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L’écologisme contre l’écologie : anatomie d’une idéologie anti-prométhéenne

L’écologisme contre l’écologie : anatomie d’une idéologie anti-prométhéenne

par | 9 août 2026 | Société

L’écologisme contre l’écologie : anatomie d’une idéologie anti-prométhéenne

L’éditorial du Figaro consacré à la nouvelle programmation énergétique française, accompagné d’une enquête sur les impasses de l’écologisme et d’un entretien avec Dominique Reynié, fournit l’occasion de revenir sur une distinction devenue essentielle : celle qui sépare la protection du vivant de l’idéologie politique prétendant parler en son nom.
Balbino Katz

Une contradiction évidente

L’éditorial publié par le Figaro à propos de la programmation pluriannuelle de l’énergie met au jour une contradiction désormais impossible à dissimuler. La France entend reconstruire une filière nucléaire qu’elle a méthodiquement affaiblie pendant plusieurs décennies, tout en consacrant des sommes considérables au développement parallèle de l’éolien terrestre et maritime. Six nouveaux réacteurs représenteraient environ 80 milliards d’euros. Les aides aux énergies renouvelables atteignent en moyenne 2,9 milliards par an, tandis que Bruxelles vient d’autoriser un dispositif français de soutien à l’éolien en mer évalué à 63 milliards sur vingt-cinq ans.

Ces chiffres résument une politique moins énergétique que diplomatique. L’État finance le nucléaire parce que le pays en a besoin, puis l’éolien afin de ménager les forces politiques qui ont longtemps combattu l’atome. Il reconstruit d’une main ce qu’il a détruit de l’autre et oblige les contribuables à acquitter simultanément le prix de la nécessité industrielle et celui de la superstition idéologique.

La contradiction ne relève pas d’une simple erreur de gestion. Elle est l’aboutissement de trente années d’influence écologiste sur les politiques publiques françaises.

Une influence sans rapport avec les résultats électoraux

Dominique Reynié propose dans les colonnes du Figaro une distinction salutaire. L’écologie désigne une science, ainsi qu’une préoccupation légitime pour l’environnement et la fragilité du vivant. L’écologisme constitue, quant à lui, « une idéologie construite et mobilisée pour servir un projet de conquête du pouvoir ». Le politologue en tire une formule appelée à demeurer : « L’écologisme est devenu l’ennemi de l’écologie. »

L’influence des écologistes n’a jamais correspondu à leur audience électorale. Leur poids est venu de leur rôle de force d’appoint dans les coalitions de gauche, de leur présence dans les administrations, les collectivités territoriales, les associations subventionnées, les médias, les universités et les organismes consultatifs. Minoritaires dans le pays, ils ont obtenu un droit de veto sur plusieurs secteurs stratégiques.

Cette disproportion apparaît avec une particulière netteté dans le domaine nucléaire. L’arrêt de Superphénix en 1997, décidé par le gouvernement de Lionel Jospin auquel participaient les Verts, ne répondit pas seulement à des considérations techniques. Il constituait également une concession politique à l’écologie militante. La fermeture de Fessenheim, accomplie plus de vingt ans plus tard, procéda du même esprit. Une installation industrielle réelle fut sacrifiée à un engagement électoral pris auprès d’un parti dont le projet historique consistait à sortir la France du nucléaire.

L’affaiblissement de la filière ne s’est pas limité à la fermeture de quelques équipements. Les investissements ont été retardés, les programmes interrompus, les recrutements réduits et les compétences dispersées. Une industrie de cette nature ne se conserve pas dans la naphtaline. Elle repose sur des ingénieurs, des chaudronniers, des soudeurs, des bureaux d’études, des organismes de contrôle, des sous-traitants et une expérience transmise durant plusieurs générations.

La France découvre aujourd’hui qu’un savoir-faire détruit ne se reconstitue pas par décret. Les retards, les surcoûts et les difficultés de recrutement qui accompagnent la relance nucléaire ne sont donc pas seulement les conséquences d’une mauvaise gestion industrielle. Ils représentent la facture différée du compromis passé avec l’écologisme.

L’article du Figaro consacré à « la défaite de l’écologisme politique » rappelle ainsi l’opposition persistante des Verts au nucléaire, en dépit de son caractère faiblement carboné, tout comme leur hostilité à la climatisation, aux retenues d’eau et à certaines formes de gestion forestière. La même doctrine intervient dans des domaines différents selon un principe constant : la suspicion envers toute solution fondée sur la maîtrise technique du réel.

La technique rendue coupable

L’écologisme contemporain ne combat pas seulement certaines techniques jugées dangereuses. Il entretient une méfiance fondamentale envers la puissance technique elle-même.

Jacques Ellul avait montré, dans Le Système technicien, que la technique tend à s’autonomiser et à imposer ses propres fins. Bernard Charbonneau avait pareillement dénoncé, dans Le Jardin de Babylone, la destruction des milieux naturels par l’expansion illimitée de la société industrielle. Leurs critiques étaient profondes, parce qu’elles portaient sur les conditions politiques et morales de l’usage des techniques.

L’écologisme partisan a transformé cette interrogation en catéchisme. Il ne demande plus comment orienter la puissance humaine, mais comment la réduire. Il ne cherche pas à distinguer les techniques selon leurs effets, leurs usages ou leur inscription dans un territoire. Il condamne indistinctement l’industrie, l’aménagement, la croissance et la maîtrise de la nature.

Cette confusion explique le paradoxe de la politique énergétique actuelle. Le nucléaire produit une électricité abondante, pilotable et faiblement carbonée, tout en occupant une surface relativement limitée. Il devrait donc correspondre aux préoccupations affichées par les écologistes. Ceux-ci continuent pourtant à le combattre parce que l’atome incarne précisément ce qu’ils récusent : la concentration de la puissance, la continuité industrielle, la confiance dans la science et la possibilité de produire davantage sans revenir à une économie de pénurie.

L’éolienne, à l’inverse, jouit d’une valeur presque sacramentelle. Son intermittence, son emprise sur les paysages et les infrastructures nécessaires à son raccordement deviennent secondaires. Elle représente visuellement une société prétendument réconciliée avec les éléments naturels. Que les aérogénérateurs soient faits d’acier, de béton, de cuivre, de matériaux composites et de terres rares ne trouble guère cette représentation pastorale.

La France doit donc financer deux systèmes. Le premier produit de l’électricité lorsque les consommateurs en ont besoin. Le second produit lorsque les conditions météorologiques le permettent et nécessite le maintien du premier pour garantir la continuité du réseau. Ce montage ne résulte pas d’une rationalité technique, mais d’un compromis idéologique.

La guerre contre l’eau agricole

La question des réserves d’eau révèle le même refus de l’aménagement.

La France reçoit le gros de ses précipitations au cours des périodes où les besoins agricoles sont les moins élevés. Le principe consistant à recueillir une partie de l’eau disponible pendant les saisons humides afin de l’utiliser durant l’été n’a rien d’extravagant. Il appartient à l’histoire de toutes les civilisations agricoles. Canaux, citernes, barrages, bassins et retenues constituent depuis l’Antiquité les instruments élémentaires de la sécurité alimentaire.

Chaque projet doit naturellement être examiné selon ses caractéristiques hydrologiques. Certaines retenues peuvent être mal situées, surdimensionnées ou alimentées d’une manière contestable. La ressource en eau n’est ni illimitée ni uniformément répartie. Une politique sérieuse doit donc arbitrer entre l’agriculture, l’eau potable, la préservation des milieux et les autres usages.

L’écologisme militant refuse fréquemment cet examen concret. Le terme de « mégabassine » permet de remplacer l’étude technique par une condamnation morale. Le stockage devient une privatisation du bien commun, l’agriculteur un accapareur et le militant venu détruire une canalisation le défenseur naturel de la collectivité.

Cette rhétorique fait disparaître une question pourtant décisive : comment produire en France lorsque les sécheresses estivales deviennent plus fréquentes ? Refuser par principe les réserves d’eau ne supprime pas la consommation. La décision déplace seulement la production vers l’Espagne, le Maroc, l’Amérique latine ou d’autres régions où les conditions sociales et environnementales sont parfois moins protectrices.

L’agriculture française se voit ainsi sommée de produire davantage, de réduire les traitements, de préserver les sols, d’affronter les sécheresses et de garantir la souveraineté alimentaire, tout en renonçant aux moyens de stocker l’eau. L’injonction contradictoire est devenue l’une des spécialités de l’écologie administrative.

Les incendies fournissent un autre exemple. Le changement climatique favorise assurément leur propagation. Cette donnée générale ne dispense cependant pas d’entretenir les forêts, de débroussailler, d’aménager des pistes, de disposer de réserves d’eau et d’investir dans les moyens humains et aériens. Réduire chaque sinistre au climat permet d’évacuer la responsabilité des politiques publiques. Dominique Reynié souligne ainsi que l’écologisme a contribué à reléguer les questions d’organisation, de prévention et d’équipement derrière une dénonciation globale du capitalisme et des modes de vie.

De la protection à la punition

L’écologie politique se distingue également par sa prédilection pour la contrainte. L’urgence proclamée permet de soustraire des choix essentiels à la discussion démocratique. Puisque le dérèglement climatique menacerait la survie même de l’humanité, les opposants ne seraient plus des contradicteurs, mais des irresponsables ou des complices.

Dominique Reynié parle à ce propos d’un « écologisme bureaucratique », fondé sur un régime toujours plus étroit de réglementations, d’autorisations, de contrôles et de surveillances. Cette idéologie est parvenue à gouverner sans remporter les élections, en s’inscrivant dans l’administration quotidienne des conduites.

La chaudière, le véhicule, le logement, le repas, le voyage et la consommation d’énergie deviennent les objets d’une pédagogie obligatoire. Le citoyen n’est plus seulement tenu de respecter la loi. Il doit démontrer la moralité climatique de son existence.

Cette politique frappe en priorité ceux qui disposent du moins de solutions de rechange. L’habitant d’une métropole peut emprunter les transports collectifs, télétravailler et habiter près des services. L’aide-soignante, l’ouvrier, l’artisan ou le salarié périurbain ont besoin de leur voiture. Le pêcheur brûle du carburant, le paysan utilise un tracteur et le transporteur conduit un poids lourd. Les groupes sociaux qui produisent le monde matériel sont précisément ceux auxquels les classes tertiaires reprochent le plus volontiers leur empreinte écologique.

L’expression d’« écologie punitive » ne relève donc pas seulement de la polémique électorale. Elle décrit un système où les coûts matériels sont supportés par les catégories populaires et productives, tandis que les bénéfices symboliques reviennent aux classes qui rédigent les normes.

L’écologisme comme gynocratie symbolique

Une autre évolution mérite d’être examinée. L’écologie politique française a progressivement pris la forme d’une gynocratie militante et symbolique.

La question ne tient pas au nombre de femmes qui dirigent les formations écologistes. La présence de femmes dans la vie publique ne constitue évidemment ni une anomalie ni une explication suffisante. La gynocratie dont il est ici question relève de l’imaginaire idéologique : l’écologisme tend à associer la nature, la douceur, le soin et la mesure à un principe féminin, tandis que la conquête, la technique, l’industrie et la démesure seraient les manifestations d’un principe masculin destructeur.

Cette représentation ne vient pas de nulle part. Françoise d’Eaubonne forgea le terme d’« écoféminisme » dans Le Féminisme ou la mort, publié en 1974. Elle établissait un lien entre l’exploitation de la nature et la domination masculine. Carolyn Merchant développa une analyse voisine dans The Death of Nature en interprétant la révolution scientifique moderne comme le passage d’une nature organique et maternelle à une nature mécanisée, soumise à la volonté masculine. Vandana Shiva associa ensuite le patriarcat, le colonialisme et l’extractivisme.

Ces théories ont profondément pénétré l’écologie politique contemporaine. L’ennemi n’est plus seulement l’industriel ou le capitaliste. Il devient l’homme en général, et le sexe mâle en particulier, tenu pour responsable de l’hubris qui épuise le monde.

Le mâle occidental concentre dans cette mythologie tous les attributs suspects : le goût du risque, le désir de conquête, la verticalité, la puissance, la compétition, l’exploration et la volonté de transformer le milieu. Il creuse les montagnes, détourne les fleuves, fend l’atome, bâtit des villes, lance des fusées et refuse les limites que la Terre-mère voudrait lui imposer.

L’écoféminisme lui oppose une féminité censément pacifique, circulaire, maternelle, frugale et spontanément accordée aux rythmes naturels. Cette anthropologie doit davantage au mythe qu’à l’observation. Les femmes participent à la société industrielle, consomment, administrent, voyagent, entreprennent et utilisent les technologies autant que les hommes. Aucune civilisation n’a été construite par un sexe isolé, encore moins par l’affrontement métaphysique du masculin et du féminin.

La fiction demeure politiquement efficace. Elle permet d’ajouter à la culpabilité écologique une culpabilité masculine. Toute affirmation de puissance peut alors être réduite à une manifestation du patriarcat ; toute confiance dans la technique, à une pathologie virile.

L’écologisme ne reproche plus seulement à l’homme de mal employer sa puissance. Il lui reproche de désirer la puissance.

Une idéologie réactionnaire sous les habits du progrès

L’écologisme aime se présenter comme l’avant-garde de l’avenir. Il est pourtant réactionnaire au sens rigoureux du terme. Il ne veut pas orienter le progrès, mais revenir en deçà de la puissance scientifique et industrielle qui a permis l’amélioration des conditions de vie.

La décroissance promet une économie stationnaire à des sociétés dont les systèmes sociaux dépendent de la création continue de richesses. La sobriété devient le nom aimable du rationnement. Le refus des infrastructures produit la dépendance. L’abandon de l’agriculture productive augmente les importations. La sortie du nucléaire ramène au gaz et au charbon. La lutte contre la climatisation laisse les personnes âgées et fragiles affronter seules les canicules.

Luc Ferry avait vu dès 1992, dans Le Nouvel Ordre écologique, le risque de voir la protection de la nature se transformer en contestation de l’humanisme lui-même. La nature cesse alors d’être le monde dont l’homme est responsable ; elle devient une entité morale supérieure devant laquelle l’humanité comparaît en accusée.

Les écologistes ressemblent sous ce rapport aux iconoclastes des anciennes querelles religieuses. Les iconoclastes détruisaient les images parce qu’elles offensaient leur conception du sacré. Les nouveaux sectaires cherchent à abolir les techniques, les habitudes et les paysages qui offensent leur conception de la nature.

Leur violence n’est pas toujours physique, même si certains mouvements pratiquent le sabotage, l’occupation et la destruction d’équipements. Elle réside surtout dans les concepts et dans les lois qu’ils entendent imposer. Ils ne brisent pas nécessairement les objets à coups de marteau. Ils les interdisent par décret, les rendent inabordables par l’impôt ou les soumettent à des normes qui en organisent progressivement la disparition.

Cette violence administrative possède l’avantage de la respectabilité. Elle s’avance accompagnée d’experts, de rapports, d’agences et de consultations citoyennes. Elle prétend ne rien imposer, alors qu’elle redéfinit jusque dans le détail la manière légitime de se chauffer, de circuler, de se nourrir et d’habiter.

Pour une écologie de la puissance ordonnée

Le rejet de l’écologisme ne saurait conduire à l’indifférence envers les milieux naturels. La pollution des sols, l’appauvrissement des mers, l’érosion de la biodiversité et la dégradation des paysages sont des réalités. Une droite qui abandonnerait ces questions aux Verts commettrait une faute intellectuelle et politique.

La véritable alternative oppose moins la croissance à la décroissance que la puissance ordonnée à l’impuissance organisée.

Une écologie réaliste doit défendre le nucléaire, l’innovation, la recherche agronomique, les réserves d’eau adaptées aux territoires, l’entretien des forêts, la modernisation des réseaux, la protection des paysages et la souveraineté alimentaire. Elle doit également considérer que l’homme n’est pas extérieur à la nature. Le paysan, le forestier, le pêcheur et l’ingénieur participent à l’entretien du monde dès lors que leur activité s’inscrit dans la durée.

Hans Jonas avait formulé, dans Le Principe responsabilité, l’exigence d’agir de manière que les effets de notre action demeurent compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine. La formule mérite d’être retenue dans son intégralité : la responsabilité concerne le vivant, sans sacrifier l’humanité.

Guillaume Faye proposait avec l’« archéofuturisme » de conjuguer les héritages les plus anciens et les technologies les plus avancées. Une écologie européenne pourrait s’inspirer de cette intuition : conserver les paysages, les communautés et les formes héritées, tout en mobilisant la science et la technique nécessaires à leur continuité.

Protéger la nature ne signifie pas abolir la puissance humaine. Cela suppose de lui donner une forme, une finalité et des limites politiques. Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre la Terre et l’homme, mais d’empêcher que l’écologisme, à force de prétendre sauver l’une, finisse par rendre l’autre impuissant.

Balbino Katz – via Breizh-Info
09/08/2026

Balbino Katz

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