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Mea culpa : je ne suis pas Johnny

Mea culpa : je ne suis pas Johnny

Par Françoise Monestier, journaliste, essayiste ♦ Le 1er juin 1885, un corbillard de pauvre – c’était le vœu de son occupant millionnaire – avait sillonné les rues de la capitale, suivi par des millions de Parisiens rendant ainsi hommage à l’exilé politique qui avait tenu tête à Napoléon III et était revenu à Paris le 5 septembre 1870, à la veille de la Commune, vingt ans après avoir pris la poudre d’escampette. Pendant plus de huit heures, le cortège sillonna Paris. Léon Daudet, qui avait été admis, tout comme d’ailleurs Maurice Barrès, à veiller la dépouille de l’auteur de Napoléon le Petit, rapporta qu’en l’honneur de « ce vieux Priape », toutes les filles des maisons closes parisiennes portaient son « deuil en chemisettes noires transparentes ». Une nuit de « soûlographie et de débauche » suivit ces funérailles républicaines. Totor – surnom affectueux donné à Hugo par Juliette Drouet – avait, lui, rejoint le Panthéon définitivement désacralisé pour l’occasion, « cette chambre de débarras de l’immortalité républicaine » comme aimait à le dire Daudet et où certains ont estimé que Johnny Hallyday aurait pu avoir sa place.


Un hommage excessif

Autres temps, autres mœurs en 2017, mais même faste républicain pour ces funérailles, à la différence près cependant que le barde Victor Hugo pouvait, à tort ou à raison, être considéré comme un héros par toute une frange laïcarde et républicaine de notre pays, lui qui avait ferraillé dur, encore que sur le tard, avec le Second Empire qui ne lui avait pas offert le ministère de l’Instruction publique dont il rêvait, et brandi les valeurs de la République après avoir renié ses premières amours pour la Monarchie. Rien de tel avec Johnny Hallyday sauf si l’on considère comme héroïques l’addiction aux substances illicites et l’évasion fiscale.

Le calcul macronien

Quelle mouche a donc piqué Macron de lui décerner le titre de « héros français » et de vouloir ainsi en faire une icône à admirer et à imiter ? En ces temps de morosité extrême et de crise politique larvée, le président de la République a vu tout le bénéfice qu’il pouvait tirer d’une telle béatification et d’une telle récupération. En parlant d’hommage populaire, il a voulu se rapprocher de la France leucoderme qui a du mal à boucler ses fins de mois, a boudé les urnes à la présidentielle et aux législatives ou a voté Le Pen, mais qui voit d’un bon œil Brigitte Macron adopter un corniaud à la SPA, baptiser un panda et jouer les ordonnateurs de pompes funèbres en organisant avec Laetitia Hallyday les funérailles du disparu.

Opération apparemment réussie mais à quel prix pour nous, les contribuables ? On a vu ainsi l’ex-manager de Johnny, Sébastien Farran, discuter avec Michel Delpuech, le préfet de Paris, pour déployer plus de 1500 policiers, 300 professionnels du SAMU qui ont assuré la sécurité du parcours et des motards de la police qui ouvraient le convoi funéraire. Une gageure alors que l’état d’urgence est toujours en vigueur et que l’ensemble des forces de l’ordre sont au bord de l’épuisement. Et ne parlons pas du cortège des 700 bikers qu’Anne Hidalgo, pourtant si soucieuse de la pollution au CO2, s’est bien gardée de fustiger. Enfin on manque tomber de l’armoire quand on apprend que les Alphajets de la Patrouille de France qui survolent le ciel de Paris le 14-Juillet avaient été pressentis pour accompagner le chanteur jusqu’à la Madeleine. Une église transformée en salle de spectacle – jamais le clergé orthodoxe n’aurait toléré cela, pas plus d’ailleurs que le rabbinat ou les hiérarques musulmans – pour une simple bénédiction et qui a vu se succéder au micro quantité de fausses valeurs (dont l’inusable Line Renaud), qui avaient sûrement oublié le sacrilège perpétré par les Femen, voici à peine deux ans, au même endroit.

« Les belles choses le sont moins hors de leur place, les bienséances mettent la perfection et la raison met les bienséances. Ainsi l’on n’entend point une gigue à la chapelle », écrivait La Bruyère. Il y a plus de trois cents ans, il est vrai.

Dictature compassionnelle

Fidèle à sa tactique du « en même temps », Macron avait demandé un hommage national pour honorer la mémoire de Jean d’Ormesson, décédé vingt-quatre heures avant le « héros » des Champs-Elysées. Il a prononcé un brillant discours, destiné aux happy few présents et adressé un dernier adieu à celui qui l’appelait « Emmanuel » et qui partageait avec lui un goût prononcé pour un certain « nomadisme politique » (*) et appréciait tout particulièrement Johnny Hallyday – très nomade lui aussi –, dont il semblait pourtant si différent.

On peut comprendre l’émotion et la peine qui se sont emparées de tous ceux qui avaient fait de lui leur idole mais qui le leur rendait fort mal, tant il semblait éloigné de leurs préoccupations quotidiennes de Français modestes. On peut cependant s’étonner du comportement de la classe politique qui s’est levée comme un seul homme à l’appel de François de Rugy sonnant la mobilisation émotionnelle de son perchoir de l’Assemblée et affirmant que « nous avons tous quelque chose de Johnny ». Tout cela suivi d’un bel unanimisme à la Madeleine, seule Marine Le Pen ayant été déclarée persona non grata, alors que Johnny avait accepté les picaillons de la mairie frontiste de Fréjus pendant l’été 2016. Il est vrai que l’argent n’a pas d’odeur.

On doit surtout s’étonner d’avoir entendu le président de la République, qui connaît le sens des mots, dire lors de son hommage au chanteur que « nous sommes ensemble aujourd’hui parce que nous sommes une nation qui dit sa reconnaissance […], parce que nous sommes un peuple uni autour d’un de ses fils prodigues ». Chacun a cependant le droit de ne pas se reconnaître dans le chanteur, sa musique et ses chansons, tout comme il avait le droit de ne pas être Charlie en janvier 2015. Insupportable, cette dictature émotionnelle s’apparente à toutes ces opérations compassionnelles organisées aussi bien autour des ours polaires ou des Rohingyas que des migrants, et qui contribuent tant à saper la faculté de résistance de nos peuples européens.

Françoise Monestier
12/12/2017

(*) Le Bulletin d’André Noël, n°2542.

Correspondance Polémia – 12/12/2017

Crédit photo : Wikimédia (cc). Victor Hugo par Étienne Carjat (1876)


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