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La droite : une réalité anthropologique. Intervention de François Bousquet au 3e forum de la #dissidence

La droite : une réalité anthropologique. Intervention de François Bousquet au 3e forum de la #dissidence

La droite : une réalité anthropologique ♦ Texte de l’intervention de François Bousquet au Forum de la dissidence du 18 novembre 2017. « Pourquoi cette supériorité distinctive, élective, qui la prédestine aux grandes choses, où seuls ceux qui sont à la droite du Père prendront possession du royaume ? ».


Avant d’entrer dans le vif du sujet – l’anthropologie –, faisons un petit détour par l’anatomie. Pourquoi la prééminence de la main droite ? Pourquoi dans quasiment toutes les cultures et à tous les âges de l’humanité, sauf le nôtre, y a-t-il eu prééminence – qualitative, morale, spirituelle – de la main droite ? Pourquoi cette suprématie, qui s’apparente à un invariant anthropologique, exception faite d’une poignée de contre-exemples ? C’est la question que se posait dans un article qui a fait date, en 1909, un sociologue très prometteur, Robert Hertz, mort dans les tranchées en 1915, ce qui l’a empêché d’inscrire son nom dans cette fabuleuse constellation : l’école française de sociologie, les Émile Durkheim, les Marcel Mauss, et même Lucien Lévy-Bruhl, si maltraité par la postérité. Oui, pourquoi ce privilège de la main droite, qui lui vaut d’être associée à un idéal de noblesse, de droiture, de pureté, d’adresse, de dextérité (du latin dextera, la « main droite ») ? Pourquoi cette supériorité distinctive, élective, qui la prédestine aux grandes choses, où seuls ceux qui sont à la droite du Père prendront possession du royaume ?

Et pourquoi, inversement, cette infériorité de la main gauche, elle aussi quasi universelle, qui lui a valu d’être dévalorisée à peu près dans toutes les cultures, pire : diabolisée, on n’ose dire stigmatisée (les derniers feux de cette diabolisation sont encore visibles jusque dans la première moitié du XXe siècle) ? N’était-elle pas la main du diable ? Elle qui est maladroite – mal-à-droite –, sinistre, de sinister (« qui est à gauche »), de mauvais augure (se lever du pied gauche).

Alors, pourquoi nos deux mains s’opposent-elles ainsi en dignité ? Pourquoi une telle asymétrie dans le traitement de cet organe aussi déterminant pour nous dans le processus d’hominisation ?

La neurologie nous dit que cette dichotomie est potentiellement inscrite dans l’organisation bilatérale du système nerveux, mais la neurologie ne nous est pas d’un grand secours.

Si on suit au contraire le raisonnement des pères de la sociologie française, l’homme primitif, l’homme religieux, qui discriminait la droite de la gauche, obéissait à un dualisme constitutif que reflétaient ses structures mentales fortement polarisées : le bien et le mal, le haut et le bas, le jour et la nuit, le masculin et le féminin. Homo religiosus, notre ancêtre, se voyait comme un microcosme plongé dans le macrocosme, l’un et l’autre régis par un même dualisme, qui se traduisait par la coupure inaugurale du religieux, celle qui instaure le sacré et le profane : au premier la pureté, au second l’impureté.

Vous allez dire : pourquoi parler de la prééminence de la main droite ? Il y a quand même loin de la main droite à la droite en politique. Et pareillement pour la main gauche. Mais en êtes-vous si sûrs ? N’y aurait-il pas au contraire un lien de cause à effet entre la prévalence à droite dans les sociétés traditionnelles, dominées par le fait religieux et le fait communautaire, et la prévalence à gauche dans les sociétés modernes, sécularisées et individualistes ? Ne perdez pas de vue, au passage, qu’au départ, en 1789, la droite et la gauche n’étaient que des indicateurs spatiaux dans un hémicycle, ce qu’on a fini par oublier tant elles sont pour nous saturées de sens. Les députés de l’Assemblée constituante favorables au veto royal, principalement les nobles et le haut clergé, s’étaient naturellement regroupés à la droite du président de la Constituante parce que l’ordre de préséance sous l’Ancien Régime réservait les places d’honneur à la droite. Ainsi naissaient la droite et la gauche, deux concepts qui allaient s’universaliser – c’est dire s’ils répondent à une demande quasi universelle – à partir de cet acte fondateur en apparence, et en apparence seulement, anodin.

C’est ce qui nous autorise à retourner l’énoncé de Robert Hertz. Pourquoi la prééminence de la gauche s’est-elle imposée en politique, au détriment de la droite, et dans les mêmes termes que le dualisme primitif entre les mains droite et gauche ? Pourquoi tout ce qui est situé politiquement à gauche a-t-il été à ce point valorisé, au point d’être synonyme de générosité, de fraternité, de justice, de progrès ? Et pourquoi la droite, politiquement parlant, a-t-elle été à ce point dévalorisée, associée à la peur, au repli sur soi, etc. Je parle de dévalorisation, mais il est tout aussi juste de parler de diabolisation, exactement comme pour le gaucher dans les sociétés prémodernes. Et c’est si vrai que la gauche a surinvesti ce clivage qu’elle a dressé un mur de séparation (du même ordre, lui aussi, que la coupure religieuse sacré-profane) entre elle et le diable. La droite, c’est forcément M. Hyde, le salaud sartrien, la bêtise galonnée et le gros capital, objet d’antiquité et de mépris, où l’on n’a longtemps croisé que des poux et des soutanes.

Alors, pourquoi dans un cas privilégier la latéralisation d’un côté et dans l’autre une latéralisation opposée ? Pourquoi ? Eh bien, parce que ce qui était valorisé dans les sociétés traditionnelles – et qui fonde une anthropologie de droite – s’est trouvé dévalorisé dans les sociétés modernes, qui ont détricoté la communauté et désenchanté la religion. Ce qui explique la substitution de la droite par la gauche et la prévalence de cette dernière dans les sociétés démocratiques. Ou, pour le dire autrement, c’est parce que la politique s’est dissociée de sa matrice traditionnelle (cf. Left and Right de Jean Laponce) qu’elle a élu domicile à gauche, la droite restant assignée à la droite du Père.

À ce stade, on peut donc poser la quasi universalité de la prééminence de la main droite dans les sociétés prédémocratiques et la quasi universalité de la prééminence de la gauche dans les démocraties sécularisées où prévalent l’individualisme et le contractualisme ? Mais, disant cela, a-t-on avancé dans la définition du contenu de la droite et de la gauche ? Je le crois. Et la césure la plus déterminante dans l’histoire de la droite et de la gauche, c’est précisément cette césure religieuse et communautaire, qui seule justifie une anthropologie de droite. Mais je vais revenir sur ce point.

Au préalable, il faut dire un mot de la difficulté du sujet. La droite, la gauche, c’est comme le mot, qu’aime à citer Jacques Julliard, de saint Augustin sur le temps. « Quand on ne me demande pas de définir ce qu’est le temps, disait l’évêque d’Hippone, je sais parfaitement ce que c’est. Mais si l’on me demande de le définir, je ne le sais plus ». Ainsi du clivage droite-gauche. Tout le monde sait ce que c’est, mais personne n’est capable d’en donner une définition scientifiquement et unanimement reconnue. Alors, comment appréhender la droite et la gauche ?

Il y a plusieurs manières de répondre à cette question, trois principalement.

La première, c’est de recourir à une grille d’analyse fonctionnelle, fonctionnaliste, instrumentale du clivage. Le clivage droite-gauche s’expliquerait par la logique interne propre à la forme Démocratie. Il est structurellement, il est objectivement inscrit dans sa nature même, qui est d’être conflictuelle, étant entendu que la démocratie met aux prises au moins deux ennemis symétriques. De ce point de vue, Ortega y Gasset, l’auteur de La Révolte des masses, avait raison : être de droite ou de gauche, c’est reconnaître une forme d’hémiplégie. Mais une forme d’hémiplégie à laquelle il ne nous est pas donné d’échapper en démocratie.

Les sociétés d’Ancien Régime se mettaient en scène à travers une symbolique organique – on parle d’organicisme. Le corps politique se reflète dans le corps du roi, et réciproquement. Ainsi ces sociétés se représentaient-elles. Or, la mort du roi a entraîné une rupture dans l’ordre symbolique. Il n’y a plus eu d’incorporation du social dans une figure qui le transcendait et à laquelle il pouvait s’identifier. Dès lors qu’il n’y a plus eu d’identification possible au corps du roi, la démocratie a recouru à une autre forme d’identification. Cette forme est procédurale : c’est le dualisme démocratique, grand pourvoyeur d’identités et d’identités d’autant plus fortes et clivantes qu’elles se ramènent en dernière analyse à deux termes, la droite et la gauche, la majorité et l’opposition.

C’est ce qui fait que la thèse du dépassement du clivage droite-gauche se heurte au fonctionnement même de la démocratie. En France en particulier, où la nature du scrutin à deux tours en assure la pérennité.

Voilà résumée en quelques mots la lecture fonctionnaliste du clivage droite-gauche. La démocratie ne peut pas s’en passer pour la raison que ce clivage la constitue et l’organise.

La deuxième manière d’appréhender notre sujet, c’est de s’en tenir à une approche historique, démarche la plus communément partagée par les historiens des idées politiques. Comment ? En l’historicisant, en le réduisant à son contexte historique, au risque d’en relativiser la portée.

Non sans raison, les historiens font observer que le contenu de la droite et de la gauche ne s’est jamais stabilisé. Songez aux nombreux chassés-croisés entre la droite et la gauche. Prenons le nationalisme : il est passé de gauche, à la fin du XVIIIe siècle, à droite, à la fin du XIXe siècle. Ce qu’on n’appelait pas encore l’écologie et le régionalisme a fait le chemin inverse : de la droite vers la gauche. Mais, ayant dit cela, est-ce que ça retire quelque chose à la pertinence du clivage ? Je n’en suis pas sûr du tout. De toute évidence, on ne conçoit pas la nation, l’écologie ou le fédéralisme de la même manière suivant qu’on se place à droite ou à gauche de l’échiquier politique. Les soldats à Valmy, en 1792, qui crient « Vive la nation ! » ne sont pas les mêmes que ceux qui, à droite, crieront « Vive la nation ! » un siècle plus tard. À gauche, la nation se confond avec la République qui a vocation à s’universaliser. À droite, la nation préexiste à la République : c’est une communauté d’origine, de destin et de mœurs antérieure à sa constitution politique.

Voilà ce qu’on peut dire à propos de cette première remarque : les fluctuations historiques du contenu de la droite et de la gauche.

Seconde remarque, toujours dans une approche historiciste et contextuelle. C’est la question de la pluralité des droites. Il y a toujours eu des droites – et des gauches aussi. Ces droites sont, ou peuvent apparaître, comme incompatibles, sinon antagonistes, entre elles. Quoi de commun entre les orléanistes, les légitimistes et les bonapartistes au XIXe siècle ? Ou aujourd’hui entre les libéraux, les conservateurs et les populistes ?

Qu’est-ce qui rapproche les conservateurs et les populistes, si on veut bien admettre que la tentation du conservatisme, c’est de jouer les élites contre le peuple ; et celle du populisme, de jouer le peuple contre les élites.

Pareillement des conservateurs et des réactionnaires ? Les conservateurs défendent le statu quo, c’est-à-dire la défense de ce qui est ; et les réactionnaires défendent le statu quo ante, le statu quo antérieur, c’est-à-dire la défense de ce qui n’est plus, ou si vous préférez : la défense de ce qui a été.

Et que dire des conservateurs et des libéraux ? Les conservateurs en appellent à la règle prudentielle dès lors qu’il s’agit de remettre en cause l’ordre naturel des choses (c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le principe de précaution) ; là où les libéraux voient une entrave à la liberté d’entreprendre, peu importe le nom qu’ils lui donnent : l’ordre spontané chez Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, qui veut que tout désordre finisse par se stabiliser en un nouvel ordre, ou la destruction créatrice chez Joseph Schumpeter, qui veut qu’on ne détruise de l’ancien que pour mieux créer du nouveau.

Etc., etc.

Troisième et dernière parenthèse, toujours dans une approche historiciste. C’est la question du centre. Le centre – Macron aujourd’hui –, c’est la neutralisation de la virulence du clivage droite-gauche. Pourquoi pas ! Mais à cette objection, on peut faire valoir que le centre n’est jamais qu’une illusion d’optique, qu’il est et qu’il demeure une émanation de l’esprit des Lumières, tant il est vrai que la IIIe République, fille du progrès et significativement appelée « République du centre », se coalisait et se coagulait dans l’anticléricalisme, comme aujourd’hui notre Ve République tardive se coalise et se coagule dans l’antiracisme.

J’ai dit au début qu’il y a trois manières d’appréhender le contenu du clivage droite-gauche. La première, le fonctionnalisme. La deuxième, l’historicisme. Et la troisième ? Eh bien, c’est celle qui nous réunit ici dans cette salle, parce que la majorité d’entre nous, nous croyons à ce clivage, nous nous reconnaissons dans la droite, une droite qui serait de droite. Cette troisième grille de lecture, c’est donc l’essentialisme. Elle nous oblige à partir à la recherche de l’essence, de la quintessence, de la droite et de la gauche. C’est le parti pris de mon intervention. Je prends bien soin de dire que c’est un parti pris, un biais, aucunement la vérité de la droite et de la gauche. Car il va de soi qu’aucune de ces trois grilles de lecture, fonctionnaliste, historique et essentialiste, ne détient la vérité, ou plutôt elle n’en détienne qu’une partie. Et en bout d’analyse, on n’aura toujours pas défini scientifiquement ce que sont la droite et la gauche, pas plus que saint Augustin n’est parvenu à définir le temps, alors qu’il en faisait l’expérience existentielle quotidiennement, comme nous faisons l’expérience existentielle de la droite et de la gauche.

Je voudrais vous rassurer sur un point : je sais bien qu’il n’y a pas une droite chimiquement et politiquement pure, qui rayonnerait dans le ciel des idées, pareille à un archétype. Pour autant, n’y a-t-il pas une, sinon plusieurs dénominations communes aux droites ? N’y a-t-il pas un, sinon plusieurs principes communs aux droites, qui justifieraient le passage du pluriel, les droites, au singulier, la droite ? Et esquisseraient les contours de ce que pourrait être une anthropologie de droite, porteuse d’une vision spécifique du monde ?

Je le crois. Je crois qu’il nous faut faire le pari que droite et gauche, ce ne sont pas seulement des catégories de l’entendement politique, mais des catégories primordiales fondatrices de l’identité sociale et politique, qui, à défaut d’être des essences, constituent des invariants, lesquels invariants structurent l’imaginaire collectif. Bref, qu’il y a un socle anthropologique, avec des valeurs de référence, qui peuvent définir ce qu’est un ethos de droite. Nous voici donc à la lisière de l’histoire des mentalités, des représentations et des croyances.

De toutes les formules qui circulent sur la droite et la gauche, sûrement n’a-t-on jamais fait mieux que celle d’André Frossard, l’ancien billettiste du Figaro, qui disait avec son inimitable génie de la synthèse : « Le malheur, c’est que la gauche ne croit pas au péché originel et que la droite ne croit pas à la rédemption. » Et ne croyez pas que le péché originel, autrement dit la possibilité du mal, la responsabilité de l’homme face au mal, est spécifique au christianisme, elle est déjà anthropologiquement présente chez Platon, omniprésente chez les stoïciens. Si cette idée du péché originel est si importante à droite, c’est qu’elle fonde le réalisme sans illusions de l’homme de droite, son pessimisme anthropologique (et vous savez combien il y a de Cassandre parmi nous). L’optimisme et le panglossisme se répartissant à gauche et chez les libéraux.

Sur ce que pourrait être une typologie de l’homme de droite en termes de tempérament, je vous renvoie aux travaux d’Alain de Benoist. Il n’a pas traité le sujet dans un livre en particulier, mais dans plusieurs, outre ses papiers dans Éléments. C’est, je crois, ce qu’on a écrit de plus puissant sur le tempérament de l’homme de droite.

Mais l’anthropologie de l’homme de droite, c’est autre chose. Le tempérament renvoie à la psychologie ; l’anthropologie, au sens fort du mot, renvoie à la métaphysique, du moins chez l’homme de droite puisque c’est autour d’elle que s’articule sa vision des choses.

Je vais donc m’arrêter sur quelques points qui me semblent déterminants.

À droite, prévaut une idée, celle de la suprématie des communautés naturelles sur l’individu. Primauté du tout sur les parties ; et non pas des parties sur le tout. Dans un cas, à droite, la société s’impose aux individus. Dans l’autre, à gauche, l’individu, l’individu de l’individualisme, impose ses vues à la société. Dans un cas, on naît débiteur, lié par un ensemble de devoirs – ce qui faisait dire à Marcel Mauss que, dans les sociétés traditionnelles, encadrées par la loi du don et du contre-don, « on n’est jamais quitte ». Alors que dans les sociétés individualistes, on naît avec un capital et un répertoire de droits à faire valoir. On n’est plus l’obligé de la société, c’est elle qui est notre obligé.

De ce point de vue et au risque de m’exposer au péché d’anachronisme, toutes les sociétés traditionnelles étaient anthropologiquement de droite. Ou pour le dire plus explicitement : les sociétés traditionnelles étaient holistiques – du grec holos, le tout, la totalité, l’ensemble. Tous les éléments du corps social y étaient solidaires et indivisibles. Ce qui peut être asphyxiant, convenons-en. À l’opposé des sociétés individualistes, où le tout, la totalité est constitué par l’individu et lui seul. Les éléments du corps social sont alors désunis et atomisés. Ce qui est assurément anxiogène.

Pareillement, le rapport au réel change du tout au tout lorsqu’on passe de la droite à la gauche. On n’ira pas jusqu’à dire que la droite et la gauche rejouent la querelle des universaux entre les tenants du réalisme et ceux du nominalisme. C’était une querelle qui portait sur la nature des idées et qui consistait à déterminer s’il y a, ou non, quelque chose derrière les êtres singuliers et les choses singulières. Autrement dit, y a-t-il des essences derrière le particulier ?

Pour ce qui nous concerne, la querelle ne porte pas tant sur les idées que sur le statut et la nature de la réalité. Pour la gauche, le réel est une construction orientée par un rapport biaisé de classe, imposé par les dominants aux dominés, qui l’ont intériorisé, quoiqu’en totale inadéquation avec leur condition de dominés. Ce qui fait d’eux des sujets aliénés. C’est ce que Marx appelle l’idéologie, et l’idéologie chez lui c’est la religion – on n’en sort pas. L’opium du peuple.

Dans son dernier livre, Droite-gauche, Ce n’est pas fini, qui peut se lire comme une généalogie des idées de gauche, Jean-Louis Harouel nous rappelle d’ailleurs combien la gauche a recyclé les grandes hérésies du christianisme, en particulier les grandes espérances millénaristes, toutes égalitaires, et qui ont voulu hâter la seconde venue du Christ sur terre, au besoin par la violence, pour faire advenir le Millénium de félicité promis par l’Apocalypse. Difficile de lui donner tort. Mais le christianisme est lui-même une hérésie du judaïsme et le « Sermon sur la montagne » le manifeste le plus furieusement révolutionnaire de l’Antiquité. Tout le travail d’exégèse accompli par l’Église a précisément consisté à neutraliser la contagiosité apocalyptique des Évangiles en en donnant une lecture allégorique et spirituelle.

Autre pomme de discorde : la question du mal. La droite et la gauche réagissent différemment face à l’existence du mal. La gauche le recherche dans la société ; la droite, dans l’homme. La gauche pense pouvoir l’extirper – ce qui légitime par avance la violence, l’appropriation, l’expropriation –, la droite pense qu’il est indélogeable. C’est Rousseau qui opère la grande révolution copernicienne de la modernité. L’homme est né libre et partout il est dans les fers. Ainsi s’ouvre Du Contrat social et notre nouvel âge victimaire. Rousseau fait partie de ces très rares personnages à la fois prophétiques et médiumniques qui annoncent les siècles à venir. À lui seul, il invente la victimologie. L’hypersensibilité contemporaine (hypersensiblerie) en procède directement. Il est médiumnique aussi au sens où il n’a aucune conscience de la portée de ce qu’il dit, pareil à un somnambule. Il croit défendre l’homme moral. Or, en déchargeant l’homme pour accabler la société, il invente l’homme amoral. L’homme n’est plus responsable du mal qu’il fait, puisque c’est la société qui en est la cause.

Dernier point, le plus important, le phénomène religieux. Je crois que nous ne savons plus ce que signifie la religion, qu’on s’est laissé aveugler, intoxiquer par le processus de sécularisation. Vous savez : le christianisme comme religion de la sortie de la religion, du moins en Europe, la fameuse thèse de Marcel Gauchet. Le désenchantement, le lent travail de rationalisation, de démythification, de désymbolisation. Fort bien. Mais alors comment expliquer la permanence du religieux, qui contredit le postulat fondamental de la modernité comme sortie de la religion, comme sécularisation, comme émancipation, comme désaliénation ?

Sur cette question de la religion, l’homme de droite serait mieux avisé de lire un homme de gauche, je veux parler de Durkheim. Le génie de Durkheim, c’est d’avoir montré que, si les religions (au pluriel) passent et trépassent, ce qu’il appelle la religion (au singulier) – et que nous appellerions le religieux – perdure. La sociologie, en ses commencements, s’est heurtée à quelque chose qui était tout à fait inattendue pour elle parce qu’elle était progressiste, nourrie de positivisme : la persistance du religieux. Face à cela, elle en est venue à penser que, sans religieux, les sociétés se délient, basculent dans ce que Durkheim appelait l’anomie, les situations de détresse dans lesquelles la dissolution du lien social, la perte des valeurs, la perte du sens de la vie et même du sentiment de la vie, plongent les hommes dans des formes mortelles de déréliction

La religion n’a pas socialement, je dis bien socialement, d’autre but que de faire et refaire en permanence (la) société. À travers elle, les hommes célèbrent le miracle de la communauté. C’est elle, la grande pourvoyeuse de sens, qui produit de l’identité collective, des représentations collectives, des valeurs collectives. En cela, c’est elle qui ordonne le social.

Un dernier mot. On a souvent dit de la droite que c’est le parti de l’ordre (et la gauche, le parti du mouvement). Pourquoi pas après tout ? Il n’y a rien d’infâmant à cela. Mais il faut bien s’entendre sur ce qu’on met derrière ce mot. S’il s’agit de caporalisme, le premier imbécile venu de gauche ne se mettra pas moins au garde-à-vous que le premier imbécile venu de droite devant des contrefaçons et des parodies d’autorité. Non, le seul ordre susceptible d’être défendu par un homme de droite, c’est celui qui faisait dire à Goethe : « Je suis ainsi fait, j’aime mieux commettre une injustice que de souffrir le désordre. » C’était pour lui la seule manière de conjurer le spectre du chaos, du désordre et de la mort.

J’ai parlé du christianisme. Je vais parler des Grecs. Que font les Grecs, quand ils sont devenus grecs, il y a 2 500 ou 3 000 ans ? Ils ont rejeté dans les ténèbres extérieures les Titans, ces forces obscures, sauvages, souterraines, et ont créé une cosmogonie pour célébrer le bel ordre du monde, selon leurs mots. L’âge des hommes et des dieux. Nous ne retrouverons certes pas l’innocence matinale des Grecs, ni le sentiment épique de la vie qui les habitait. Mais je crois qu’on peut encore leur emprunter cet héroïsme tragique – qui au cœur de l’ethos de la droite – qui les a rendus à nul autre pareil et qui est le fond de l’âme européenne.

François Bousquet