire, capable d’éclairer au mieux ses prises de position. La liberté de comprendre par la confrontation des arguments lui est désormais ôtée. Le choix de la guerre ou de la paix échappe à la lumière du débat démocratique. Pas étonnant, alors, de constater que les sondages révèlent une position massivement orientée, avec 70% à 80% des français affirmant craindre les intentions hostiles de la Russie, et percevant Poutine comme un dangereux dictateur. Une telle unanimité ne relève pas d’une position éclairée, elle repose sur l’effet mimétique d’une propagande uniforme, sans opposition réelle.
Dans ce climat de mimétisme unanimiste, les rares voix dissidentes doivent prendre le risque d’affronter un consensus par nature dominateur et intolérant. Il était ainsi étonnant de voir Luc Ferry, qui occupe une place confortable dans les médias mainstream, briser le consensus médiatique par une sortie tonitruante sur le plateau de LCI : « Il faut débrancher le déconomètre » lance-t-il à la journaliste interloquée, « on nage en plein délire… mes enfants n’iront pas faire la guerre pour défendre l’Ukraine ». « On s’invente un ennemi, poursuit-il, parce que l’ennemi est fédérateur quand la politique est complétement vide ! ». La pesanteur du conformisme médiatique laisse parfois échapper quelques moments de simple sursaut d’indignation.
Gaza ou la rupture du consensus médiatique
La guerre de l’information, ces dernières années, a atteint une intensité maximale avec l’embrasement du conflit israélo- palestinien. Le massacre du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza qui s’en est suivie ont violement fait bouger les lignes de force de la sphère médiatique et des opinions publics. Ces événements extrêmes ont brisé le consensus médiatique. Plus encore que la confrontation, désormais habituelle, entre les médias officiels et les médias alternatifs, c’est la rupture au sein des médias officiels qui a été l’événement le plus marquant. Pour être pleinement efficace, l’œuvre de propagande doit tendre vers l’unanimité afin d’imposer un système de représentation qui délégitime et abaisse un ennemi clairement identifié. Ce climat d’unanimisme a bien fonctionné dans le cas des affrontements autour des enjeux de la crise du Covid et de la désignation de l’ennemi russe. Les médias ont bien joué leur rôle dans la fabrique du consensus d’adhésion et d’exécration (le bon et le méchant).
Cette dualité opérationnelle n’a pu être mise en œuvre dans le cas du conflit israélo palestinien qui a mis en pleine lumière des fractures identitaires et des nouveaux schémas de guerre idéologique. Le scénario binaire des bons et des méchants a été tenu en échec. Malgré la mise en avant intense des actes sanguinaires commis par les « terroristes » du Hamas, l’opinion publique est loin d’avoir basculé inconditionnellement du côté israélien. Les controverses sur le blocus de Gaza et les bombardements qui tuent les populations civiles n’ont cessé de s’amplifier au sein de la sphère médiatique, renvoyant dos à dos les deux parties dans l’emploi de la violence la plus extrême. La bataille de l’image a été globalement perdu par le camp israélien, alors que le camp propalestinien (ou simplement anti représailles de masse), divers dans ses composantes, non seulement n’a pas capitulé, mais a résisté et s’est organisé. Le seul fait qu’il résiste et prend de l’ampleur est déjà une victoire pour lui, alors qu’il véhicule aussi l’image répulsive du fondamentalisme islamique. En Allemagne, en Grande Bretagne, ce sont des centaines de milliers de manifestants qui ont défilé aux cris de Allah Akbar pour soutenir la cause palestinienne.
La guerre des gauches
La rupture du consensus est d’autant plus lourde qu’elle s’est, pour l’essentiel, produite au sein du camp « progressiste » qui domine la sphère idéologique. Ce qui restait de l’union des gauches a volé en éclat, sous la poussée de ce qui est désormais qualifié « d’islamo-gauchisme ». Le parti socialiste, parmi ses nombreux courants, a pu faire cohabiter durant les années Mitterrand et au-delà une sensibilité très proche d’Israël et influente dans la communauté juive, et une sensibilité façonnée par les engagements anticolonialistes, tiersmondistes et islamophilies qui assimilent les palestiniens à un peuple victime d’un colonialisme occidental qu’incarnerait Israël. Cette fracture est désormais immaîtrisable et irréparable, elle divise les partis de gauche, comme elle traverse les rédactions. La tendance pro-Israël ne peut plus cohabiter avec la tendance qui considère le Hamas comme un mouvement de « résistance » (donc légitime) et non comme une organisation « terroriste » (donc criminelle). Il ne peut y avoir de retour en arrière, et la question identitaire, à la fois niée et instrumentalisée à gauche, a surgi comme un retour du refoulé. La logique démographique issue d’une immigration musulmane de masse impose sa réalité. Ce mouvement est d’autant plus irréversible qu’il dépasse de loin la France pour toucher l’ensemble du monde occidental. Celui-ci voit se structurer la manifestation d’un puissant courant idéologique qui réunit une large fraction de la population musulmane et les courants immigrationnistes, tiersmondistes et antioccidentaux.
Cette nouvelle donne politique, en germe depuis bien des années, touche tout particulièrement la France et les Etats-Unis. En France, elle radicalise les tensions idéologiques et amplifie les segmentations communautaires ; aux Etats-Unis, elle remodèle les sensibilités avec le développement nouveau d’un sentiment anti israélien. Ce mouvement après avoir touché le camp démocrate et les campus woke, gagne maintenant le camp républicain, surtout parmi les populations les plus jeunes. Un sondage récent (7) montrait que ces dernières sont beaucoup plus négatives envers l’État hébreu que leurs aînés, avec 50% des Républicains de moins de 50 ans ayant une mauvaise image de ce pays (35% en 2022), contre 23% des plus de 50 ans, et les moins de 35 ans ont un jugement nettement plus sévère que leurs ainés. Il est légitime alors de se poser la question de l’avenir d’Israël, sans un soutien inconditionnel de l’opinion américain ?
Le nouveau champ de bataille de l’opinion
L’opinion des masses, plus que jamais, est un champ de bataille et le conflit entre les différentes formes de média ne peut que s’intensifier dans les années à venir, banalisant la culture d’une information de guerre. L’enjeu est capital. Les pouvoirs liés au système médiatique institutionnel, face à la vague montante d’une information non conforme, affichent une volonté de contrôle de plus en plus contraignant. Le président français, dans une de ses sorties dont il a le secret, a même évoqué l’idée de la création d’un label de qualité, théoriquement indépendant, pour évaluer les médias. Sous le poids des critiques l’idée semble avoir fait long feu, mais son expression même exprime une sourde volonté de normalisation de l’espace médiatique. La confrontation est civilisationnelle, elle renvoi à la rupture sociétale qu’a représenté la révolution de l’imprimerie au 16e siècle en mettant la lecture des textes sacrés qui fondaient la culture profonde d’une civilisation, à la portée des classes sociales les plus éduquées. Aujourd’hui, potentiellement, tout citoyen peut être influenceur et créateur d’informations, dans un monde interconnecté et anarchique.
L’enjeu politique est tel, que les démocraties occidentales ont-elles même mis en avant le critère de liberté d’expression, à travers la liberté des médias, comme critère principal d’une société authentiquement démocratique. Un critère qui permet de pointer le caractère oppressif de pays comme la Russie ou la Chine qui ne cachent pas leur volonté de contrôle de leur population à travers un encadrement coercitif et répriment durement leurs dissidents. Ces deux nations sont facilement jugées en tant qu’ennemi et adversaire dans la mesure où elles contestent ou menacent une domination occidentale, mais la grande majorité des pays dans le monde restreignent plus ou moins violemment la liberté d’opinion. Et l’occident n’échappe pas au vertige du contrôle.
Une censure made in Europe
L’Union européenne a ainsi mis en œuvre tout un appareil juridique pour réguler le cyber espace au nom du respect de la vérité des faits (fake news) et du respect de la personne. Le Règlement sur les services numériques, en anglais Digital Services Act (DSA), est entré en application en février 2024. Par cette initiative l’union européenne rejoint l’exemple de la Chine, qui, la première, a mis en œuvre un droit du cyber espace qui régit la censure d’internet et régule, en principe, la protection de données et le commerce électronique.
Le texte européen fixe des règles imposant aux plateformes en ligne la mise en place d’outils limitant la présence et la prolifération de contenus illicites et impose un devoir de transparence sur leurs données et leurs financements. Elon Musk a été la première victime de cette régulation normative. En décembre dernier, la Commission européenne a infligé une amende de 120 millions d’euros à X, le réseau social d’Elon Musk, pour refus de se conformer aux contraintes de transparence de la DSA. Cette initiative a suscité de vives réactions de la part de Washington qui dénonce une censure européenne contre le numérique américain. L’enjeu de la liberté d’opinion, mêlé à celui de la suprématie technologique, s’affirme comme un sujet de conflit aigüe entre les deux partis.
Au-delà de l’affrontement entre le fantasque multimilliardaire et la bureaucratie bruxelloise, la question de la cohabitation entre la liberté d’expression et la réglementation limitative de la parole reste ouverte. L’exigence de transparence peut vite devenir un outil de contrôle et de censure et dans la lutte pour la suprématie de l’information, le désinformateur est toujours l’autre, l’ennemi désigné. Et surtout, qui définit les critères de vérité d’une information ou d’une analyse ? La notion de « haine en ligne » est particulièrement sensible. Qui décide d’une définition de la haine ? On peut rappeler à titre d’illustration, le cas de l’Allemagne, en 2015, après la décision d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières à plus d’un million de réfugiés du Moyen-Orient. La chancelière, effrayée des réactions négatives de la population allemande, avait alors exigé de Facebook un contrôle des « messages de haine », autrement dit, une censure du sentiment populaire ! Dans le même ordre d’idée, Mark Zuckerberg, patron de Facebook, après son ralliement opportuniste à Donald Trump, en 2024, avait confessé que l’administration démocrate avait exercé de forte pression sur son groupe afin de censurer les opinions des partisans de Trump.
La volonté de régulation du cyber espace que manifeste la technostructure européenne n’est ni neutre, ni innocente, dans un contexte de guerre idéologique globalisée. Ses applications devront être suivies de près pour en évaluer leurs effets sur la liberté d’expression. Force est de constater qu’une toute récente décision des autorités de Bruxelles de sanctionner deux commentateurs qui défendent le point de vue russe ou dénoncent les positions de l’OTAN , envoie un signal particulièrement négatif. Le franco-russe Xavier Moreau, ancien militaire français résidant en Russie, et le colonel Jacques Baud, ancien officier du renseignement suisse, sont deux acteurs très suivis sur la toile. Jamais repris par les médias officiels, ils sont, dans une approche démocratique, un contrepoint utile à ceux qui ne se contentent pas du discours binaire de la propagande otanienne, matraquée par les médias. A chacun ensuite de construire son opinion. Interdire leur parole, alors que l’Europe n’est pas (officiellement) en guerre avec Moscou, est une atteinte incontestable à la liberté d’expression.
La légitimité en question
La censure officielle ne peut plus échapper à la question centrale qui anime l’ancien monde des démocraties occidentales. Quelle est leur légitimité pour définir le vrai du faux, le licite de l’illicite ; alors que leur discours normatif est contesté dans ses fondements idéologiques, mais aussi éthiques ? Au niveau mondial, mais aussi à l’intérieur de leurs frontières géographiques. Le Sud global, par exemple, a sensiblement pris parti en faveur de Moscou dans le cadre de la guerre en Ukraine. Et l’occident, bien souvent, apparaît comme une force déclinante et cynique, adepte du deux poids, deux mesures dans ses indignations et condamnations, en fonction de ses seuls intérêts. Le discours répétitif sur les droits de l’homme et la démocratie est perçu comme un mantra qui tourne à vide pour perpétuer une domination occidentale contestée. L’idéologie progressiste, qui revendique avec arrogance ses fondements moraux, se trouve prise au piège de ses propres contradictions. Après avoir été le véhicule privilégié de la culpabilité occidentale- le triste sanglot de l’homme blanc- elle se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, face au procès en néocolonialisme qui pèse sur ses postures humanistes.
Au plan intérieur, les médias du système n’ont plus de légitimité aux yeux du grand public pour se positionner en temps que référence d’honnêteté intellectuelle et de rigueur professionnelle. Leur conformisme idéologique, perçu par un public de plus en plus nombreux, les disqualifie dans ce rôle, alors que la critique qui touche l’information porte prioritairement sur ces médias (8). Le grand public porte un jugement d’ensemble sévère sur la crédibilité de l’information alternative des réseaux sociaux (9), mais le foisonnement de l’offre fait que chacun peut y trouver de quoi satisfaire ses attentes, alors que les médias mainstream sont vus comme un bloc plus homogène au service des mêmes intérêts idéologiques et matériels. En tout état de cause, ces derniers n’ont plus la crédibilité nécessaire pour se positionner en tant que juge arbitre du juste et du vrai et le discours normatif des pouvoirs institutionnels apparait comme une démarche hypocrite de censure qui n’avoue pas son nom.
Ainsi, signe des temps, Mark Zuckerberg, en janvier 2025, annonçait son intention de supprimer la fonction de fast checker dans ses médias en ligne Instagram et Facebook. Les pressions politiques, déclarait-il, poussaient ces réseaux à empêcher la liberté d’expression du ressenti de la population, notamment sur « les questions d’identité et de genre ». Dans la même déclaration, le patron de Meta, opposait la force de la liberté d’expression aux Etats-Unis, garantie par la Constitution, à la tentation de l’Europe de limiter toujours plus cette liberté. Un sentiment que partage un nombre grandissant d’européens qui perçoivent les pouvoirs en place comme des technostructures indifférentes aux sentiments populaires et animés par une volonté de normalisation des esprits et des comportements.
Un enjeu civilisationnel qui oppose désormais les deux rives de l’Atlantique, et qui déterminera la nature des sociétés occidentales entre soumission des masses ou possible liberté des consciences à travers le conflit assumé de la liberté d’expression.
Didier Beauregard
10/01/2025
(1) Cette expérience a été réalisée en 1963, à l’université de Yale par le sociologue Stanley Milgram. Elle consistait à placer un cobaye en situation d’exécuter les consignes d’un très respectable professeur censé mener une expérience sur les liens entre mémorisation et apprentissage. Le donneur d’ordre et les personnes testées étaient des acteurs. Ces dernières devaient répéter des listes de mots données par l’expérimentateur et à chaque erreur de la personne testée, l’expérimentateur demandait au cobaye d’envoyer une décharge électrique, non réelle évidemment, pour voir comment la peur de la sanction interagissait sur les récitants. L’intensité fictive des fausses décharges électriques augmentait avec le nombre d’erreurs des testés, jusqu’à des doses extrêmement puissantes. Les acteurs devant simuler les souffrances les plus intenses. L’expérience concluait qu’une forte majorité des cobayes, soit 65%, malgré leurs protestations et leurs hésitations, obéissait finalement à l’ordre d’envoyer des décharges insupportables, jusqu’au niveau le plus élevé de 450 v. Le prestige de l’institution universitaire et de ses éminents chercheurs emportait la soumission des cobayes face à leurs cas de conscience exprimés.
(2) Une étude de l’Unicef d’octobre 2021, montrait une forte augmentation des troubles anxiodépressifs chez les enfants et les jeunes durant la période Covid. L’Unicef soulignait que ces troubles pourraient se manifester durant de nombreuses années. Un constat confirmé par une étude de grande ampleur menée par le CEReSS (Centre d’Études et de Recherche sur les Services de Santé et la Qualité de Vie) sur les données du SNDS (Système National des Données de Santé) entre janvier 2016 et juin 2023. Cette étude révèle une augmentation alarmante de l’utilisation des soins en santé mentale et des prescriptions de psychotropes chez les enfants, adolescents et jeunes adultes (moins de 25 ans) en France. Bien que ces tendances aient été identifiées avant 2020, note l’étude, « la pandémie de COVID-19 a joué un rôle de catalyseur, exacerbant des vulnérabilités préexistantes et exposant une forte augmentation des troubles psychiatriques chez les jeunes ».
(3) L’interview de Poutine par le journaliste américain Tucker Carlson, en février 2024, a fait plus de 190 millions de vue en 3 jours sur X. Les podcasts de l’influenceur Joe Rogan, les plus regardés au monde, atteindraient les 200 millions de vue mensuellement.
(4) Un récent sondage Gallup, montrait que de 1975 à fin 2025, le sentiment de confiance des américains à l’égard de leurs médias était passé de 70% à 28%.
(5) Une enquête Ipsos bva pour La Tribune Dimanche ; 6 décembre 2025.
(6) Un sondage Harris Interactive, qui date déjà, montrait que 74% des journalistes avaient voté pour un candidat de gauche à la présidentielle de 2012.
(7) Sondage Pew Research, octobre 2025. Notons que dans cette étude, les électeurs démocrates sont 75% à estimer qu’Israël commet un génocide et qu’il ne doit plus recevoir d’armes des Etats-Unis.
(8) Selon le baromètre de la confiance des Français dans les médias, publié par La Croix en janvier 2025, 62% des Français considèrent qu’il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité.
(9) Toujours selon le même baromètre réalisé pour La Croix, si 53% des Français se disent régulièrement confrontés à de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux, ils sont 45% à porter le même jugement sur la télévision, leur premier outil d’information.
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