L’enjeu central des élections municipales à venir est de clarifier le paysage politique français en vue de la présidentielle de 2027, qui déterminera l’avenir du pays. La sociologie politique actuelle se structure en trois forces dominantes dont les contours géographiques sont indécis : la droite nationale (extrême droite pour ses ennemis), en tête des sondages ; la gauche radicale, pour l’essentiel incarnée par LFI ; et le centre, ou « extrême centre » pour ceux qui le combattent. La question est relativement simple : les élections de mars permettront-elles d’évaluer les nouvelles frontières géographiques entre ces trois forces, compte tenu des spécificités de chacune ?
Didier Beauregard
PS/LFI, une valse à 3 temps
Nous sommes désormais à un point de bascule possible où il est bien difficile, admettons-le, de faire des pronostics ; mais nous pouvons tenter de cerner au mieux les dynamiques à l’œuvre. La plaque tectonique la plus instable est celle de gauche, fracturée, comme nous l’avons déjà évoqué (1), par les ruptures de l’après-7 octobre. La gauche a su, aux dernières élections législatives de juin 2024, bricoler des accords entre ses différents courants pour éviter la débâcle et sauver ses positions. Le jeu des alliances, aujourd’hui, s’annonce plus hasardeux. Si Philippe Doucet, maire écolo de Lyon, a clairement annoncé son intention de nouer un accord de deuxième tour avec LFI, Emmanuel Grégoire le refuse à Paris. La ligne officielle de l’ensemble des caciques du PS, notamment Olivier Faure, Pierre Jouvet, Carole Delga ou François Hollande, se dit opposée aux accords de deuxième tour, sauf situation particulière à évaluer « cas par cas », ce qui laisse deviner bien des possibles arrangements ! Jérôme Guedj, pour sa part, « préfère perdre une élection que perdre son âme », une ligne dure qui rejoint celle de Raphaël Glucksmann, de Place publique. Bref, la gauche — socialiste canal historique ou néo-sociale-démocrate — se cherche et tâtonne dans le flou entre opportunisme et posture morale.
En tout état de cause, le mythe de l’union est moribond et la dynamique bancale des retrouvailles de deuxième tour laisse logiquement espérer un bilan électoral plutôt négatif pour une gauche éclatée, même si, selon une étude récente du Parisien sur les 10 plus grandes villes de France, la gauche sauverait ses positions acquises à Bordeaux, Lille, Grenoble et Strasbourg et gagnerait Toulouse, mais elle perdrait Lyon et serait menacée à Paris et à Marseille ; ce qui serait un coup sévère pour elle en cas de défaite dans ces deux villes, malgré la bonne résistance globale du socialisme communal. La gauche devrait notamment garder ses bastions de l’Ouest, Nantes et Rennes, en dépit des vives rivalités locales entre PS, écologistes et LFI, si ces trois acteurs arrivent à s’unir au deuxième tour. Un scénario à observer de près.
Vers la fin du front républicain
La tentative de mise au ban de l’arc républicain, qui frappe désormais LFI sous la double accusation d’antisémitisme et de violence assassine, modifie-t-elle le paysage politique par un déplacement, même modeste, du cordon sanitaire ? L’image de radicalité du parti de Mélenchon devrait logiquement le pénaliser auprès de la partie sentimentalement contestataire, mais non violente et anti-extrême, qui compose aussi son électorat. Un nombre d’électeurs, non négligeable selon nous, votait pour Mélenchon avec une volonté protestataire mais toujours exprimée dans un cadre relevant de la légitimité républicaine telle que définie par le système : un électorat, somme toute modéré, qui n’assumera pas une pression accusatoire d’extrémisme et d’antisémitisme. Séduit par l’image d’un sympathique empêcheur de danser en rond — une sorte de Peppone bourru de la République — cet électorat peut se détourner de celle de l’agitateur violent, donc dangereux, du débat public. La séquence politique que nous allons vivre permettra d’évaluer la nouvelle image de LFI, organiquement liée à celle de Mélenchon, post-assassinat du jeune Quentin.
Les sondages, toutefois, confirment une tendance au rejet. Selon une étude Odoxa Backbone (2), 61 % des Français se disent prêts à faire un vote de barrage à l’encontre de LFI et 76 % d’entre eux estiment que le PS et ses alliés ne devraient plus conclure d’alliance avec le parti de Mélenchon. Cette position d’exclusion est partagée par de nombreux électeurs de gauche, dont 20 % de ceux ayant voté pour LFI, note l’étude ! La guerre de l’image menée avec la masse critique nécessaire laisse toujours des traces dans les esprits. Les électeurs de gauche, comme les politiques qui les représentent, se pensent ontologiquement du côté du bien et, comme des gosses trop gâtés auxquels on contredit enfin le dernier caprice, ne peuvent supporter d’être remis en question sur la valeur de leurs intentions. Pris dans les rets des questions dérangeantes des journalistes, les cadres de LFI, sur les plateaux télé, sont souvent au bord de la rupture nerveuse, peu habitués à être bousculés, comme ils l’ont longtemps été !
Quel avenir pour l’extrême centre ?
La fragmentation de la gauche, déjà active avec la première élection de Macron en 2017, redéfinit mécaniquement le périmètre du centre. Ce dernier, socle de la Macronie, au-delà de son noyau « central », a vocation à regrouper les forces résiduelles de la gauche PS et de la droite anti-RN, anti-populiste ou droite bourgeoise, ou tout simplement molle ; incarnée par des personnalités comme Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Édouard Philippe… et tant d’autres ! Cet extrême centre, qui se présente comme le gardien du système, est, de fait, aux manettes du pouvoir depuis de nombreuses décennies, jouant sur les gammes du front républicain pour vendre l’illusion d’une alternance droite/gauche solidement verrouillée par le carcan européen qui dicte sa loi à Bruxelles.
Le résultat électoral de ce centre élargi est une des inconnues de cette élection. Il dépendra, comme nous l’avons vu, des positionnements de l’électorat de gauche, au-delà des choix plus ou moins clairs des appareils politiques, et dépendra aussi du vote des électeurs de la droite LR : jusqu’où ces derniers resteront-ils fidèles à la ligne de leur parti ? En tout état de cause, il semble peu probable qu’ils soient prêts à permettre à nouveau l’élection d’un LFI, voire même d’un socialiste, pour faire barrage au RN. Édouard Philippe, dans son fief du Havre, court le risque de payer cher sa petite phrase sur le fait qu’il préférait voter communiste que RN. Il sera, à ce propos, particulièrement intéressant d’analyser le résultat de l’élection de Marseille, où le candidat du RN, Franck Allisio, serait, selon les sondages, en capacité de gagner la mairie face au maire sortant socialiste, Benoît Payan. Les sympathisants de LR, que leur candidate, Martine Vassal, soit présente ou non au second tour, reporteront-ils leurs voix, et dans quelle proportion, sur le candidat RN ? La question pour LR est de savoir s’il peut incarner une force à droite capable de placer, sous ses couleurs, un candidat pour un deuxième tour de présidentielle, avec le centre en appui, ou s’il est condamné à se diluer dans un centre élargi avec les restes de la macronie et de la gauche sociale-démocrate, européiste et atlantiste.
Le RN en pôle position
L’enjeu pour le RN est plus simple : tout gain apparaîtra comme un progrès significatif, avec le succès prévu à Toulon, à Menton peut-être aussi, et une éventuelle victoire à Marseille qui donnerait une nouvelle dimension au parti de Marine Le Pen. Il n’y a, en toute logique, pas de revers à prévoir pour lui. Les municipales sont pour le RN la revue de détails en vue du défi de 2027. Il doit montrer sa capacité de mobilisation et sa suprématie incontestable sur l’ensemble des forces de droite, LR compris, pour s’imposer comme l’imprenable candidat du camp patriote en 2027. Quant à Reconquête, il peut légitimement espérer un succès d’estime avec la présence de Sarah Knafo au deuxième tour à Paris.
La question clé de cette élection est bien de savoir si l’extrême centre, dans la logique de l’héritage de Macron, peut tenir une solide majorité au centre pour gouverner le pays, ou si son manque de cohésion idéologique et la multiplicité des ambitions personnelles qui s’y expriment le condamnent à une inévitable dispersion à l’horizon des présidentielles. Un émiettement du centre qui changerait la physionomie politique du pays, en la ramenant à un scénario marqué par la domination d’un affrontement extrême gauche/« extrême » droite (gauche radicale/droite nationale) sur la structure tripartite évoquée précédemment. C’est tout l’enjeu du scénario de 2027 qui se profile là.
Didier Beauregard
03/03/2026
(1) Voir nos articles dans les colonnes de Polémia du 10 janvier 2026 et du 24 mai 2024.
(2) Sondage publié le 19 février.
- Municipales : revue des forces en présence avant l’échéance 2027 - 3 mars 2026
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