La communication de Donald Trump continue de s’organiser autour d’un axe central, l’affirmation que l’élection présidentielle de 2020 a été volée. Cette thèse ne relève plus de la contestation électorale classique ni du simple refus d’une défaite. Elle constitue désormais une architecture narrative stable, appelée à durer, à structurer les comportements politiques et à transformer en profondeur le rapport des citoyens américains à la vérité institutionnelle. La question n’est donc plus seulement de savoir si les faits confirment ou infirment ce récit, mais de comprendre pourquoi, sur le long terme, le récit tend à s’imposer au réel.
Balbino Katz
Le point de départ demeure la nuit électorale elle-même. Dans les États décisifs, Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin, Géorgie, le déroulement du dépouillement a obéi aux règles locales tout en produisant un effet psychologique délétère. Les votes en présentiel, majoritairement républicains, ont été comptabilisés en premier. Les bulletins par correspondance, massivement utilisés par l’électorat démocrate dans le contexte pandémique et souvent exclus du pré-dépouillement, ont été intégrés plus tard, parfois au cœur de la nuit, par lots compacts. Ce décalage temporel a engendré une rupture perceptive. L’élection ne s’est plus donnée à voir comme un flux continu, mais comme une succession d’interruptions et de renversements soudains.
Les soutiens de Trump ont rapidement compris que la force de leur position ne résidait pas dans une démonstration juridique complexe, mais dans la puissance intuitive des images. Les graphiques montrant des hausses nocturnes abruptes en faveur de Joe Biden, les chiffres ronds apparaissant après des heures de silence, les reprises de comptage dans des centres fermés au public ont constitué autant de supports narratifs immédiatement ingéra. Dans une société gouvernée par l’écran, la discontinuité visuelle est interprétée comme une anomalie morale. La courbe devient un argument politique.
Le vote par correspondance s’est imposé comme un second pilier du récit. Son extension rapide a profondément modifié les équilibres électoraux et brouillé les repères traditionnels. Les critiques républicaines se concentrent sur la faiblesse supposée des contrôles, vérification des signatures jugée inégale, délais de réception étendus, traçabilité imparfaite des bulletins. Des témoignages évoquent l’éloignement d’observateurs, des procédures variables selon les comtés, des lots de bulletins massivement favorables à un seul candidat. Ces éléments, même lorsqu’ils sont contestés, convergent vers une impression d’environnement permissif. Or, en politique, la possibilité perçue d’une fraude pèse souvent davantage que sa preuve formelle.
La défiance s’est également cristallisée autour des machines à voter. Dominion et Smartmatic sont devenues des noms propres chargés d’une valeur symbolique. Le soupçon ne porte pas nécessairement sur une manipulation avérée, mais sur l’opacité technologique. La souveraineté populaire, lorsqu’elle repose sur des algorithmes incompréhensibles pour le citoyen ordinaire, perd une partie de sa légitimité symbolique. Comme l’avait pressenti Martin Heidegger, la domination de la technique transforme le rapport de l’homme au monde en substituant des dispositifs à l’expérience vécue. L’élection cesse alors d’être un acte visible pour devenir un processus abstrait.
Les suites judiciaires ont paradoxalement renforcé cette dynamique. Une part importante des recours a été rejetée pour des motifs procéduraux, sans examen approfondi du fond. Dans le système accusatoire américain, les éléments d’enquête demeurent confidentiels tant qu’un procès n’a pas lieu. Lorsqu’il n’y a pas de procès, il n’y a ni exposition publique des preuves ni catharsis judiciaire. Ce silence contraste fortement avec les traditions inquisitoires européennes où l’instruction produit des traces accessibles. Le non-lieu américain n’apparaît pas comme une conclusion, mais comme une suspension. Cette suspension nourrit le soupçon.
Des images ont alors pris le relais du droit. Des vidéos montrant des camions déchargeant des colis jugés suspects devant des centres de comptage en pleine nuit continuent de circuler. Leur contenu exact n’a jamais été établi de manière définitive. Leur efficacité politique tient précisément à cette absence de clôture. Comme l’a montré Régis Debray, les sociétés modernes sont gouvernées par la médiologie, ce qui circule et se répète finit par produire du sens indépendamment de sa véracité initiale. L’image répétée devient un fait symbolique.
C’est dans cet espace laissé vacant par l’arbitrage judiciaire que s’est déployée une véritable ingénierie narrative. Steve Bannon a joué un rôle structurant dans cette phase. Il a compris que la bataille ne se gagnerait pas sur le terrain des preuves irréfutables, mais sur celui de la cohérence globale. Chaque anomalie perçue, chaque rejet procédural, chaque silence institutionnel a été intégré dans un récit englobant, celui d’un système électoral verrouillé. Cette logique rejoint l’analyse de Carl Schmitt, pour qui le politique naît lorsque les procédures cessent d’être reconnues comme neutres et deviennent des instruments de domination.
Depuis, la contestation de 2020 s’est transformée en offensive politique durable contre les États dirigés par le Democratic Party. Les accusations portent désormais sur la structure même de leurs dispositifs électoraux. Les listes d’électeurs y sont décrites comme insuffisamment purgées, l’absence de contrôle d’identité strict comme une anomalie démocratique majeure. À ces critiques institutionnelles s’ajoute une lecture démographique du pouvoir. Certains États, comme le Minnesota, sont accusés de transformer leur corps électoral par l’installation de populations perçues comme électoralement captives, notamment somaliennes. Cette analyse renvoie à des interrogations plus anciennes sur le lien entre peuple, territoire et souveraineté, déjà formulées par la Nouvelle Droite française dans les années 1980.
À cette offensive s’est ajoutée, ces dernières années, une convergence inattendue entre Trump et Elon Musk autour de la question électorale. Tous deux partagent la conviction que le fonctionnement des élections américaines doit être profondément assaini pour restaurer la confiance civique. Chez Trump, cette exigence s’inscrit dans la continuité du récit de l’élection volée. Chez Musk, elle procède d’une critique plus technicienne et libertarienne des systèmes complexes, qu’il juge vulnérables, opaques et insuffisamment auditables. Leur point de rencontre réside dans l’idée que la légitimité politique ne peut survivre durablement à la suspicion de fraude. L’exigence de règles plus strictes, contrôle d’identité, traçabilité des bulletins, transparence des machines, apparaît alors non comme une manœuvre partisane, mais comme une condition de stabilité du régime.
Cette convergence contribue à déplacer le débat. Il ne s’agit plus seulement de trancher un contentieux passé, mais de refonder les règles du jeu. En ce sens, le récit trumpien cesse d’être purement rétrospectif. Il devient programmatique. Il prépare des réformes structurelles en se nourrissant d’un doute entretenu, mais aussi partagé au-delà de son camp par des acteurs issus du monde technologique et entrepreneurial. La frontière entre critique politique et critique systémique s’en trouve brouillée.
Sur le long terme, ce type de récit tend à l’emporter sur le réel. Ernst Jünger observait que les sociétés de masse vivent moins dans la vérité que dans des figures de sens. Guillaume Faye avait souligné que les mythes politiques précèdent et structurent les décisions rationnelles. Une fois installé, un récit ne disparaît pas sous l’effet de réfutations techniques. Il s’enracine, se transmet, se durcit. Il devient une grille de lecture totale.
La controverse sur l’élection américaine de 2020 ne relève donc plus du contentieux électoral. Elle constitue une matrice politique durable, dans laquelle la réalité factuelle et la réalité perçue entrent en concurrence ouverte. Dans ce type de confrontation, l’histoire montre que le récit finit presque toujours par l’emporter sur l’accumulation des faits. Non parce qu’il serait plus exact, ni même parce qu’il serait démontré, mais parce qu’il offre une forme intelligible à l’expérience collective. Le réel brut est discontinu, fragmenté, souvent contradictoire. Il exige des médiations, des expertises, des procédures longues et techniques. Le récit, au contraire, propose une continuité, une causalité lisible, une hiérarchie du sens. Il transforme une succession d’événements en histoire compréhensible.
Un récit est dit « habitable » en ce qu’il permet aux individus et aux groupes de s’y installer intellectuellement et moralement. Il fournit des repères stables, des responsabilités identifiées, une ligne de partage claire entre le juste et l’injuste, le licite et l’illégitime. À l’inverse, un réel non narrativisé laisse place à l’incertitude permanente, à l’indécision, à la défiance généralisée. Dans les sociétés de masse, cette indétermination est insupportable. L’opinion ne vit pas dans le doute méthodique, mais dans des cadres de sens.
C’est en ce sens que le récit trumpien de l’élection volée s’impose durablement. Il ne prétend pas résoudre toutes les contradictions factuelles, il les absorbe. Chaque élément manquant, chaque zone d’ombre, chaque procédure interrompue devient une confirmation implicite du récit lui-même. Là où le réel demande à être expliqué sans cesse, le récit, lui, se suffit. Il n’exige pas l’adhésion rationnelle point par point, mais l’acceptation globale d’un monde interprété.
L’histoire politique montre que les peuples ne se rallient jamais durablement à des rapports techniques ou à des décisions juridictionnelles abstraites. Ils se rassemblent autour de représentations cohérentes du monde. Quand le droit ne parvient plus à produire de la clarté symbolique, le récit prend le relais. Ce déplacement n’est pas accidentel, il est structurel. Il marque l’entrée dans une phase où la légitimité ne procède plus de la procédure, mais de la croyance partagée.
Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
16/01/2026


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