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Le lâchage de Fillon par certains élus : les médias font-ils les carrières politiques ?

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Hervé Bouloire, collaborateur parlementaire et essayiste

♦ Ces derniers jours, les différentes défections dans l’équipe de François Fillon ont pris une tournure grave. Une chaîne d’information permanente diffusait même, à l’occasion d’un appel au retrait de Fillon, un fond de musique assez lugubre… La dramatisation est de mise pour un maintien assimilé à une catastrophe naturelle. Quant aux extraits de communiqués d’élus LR appelant au soutien à Alain Juppé, ils défilaient en bandeau sur BFMTV.

Le plus cocasse est que certains de ces élus sont parfois d’illustres inconnus, à l’instar de Pierre-Yves Bournazel, simple élu local parisien. Mais on pourrait en citer d’autres.


Le site Polémia est bien placé pour savoir que l’information aime se donner une apparence d’objectivité. Mais une information reste et restera toujours une construction. Les noms d’élus qui défilent de façon fracassante dans les annonces médiatiques viennent surtout des camps Juppé et Le Maire. Au lieu de parler d’un effondrement dans le camp Fillon – cela n’ôte rien à la réalité des secousses et d’un certain effondrement –, il faudrait tout simplement se demander si nous n’assistons pas au putsch médiatique de l’équipe Juppé. Les sbires rêvent de propulser un maître, qui reste plus hésitant qu’on ne le dit. Les médias aiment gonfler une bulle pour placer un candidat battu en novembre 2016… Le Monde de cette fin de semaine n’hésite pas, en couverture, à insister sur les difficultés de Fillon pour mieux souligner « le recours à Juppé (qui) s’organise »… Faut-il être dupe ? Le maire de Bordeaux était aussi l’homme qui plaisait aux médias et au Système. On comprend mieux l’intérêt pour Macron, devenu, pour le Système, l’alternative à Juppé. Les médias ont commencé à s’intéresser au jeune homme au beau sourire à partir du moment où ils ont échoué à faire qualifier Juppé, avant de chercher à couler Fillon. L’élection de Fillon aux primaires de la droite et du centre a déjoué certains pronostics, mais elle a surtout suscité l’ire des médias qui aiment faire les carrières.

Parlons-en justement de cette intervention malsaine qui fait de nos médias une caution obligatoire dans les carrières politiques.

Au-delà des manœuvres au sein de la droite, le lâchage d’élus qui soutenaient encore Fillon il y a une semaine ne peut s’expliquer que par le fait que dans le système politique actuel les médias font (et défont) les carrières. Un député, un président de conseil régional (Pécresse, Bertrand…), mais aussi un maire de grande ville, sait qu’il ne peut exister auprès de ses électeurs sans la presse, qu’elle soit nationale ou même locale. A cet égard, il ne faut pas sous-estimer que, même en zone rurale, un élu a toujours besoin de la presse. Même dans un terroir local, il existe tout un système d’interaction auquel la presse participe. Il en va de même pour celui qui aspire à une carrière politique nationale.

Au début du mois de février 2017, certains députés exprimaient leur malaise vis-à-vis de François Fillon dans les quotidiens régionaux. Message indirect adressé aux électeurs, surtout à 3 mois des législatives, qui est l’élection que les actuels députés LR scrutent le plus. Une présidentielle catastrophique, c’est la garantie de perdre un bon nombre de circonscriptions et de sacrifier (définitivement) sa carrière… On notera que les réticences viennent surtout de députés, donc d’élus au suffrage universel direct. Les électeurs sont forcément sensibles à l’environnement médiatique. Qui dit presse dit notoriété et qui dit notoriété dit forcément la possibilité d’avoir de bons sondages. Et le sondage devient le sésame de l’élection, surtout pour une carrière nationale…

On ne sera pas étonné que des noms de députés défilent dans les abandons à François Fillon : Sébastien Huygue, Thierry Solère, etc. Soutenir encore ouvertement Fillon, c’est tout simplement prendre le risque de mal s’afficher auprès de la presse et de se faire lâcher par ses électeurs. Se singulariser dans une brève ou dans un encart parce que l’on a soutenu l’ancien premier ministre, c’est donner une arme rêvée à ses adversaires et concurrents politiques. Pour beaucoup d’hommes politiques, avoir un filet dans la presse fait figure de Saint Graal. En devenant la bête noire du département ou du canton, c’est prendre le risque d’être battu et de se priver d’une situation qui, sans être idyllique, n’est pas à plaindre. A cet égard, les critiques de certains contre Fillon ne manquent pas de piquant : ils lui reprochent de s’être servi (l’enveloppe dont a bénéficié Pénélope), alors qu’eux-mêmes redoutent une défaite électorale qui les priverait d’un mandat de député… qui rapporte plusieurs milliers d’euros par mois ! Dans cette optique, on comprend mieux le lâchage de certains élus LR.

L’affaire Fillon, qui oppose l’actuelle droite parlementaire, révèle surtout une chose : le malaise de devoir sa carrière à la presse. Chirac ou Sarkozy sont devenus présidents de la République parce qu’ils ont su, à un moment de leur carrière, se rendre compatibles avec un Système. Ce qui a entraîné tout un lot de soumissions évidentes : acceptation de l’immigration de masse, soumission aux milieux culturels de gauche, intériorisation de la rhétorique de la discrimination, jeu incessant avec le cirque médiatique, etc. A cet égard, l’abandon par Chirac des envolées droitières du RPR n’est pas autre chose que la soumission à une doxa médiatique ambiante. Quant au parler cash de Sarkozy, il ne saurait masquer le fait que l’ancien maire de Neuilly a, en permanence, cherché à cajoler les médias, distillant continuellement confidences et états d’âme. (Au passage, le plus intéressant – et le plus sérieux – dans l’action de Sarkozy, c’est précisément quand il agissait hors caméras.)

Le cas Fillon est intéressant, car il illustre une situation que je qualifierais de mixte : celle d’un élu qui n’a joué que partiellement des médias, se retrouvant à un moment donné en porte-à-faux avec eux, au point que ces derniers cherchent à couler sa candidature. Fillon a d’abord joué avec les médias, ce que ne doit pas faire oublier la primaire qui, plus qu’une élection interne à un parti, donne un rôle privilégié aux médias. La primaire, c’est aussi l’occasion de s’adresser aux sympathisants, et de dépasser le cercle étroit des militants. Mais l’hétérodoxie de Fillon aurait été d’avoir affiché un discours différent de celui prôné par le Système médiatique – et surtout d’avoir cherché à le critiquer, ce qui est toujours le cas. Chirac et Sarkozy n’avaient pas osé franchir le pas. Ce n’est qu’au moment où il comprit le risque d’être battu que Sarkozy a mené une campagne très à droite, ce qui lui permit d’être battu de peu par Hollande. Certaines positions de Fillon ne pouvaient que le singulariser pour en faire un candidat difficilement compatible avec le Système : rapprochement avec la Russie, prise en compte de Bachar el-Assad en Syrie, affirmation des racines chrétiennes, critique même mesurée de l’islam, soutien de certains éléments de la Manif pour tous… Tout cela rendait Fillon peu compatible avec le Système, ce qui n’était pas le cas de Juppé, de Le Maire ou de NKM. Si Fillon tient et s’il parvient à être élu, il aura donné un coup de pied inédit au Système. Mais s’il cède en retirant sa candidature ou s’il perd à la présidentielle, il risque de confirmer que le Système médiatique est la caution obligatoire pour devenir une personnalité politique destinée à exercer des fonctions. Une caution qui survit, alors que l’élite n’a jamais été aussi discréditée. Pour combien de temps encore ?

Hervé Bouloire
3/03/2017

Correspondance Polémia – 4/03/2017

Image : François Fillon et Alain Juppé à Bordeaux, le 25 janvier 2017. Juppé prêt à y aller mais Fillon, de plus en plus isolé, résiste.