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Le vote de toutes les fractures

Polémia présente toutes ses excuses à ses lecteurs pour la présentation non orthodoxe des tableaux illustrant cet article, malgré la bonne volonté de son technicien, mais due à des éléments techniques inhérents à la mise en ligne.

Par Etienne Lahyre, élève à l’ENA et correspondant de Polémia

♦ 7.679.493 voix, soit 21,3% des électeurs exprimés. Avec plus de 1.250.000 voix par rapport à l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen arrive en tête dans 19.000 communes. Et pourtant, c’est la déception qui domine dans le camp frontiste le soir du 23 avril 2017.

Déception immédiate de ne terminer qu’en deuxième position, nettement derrière Macron. Déception de perdre 6 points dans le dernier mois de campagne. Déception, surtout, de voir que la nouvelle donne géopolitique et sécuritaire (torrent migratoire et terrorisme islamiste) qui valide les analyses élaborées par le FN depuis des décennies, n’ait permis qu’un modeste gain électoral.


Marine Le Pen a caracolé en tête des sondages pendant quatre ans et s’est écroulée dans la dernière ligne droite, arrachant in extremis sa qualification pour le second tour. C’est la conséquence de cette « drôle de campagne » où l’on a parlé de tout, sauf de politique. Mais Jean-Luc Mélenchon a, en ce qui le concerne, fait une brillante campagne qui lui a permis de gagner plus de trois millions de voix. Et contrairement au discours dominant au FN, l’affaire des assistants parlementaires a sérieusement écorné l’image de la candidate, tout comme son manque de repartie face aux accusations de Poutou lors du débat entre les onze candidats à l’élection présidentielle.

Nous soutenons, depuis de nombreuses années, que Marine Le Pen n’avait strictement aucune chance de remporter cette élection, quel que soit son adversaire : « Une table, une chaise, un banc sera plutôt élu qu’elle dans ce pays », avait cruellement relevé Mélenchon quelques jours avant le premier tour. Pour la première fois, chaque institut de sondage proposait une simulation de deuxième tour qui voyait systématiquement la candidate frontiste largement défaite. Cela a pu démotiver certains électeurs, les poussant vers l’abstention, vers un vote de conviction en faveur de Nicolas Dupont-Aignan, ou un vote tactique en accordant leurs suffrages à François Fillon afin que celui-ci évince Macron du second tour.

Autant d’éléments qui expliquent cette « étrange victoire » de Marine Le Pen. Nous reprenons délibérément le titre de notre papier consacré au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, tant l’élection de 2017 s’inscrit dans les dynamiques électorales observées depuis le début des années 1990, dont le référendum sur le Traité de Maastricht avait constitué les prémisses.

Macron, candidat idéal des métropoles mondialisées

Le FN poursuit sa chute dans les grandes villes. A Paris, où Jean-Marie Le Pen obtenait 15,2% aux européennes de 1984 et 13,6% à la présidentielle de 1988, Marine Le Pen est sous la barre des 5%. Avec une participation de 4 points supérieure à celle enregistrée en 2012 (quand au niveau national, celle-ci baisse de 2,5 points), Macron obtient un résultat record : près de 35% des voix (45% dans le Marais…).

1: Metropoles

Dans les cinq métropoles que nous avons étudiées, le mouvement est identique : Macron arrive partout en tête, sauf à Toulouse. Les éléments d’explication sont connus de longue date : la surreprésentation des cadres, des bobos et des immigrés permet à la gauche Terra Nova de l’emporter. Ces gagnants de la mondialisation avaient plébiscité le « oui » à la Constitution européenne en 2005, à rebours du vote national. Leur vote est l’expression d’un égoïsme de classe désinhibé : favorable à l’accueil massif de migrants, tant par idéologie droit-de-lhommiste que par intérêt, ils vouent et revendiquent un mépris abyssal aux classes populaires de souche qui, expulsées des grandes villes, ont l’outrecuidance de voter Marine Le Pen. Ils perpétuent la tradition de ceux qui « aiment les Tartares pour être dispensés d’aimer leurs voisins » (Rousseau). « Salauds de pauvres ! » est leur nouveau cri de ralliement. Dans sa préface à La Révolte des élites, de Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa les décrit en ces termes : « Profondément enracinées dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est-à-dire “modernes”, “ouvertes”, voire “de gauche”, les nouvelles élites du capitalisme avancé, celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information, manifestent, à mesure que leur pouvoir s’accroît et se mondialise, un mépris croissant pour les valeurs et les vertus qui constituaient autrefois l’idéal démocratique. Enclavées dans leurs multiples réseaux au sein desquels elles nomadisent perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’économie comme une noble aventure cosmopolite, alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu les gens ordinaires de leur propre pays ». Peut-on imaginer analyse plus juste des partisans d’Emmanuel Macron ? « Je ne suis l’héritier de rien ! » proclame ce dernier. Il est le candidat de ceux qui considèrent que tout ce qui n’est pas quantifiable n’a pas de valeur, de ceux qui n’ont pas d’idées mais uniquement des intérêts, de ceux qui n’aspirent qu’à une chose : être leur propre législateur et vivre pour eux-mêmes. Le candidat des « derniers hommes » qui considèrent qu’avant eux, « tout le monde était fou ».

Les partisans de Macron soutiennent que leur candidat incarne le renouveau : que n’ont-ils consulté un manuel d’histoire des idées politiques ! Macron n’est en effet qu’un épigone de la gauche libérale. Il est même frappant de constater les similitudes personnelles avec Jacques Laffitte (1767-1844) : ce dernier était banquier d’affaires et appartenait à la gauche dynastique. Sous la Monarchie de Juillet, il représentait le « parti du mouvement » opposé au « parti de l’ordre » de Guizot. Il fut brièvement ministre des Finances, puis devint président du Conseil en novembre 1830. Un article publié dans La Revue des deux mondes de 1907 analyse le ministère Laffitte en ces termes : « Il ne sut point plaire à la droite de la Chambre et ne parvint pas à conserver les sympathies des libéraux et des républicains. Les uns lui reprochaient d’être trop avancé, les autres l’accusaient de tiédeur. Il ne possédait pas l’habileté politique indispensable dans les manœuvres parlementaires et surtout à un moment où il fallait créer adroitement une majorité avec des éléments si disparates. » Démissionnant peu de temps après, Laffitte finit sa vie ruiné.

Et que dire de cette majorité parlementaire réunissant tous les « progressistes » que Macron appelle de ses vœux ? Une majorité du « cercle de la raison », une « grande coalition à l’allemande », une réunion « des gens de bonne volonté de gauche et de droite ». Autant de concepts étrangers à la culture politique de la France et qui permettraient de « mettre en œuvre les réformes nécessaires entreprises par nos partenaires européens » (sic !). Sans remonter à la IIIe République, dont les gouvernements successifs ont, la plupart du temps, été appuyés par des coalitions de ce type, la troisième force qui dirigea la France entre 1947 et 1951 est l’archétype de la majorité parlementaire rêvée par Macron. Après le départ des ministres communistes du gouvernement et l’émergence du RPF du général De Gaulle, les centres s’unissent dans une vaste coalition dominée par un jeu des coteries, au service des lobbies, et étranger à tout intérêt national. Afin de conserver le pouvoir, la troisième force vote la loi des apparentements, véritable coup de force parlementaire, destiné à barrer la route du pouvoir aux gaullistes et aux communistes. La confiscation du pouvoir est devenue aujourd’hui le seul objectif des macronistes de la veille et, encore plus peut-être, de ceux du lendemain.

Les villes bourgeoises et la France catholique, dernières terres fillonistes

Avec 20% des voix, François Fillon est dans l’étiage chiraquien. Il retrouve, peu ou prou, les mêmes bastions (à l’exception du Limousin et de la Bretagne). Ceux-ci sont souvent constitués des territoires rassemblant les catholiques pratiquants.

Catholiques

Catholiques

Dans les villes bourgeoises, la droite continue de dominer, mais s’effrite au profit de Macron qui réalise de spectaculaires percées en captant, outre la quasi-totalité du vote Hollande, d’anciens électeurs de Bayrou, ainsi que les sarkozystes libéraux. Le FN continue à baisser, pour les mêmes motifs que ceux expliqués plus haut.

Nous observerons avec attention les reports de voix Fillon dans ces villes, en anticipant globalement, une très faible progression de Marine Le Pen. Cet affrontement de second tour n’est plus à regarder comme un duel classique droite/gauche, mais comme un affrontement autour de la question du libéralisme et des frontières. La sociologie et la géographie électorales des camps Remain (Grande-Bretagne), Trump (EU), Le Pen (France) étant particulièrement proches, et singulièrement différentes des affrontements droite/gauche d’il y a une trentaine d’années (rappelons, pour mémoire, qu’aux élections municipales de 1989, les listes RPR-UDF de Chirac l’avaient emporté dans tous les arrondissements parisiens !).

Le vote Le Pen au plus haut dans les villes petites et moyennes de la France périphérique

C’est dans le Nord-Est de la France que Marine Le Pen a le plus largement progressé, dans la France touchée de plein fouet par la désindustrialisation.

Dans les villes que nous avons examinées, on constate les mêmes phénomènes :

• le niveau inégalé du FN ;
• le décrochage très important de Macron par rapport à Hollande en 2012 : les électeurs de ces communes ayant sanctionné le bilan du quinquennat et comprenant que les idées de Macron sont contraires tant à leurs valeurs qu’à leurs intérêts ;
• la progression de Mélenchon qui s’effectue dans la même proportion que celle enregistrée au niveau national.

Ce n’est donc pas dans la France périphérique et ouvrière que l’on trouve la source essentielle de la dynamique de Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon a séduit la gauche du PS et surtout les villes à forte population afro-maghrébine

Le tableau suivant nous permet d’identifier les trois vecteurs de la progression de Jean-Luc Mélenchon :

1) L’électorat étudiant qui avait voté massivement en faveur de Hollande en 2012, et toutes proportions gardées, de la candidate des verts

Dans quatre des villes où la part d’étudiants est la plus élevée, la dynamique électorale est identique : un FN en deçà de son score de 1995, une progression du candidat de « La France insoumise » bien supérieure à sa progression moyenne. Mélenchon a réuni sur son nom nombre d’étudiants qui, par le passé, votaient alternativement Verts, LCR, et PS.

2) L’électorat communiste rural qui s’était progressivement reporté sur le PS depuis les années 1970

Ce phénomène est en particulier observable dans le Limousin et en Languedoc-Roussillon, dans des petites villes, souvent au passé industriel. Celles-ci avaient voté Hollande en 2012, essentiellement pour battre Sarkozy, et s’en sont écartées cinq ans plus tard, en raison d’un désintérêt manifeste pour la France périphérique.

3) L’électorat musulman

C’est la tendance la plus intéressante et la plus massive de notre étude. L’électorat musulman avait massivement voté Hollande, également par anti-sarkozysme. C’est essentiellement le rapport des candidats à l’islam qui motive le comportement électoral des musulmans français, énième preuve de leur absence d’assimilation. Dans Situation de la France, Pierre Manent relève que les revendications publiques des musulmans portent notamment sur la construction de mosquées et la lutte contre une prétendue « islamophobie », « mais ne portent aucune vision de la société française et du rôle que ceux-ci entendent y jouer ».

Les primaires « de la droite et du centre » de novembre 2016 ont vu, certes, la large victoire de Fillon. Mais personne n’aura relevé le vote massif en faveur de Juppé dans les bureaux de vote situés dans les quartiers islamisés : ainsi, à Mantes-la-Jolie, la participation augmente de 49% entre les deux tours de la primaire (alors qu’elle est restée stable au niveau national), et Juppé l’emporte face à Fillon avec 89,3% ; à Strasbourg, dans le quartier de Hautepierre, 74,7% pour Juppé (participation en hausse de 33,5%) ; à Orléans, dans le quartier de la Source, 63,7% pour Juppé (+49% de participation). Les musulmans constituent la frange de l’électorat qui se mobilise contre un candidat de manière la plus homogène : contre Sarkozy au second tour de 2012, contre Louis Aliot et Gilbert Collard aux municipales de Perpignan et Saint-Gilles en 2014, contre Fillon aux primaires de 2016, et évidemment contre Marine Le Pen le 7 mai prochain.

Les élections présidentielles de 2007 et 2012 avaient vu les musulmans soutenir à bout de bras les candidatures Royal et Hollande, meilleur rempart contre le sarkozysme honni. La configuration de 2017 était différente : le candidat PS, bien que particulièrement islamophile, n’avait aucune chance d’accéder au second tour ; il s’agissait dès lors de se porter massivement sur le candidat ayant une chance de victoire le plus islamo-compatible : Jean-Luc Mélenchon.

Les chiffres présentés ci-dessus sont spectaculaires : ils attestent de la réalité du Grand Remplacement. Dans toutes les villes que nous avons étudiées, Jean-Marie Le Pen obtenait d’excellents scores en 1995 ; les résultats FN sont en chute libre depuis cette date, les Français de souche ayant quitté ces villes pour s’installer en secteur périurbain et, surtout, rural.

Depuis 1995, les jeunes de 18-24 ans votent Le Pen bien plus que la moyenne (exception faite du scrutin présidentiel de 2007). Or un sondage IFOP, réalisé après le premier tour, a révélé que Marine Le Pen n’avait obtenu que 21% des voix des plus jeunes électeurs, quand Mélenchon en obtenait 29. Mélenchon a, certes, mieux capté que Marine Le Pen le vote contestataire, grâce à sa meilleure campagne ; mais ce chiffre est également une conséquence du bouleversement démographique. Michèle Tribalat rappelle qu’entre 1968 et 2005 la part des jeunes d’origine étrangère est passée de 11,5% à 18,1% en France ; de 16 à 37% en Ile-de-France ; de 18,8 à 50,1% (en 1999) en Seine-Saint-Denis. Ce département a perdu 110.000 enfants dont les deux parents sont nés en France et gagné 103.000 enfants dont l’un des deux parents est né en France. La proportion de jeunes d’origine maghrébine est passée de 7,7% à 20,5% en trente ans (de 1968 à 1999).

Quels reports de voix au second tour ?

Même sans espoir de victoire finale, il s’agit pour Marine Le Pen d’obtenir des gains substantiels lui permettant d’obtenir un score avoisinant les 40%. Pour cela, elle doit mettre au cœur de sa campagne les fractures identitaires, territoriales et sociales, et imposer à l’adversaire les termes du débat sur lesquels il est le plus faible : Macron est le candidat de l’immigration, de la faiblesse et des injustices.

Nous tablons, sans surprise, sur des reports corrects de la droite dans le Sud-Est, où la question de l’immigration est primordiale, ainsi que sur des voix mélenchonistes en zones rurales.

En revanche, les fillonistes libéraux et les musulmans, mélenchonistes d’un jour, se reporteront massivement vers Macron, candidat de Pierre Gattaz et de l’UOIF.

Trois enjeux seront, ensuite, au cœur des élections législatives :

  • Macron pourra-t-il obtenir une majorité absolue avec ses seuls candidats ou devra-t-il officiellement compter sur une majorité UMPS ?
  • Les Républicains, dont l’unité n’était maintenue que parce que cette structure garantissait à ses leaders d’être réélus ad vitam æternam, vont-ils se scinder entre partisans et adversaires de Macron ?
  • le FN parviendra-t-il, pour la première fois de son histoire, à confirmer son résultat présidentiel et, ainsi, à devenir la première force d’opposition du fait de la déliquescence intellectuelle et politique de LR ?

Etienne Lahyre
27/04/2017

Correspondance Polémia – 28/04/2016

Image : « C’est la tendance la plus intéressante et la plus massive de notre étude.
L’électorat musulman avait [déjà] massivement voté Hollande ».

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