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Noir c’est noir…

Noir c’est noir…

Par Laurence Maugest, philosophe et essayiste La mort de Johnny Hallyday tétanise le pays. Ses effets submergent les radios, les télévisions, les métros, les places des grandes villes, les témoignages s’accumulent, les voix chevrotantes s’entrelacent.


L’affection

La mort de Johnny Hallyday tétanise le pays. Ses effets submergent les radios, les télévisions, les métros, les places des grandes villes, les témoignages s’accumulent, les voix chevrotantes s’entrelacent. On pleure. Voilà une irruption de sentiments affichés dans une exagération qui semble venir combler l’absence de lien réel. Les Français interrogés disent avoir perdu un père, un frère, un membre de la famille – Phénomène Lady Diana, le retour. Quel paradoxe dans un pays qui discrédite la famille traditionnelle depuis des décennies ! Cela témoigne de ce besoin lancinant, profond et naturel du lien familial. Il est noir, en effet, de constater que les Français se replient vers ces substituts d’appartenance et d’affection parfaitement virtuels.

La patrie

Dans ce cosmopolitisme que l’air du temps défend face aux dures réalités des attentats, de l’afflux des réfugiés, de la montée de l’insécurité dans les zones de non-droit de la République Française, au regard des délocalisations, de la concurrence mondialisée qui pousse au suicide nos agriculteurs, nous constatons que c’est une vedette américanophile qui ranime le sentiment patriotique qui s’exprime dans une demande d’hommage national. Nous sommes entre l’ironie et la désespérance noire, car ici encore c’est l’image qui usurpe le sentiment suprême qui devrait être le nôtre : le patriotisme de tous les jours, beaucoup plus silencieux, plus laborieux aussi, mais sans doute plus enraciné. Celui-là même que l’on interdit aux Français de cultiver via les repentances quotidiennes et à travers une histoire de France désossée de ses heures glorieuses au profit de ses procès plus ou moins étayés. A l’occasion de ce deuil fracassant, constatons-nous un éveil de ce patriotisme écrasé par le recul de la France sur les places militaires, industrielles, économiques et culturelles dans cette résonance démesurée que le peuple veut donner à sa vedette en le couchant en gisant national ?

Le passé

L’esprit qui accompagne la mort de Johnny va jusqu’à assumer cette nostalgie dans notre société qui s’évertue pourtant à la ringardiser. Société, prompte à se moquer des « passéistes » et autres « réactionnaires ». En effet, les témoignages et les émissions qui ont suivi le décès du chanteur, sont éloquents à ce sujet ; la nostalgie y est presque revendiquée comme utile à la poursuite du chemin. Serait-ce un pied de nez né à l’univers des stars et du divertissement ponctuel : la revendication d’une forme de transcendance et de verticalité ?

L’avenir n’est peut-être pas si noir. Les Français, malmenés par les médias, le bruit et la consommation immédiate semblent encore avides de sentiments familiaux, de reconnaissance de leur patrie et de souvenirs bercés de mélodies. Il faudrait pour cela que Johnny Hallyday reste l’idole des jeunes, des anciens jeunes, des prochains jeunes et non pas du « jeunisme » et que l’on puisse encore chantonner ses plus jolies musiques sans leur donner trop d’importance. Car leur importance est leur légèreté. Ce n’est pas un chanteur, ni même ses plus belles chansons qui peuvent répondre aux nécessités affectives, patriotes et nostalgiques, refoulées du peuple français acculé au modernisme désincarné qu’on lui impose depuis des décennies.

Laurence Maugest
07/12/2017

Correspondance Polémia – 09/12/2017

Crédit photo : Alain Bachellier via Flickr (cc)