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Ukraine : quand la géographie revient réclamer ses droits

Ukraine : quand la géographie revient réclamer ses droits

par | 7 janvier 2026 | Géopolitique

Ukraine : quand la géographie revient réclamer ses droits

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L’analyse qui suit se veut volontairement en rupture avec les lectures dominantes de la guerre en Ukraine. Elle n’entend ni arbitrer le débat politique, ni apporter une solution toute faite, encore moins justifier la guerre ou la violence. Son ambition est plus modeste et plus impérieuse : replacer au cœur de la réflexion un angle mort, celui de la géographie, des contraintes de l’espace et du temps long. À l’heure où le discours public préfère les catégories morales et juridiques, ce retour à la carte peut sembler brutal, voire radical. Il n’en est rien. Il s’inscrit au contraire dans une tradition analytique ancienne, circonspecte et réaliste, qui estime qu’on ne saisit durablement les conflits qu’en acceptant de voir le réel tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit.
Polémia

« L’erreur fondamentale du débat contemporain sur l’Ukraine est d’avoir cru que la géographie était dépassée. Elle ne l’est jamais. Elle se tait parfois, puis elle revient brutalement. »

Dans le mot géopolitique, il y a un terme que l’on préfère aujourd’hui oublier : géo. Cette amnésie n’est pas accidentelle. Elle est le produit d’un basculement intellectuel profond des élites occidentales, qui ont progressivement remplacé l’analyse de l’espace, des contraintes physiques et des héritages historiques par une lecture morale, juridique et idéologique des relations internationales. L’Ukraine constitue l’exemple le plus spectaculaire de cette dérive. 

Depuis 2014, et plus encore depuis 2022, le conflit ukrainien est analysé quasi exclusivement à travers des catégories abstraites : souveraineté, droit international, démocratie, valeurs européennes, agression, résistance. Ces notions ne sont pas illégitimes. Mais elles deviennent trompeuses lorsqu’elles prétendent se substituer à la réalité géographique. Or la géographie, elle, ne disparaît jamais. Elle attend. Et elle finit toujours par s’imposer.

Définir la géopolitique : une science de l’espace conflictuel

La géopolitique n’est ni une morale, ni une diplomatie idéalisée. Elle est une analyse des rivalités de pouvoir sur des territoires. Elle repose sur une évidence simple : les États, les peuples et les empires agissent dans un espace contraint, structuré par le relief, les fleuves, les plaines, les accès maritimes, les ressources, les distances.

Pascal Gauchon1 rappelle régulièrement que la géopolitique est d’abord une lecture du monde par la carte, et non par le discours. Penser géopolitiquement, c’est accepter que la volonté politique ne suffit pas à abolir les lignes de force héritées du temps long. Les idéologies passent, les fleuves restent.

Cette exigence n’est pas sans rappeler une certaine tradition française de lucidité historique. Jacques Bainville2, sans théoriser les « frontières naturelles », dénonçait déjà les politiques menées hors des logiques spatiales pérennes (les guerres d’Italie), coûteuses, sans issue, détournant la France de ses équilibres fondamentaux. Chez lui comme chez les géopoliticiens actuels, une même intuition prévaut : quand la puissance s’émancipe de la géographie au nom du prestige, du droit ou de l’idéologie, elle s’engage dans des guerres longues et stériles.

Or le débat européen contemporain sur l’Ukraine souffre d’un défaut majeur : il s’est volontairement coupé de toute lecture géographique structurante, comme si rappeler la matérialité du territoire revenait à justifier l’injustifiable. C’est une erreur analytique grave.

L’Ukraine : un espace avant d’être un État

Avant d’être un État-nation récent, l’Ukraine est un espace. Un espace de transition, de contact, de friction. Historiquement, ce territoire a toujours été situé entre des ensembles plus vastes : monde germanique, monde slave, empire ottoman, empire russe, Europe centrale. Il n’a jamais constitué un bloc homogène.

Carte topographique de l'Ukraine en 2022. Auteur : Pline (Wikimedia, licence CC BY-SA 4.0)

Carte topographique de l’Ukraine en 2022. Auteur : Pline (Wikimedia, licence CC BY-SA 4.0)

La carte suffit à le montrer :

  • une immense plaine ouverte, sans véritable barrière montagneuse à l’est,
  • un axe fluvial majeur structurant l’ensemble du territoire,
  • une ouverture stratégique vers la mer Noire,
  • une absence de frontières naturelles continues à l’ouest et à l’est.

Cette configuration fait de l’Ukraine non pas un sanctuaire, mais un couloir, un espace disputé, vulnérable, convoité.

« Si on tire une ligne du golfe de Venise à l’embouchure de l’Elbe, on trouve en dehors de cette ligne, et sur toute sa longueur, les restes, les débris des populations slaves refoulées vers le nord par la race germanique et par la race romane. Leur existence posthume ici, n’appartient déjà plus qu’au passé ; mais plus loin, vers les Karpats, ce rempart séculaire de la Slavie, aux deux extrémités de l’Europe, on voit les races slaves engagées dans des luttes acharnées. Sur la mer Adriatique, elles combattent l’islamisme ; et, sur la mer Baltique, soumises d’abord à une race étrangère, elles se sont relevées, elles prennent aujourd’hui le dessus. Entre ces points extrêmes, le tronc slave s’étend dans toute sa force et jette deux branches, l’une vers l’Amérique, l’autre à travers les Mongols et les Caucasiens, jusque dans le sein de la Perse et presque de la Chine, regagnant ainsi dans cette partie du monde ce qu’il a perdu de ses possessions en Europe. »
Adam Mickiewicz
Les Slaves, Cours professé Collège de France, première leçon, Comon éditeur, vol. 1, 1849

Le Dniepr : la frontière que l’on refuse de voir

Au cœur de cette géographie se trouve un fait massif, évident, et pourtant largement absent du discours public : le Dniepr.

Le Dniepr traverse l’Ukraine du nord au sud, de la frontière biélorusse à la mer Noire. Ce n’est pas un simple cours d’eau. C’est un axe structurant majeur, large, profond, historiquement aménagé pour la navigation et la défense. Dans toute autre région du monde, un tel fleuve serait immédiatement identifié comme une ligne de séparation naturelle.

Le Dniepr : la frontière que l’on refuse de voir

Carte : régions revendiquées par la Russie en 2022. Domaine public (Wikimedia)

À l’ouest du Dniepr, les villes, les cultures politiques et les références historiques regardent vers l’Europe centrale. À l’est, l’espace est tourné vers le monde russo-slave, tant par l’histoire que par l’économie et la langue. Cette division n’est ni récente, ni artificielle. Elle est le produit de siècles de trajectoires divergentes.

Une fracture historique, pas idéologique

Il est essentiel de comprendre que cette ligne n’est pas le résultat d’une manipulation contemporaine. Elle précède l’URSS, elle précède l’Empire russe moderne, elle précède même l’État ukrainien.

À l’ouest du Dniepr, l’Ukraine a été façonnée par des appartenances impériales diverses – polono-lituaniennes, austro-hongroises, mais aussi ottomanes dans le Sud – qui ont produit des structures sociales, religieuses et administratives hétérogènes. À l’est du fleuve, l’intégration ancienne et continue à l’espace impérial russe a forgé un autre rapport à l’État, à la langue et à l’économie.

La tentative contemporaine de nier cette pluralité historique au nom d’une identité nationale homogène relève non d’un projet politique réaliste, mais d’un refus de regarder la géographie et le temps long.

Le Dniepr comme ligne militaire

Dans l’histoire militaire européenne, les fleuves majeurs ont toujours servi de lignes de défense : le Rhin, le Danube, l’Elbe. Le Dniepr n’échappe pas à cette logique. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut un verrou stratégique central. Aujourd’hui encore, il structure profondément les opérations militaires.

Imaginer une Ukraine intégralement militarisée, alignée, homogène, sans tenir compte de cet obstacle naturel, revient à penser la guerre contre le terrain lui-même. C’est une illusion coûteuse.

L’aveuglement occidental : quand la morale remplace la carte

Pourquoi le Dniepr est-il si rarement évoqué dans les analyses dominantes ? Parce qu’il oblige à poser une question que les élites européennes refusent d’affronter frontalement : et si l’Ukraine n’était pas, géopolitiquement, un espace unitaire ? Reconnaître l’existence d’une fracture géographique structurante impose d’envisager des solutions imparfaites, politiquement inconfortables : neutralité durable, fédéralisation réelle, zones d’influence, gel territorial. Or le discours dominant préfère la pureté morale à la stabilité concrète.

L’Union européenne raisonne comme si l’espace était secondaire, comme si les frontières pouvaient être redessinées par la seule force du droit et des normes. Cette approche est intellectuellement séduisante, mais géopolitiquement stérile. L’histoire récente, pourtant, offre de nombreux contre-exemples. Chaque fois que des découpages territoriaux ont été opérés en faisant abstraction de la géographie, des continuités humaines et des lignes naturelles, le résultat a été le même : des États fragiles, des conflits durables, des guerres latentes ou ouvertes.

Ce rapport abstrait au territoire n’est pas nouveau. L’idéologie soviétique procédait déjà de cette logique. En démembrant l’espace impérial russe selon des catégories administratives et idéologiques – républiques, nationalités reconnues ou construites -, elle a ignoré les continuités historiques, culturelles et géographiques. Présenté comme un projet émancipateur, ce redécoupage a en réalité semé les germes de tensions profondes, dont l’espace post-soviétique porte encore les traces. Là encore, le droit et l’idéologie prétendaient corriger le réel ; c’est le réel qui, finalement, s’est vengé.

L’Europe n’est d’ailleurs pas étrangère à ce type d’erreur. Les Balkans en offrent un exemple proche et parlant. Des frontières y ont été tracées ou ajustées au nom du droit, des minorités ou de principes abstraits, sans tenir compte des bassins de peuplement, des continuités territoriales et des axes naturels. Le résultat n’a pas été la pacification promise, mais une instabilité chronique, sous tutelle internationale permanente. Le droit n’a pas résolu les tensions : il les a figées.

Le parallèle avec l’Afrique est encore plus éclairant. Les frontières issues de la décolonisation, largement héritées de découpages administratifs arbitraires, ont ignoré fleuves, reliefs, espaces de circulation traditionnels et ensembles civilisationnels cohérents. Là encore, le discours justificatif était moral : droits de l’homme, autodétermination, progrès. Là encore, la sanctuarisation juridique de frontières artificielles a produit des conflits endémiques, des sécessions, des guerres civiles et des fragilités structurelles durables. Lorsque le droit se substitue à la géographie, il ne pacifie pas : il institutionnalise le conflit.

Il n’est donc pas anodin de constater que les promoteurs de cette vision ont systématiquement les droits de l’homme à la bouche. Ce lexique moral, devenu réflexe, sert souvent de paravent à une incapacité – ou à un refus – de penser l’espace. Or les droits de l’homme, aussi respectables soient-ils, ne constituent pas une boussole géopolitique. Ils n’indiquent ni où tracer une frontière, ni comment stabiliser un territoire, ni comment organiser durablement la coexistence de populations inscrites dans des espaces contraints.

Appliquée à l’Ukraine, cette grille de lecture produit les mêmes effets que par le passé : un discours vertueux, une réalité explosive. Refuser de voir la géographie au nom de principes abstraits, c’est préparer non pas la paix, mais une conflictualité prolongée, sanctuarisée par le droit et entretenue par l’idéologie.

La géographie ne justifie rien, elle explique tout

Dire que le Dniepr est une frontière naturelle ne signifie pas approuver une guerre. Cela signifie refuser de mentir sur le réel. La géopolitique n’est pas une justification morale, c’est un outil de compréhension.

Les conflits naissent rarement de nulle part. Ils surgissent là où les lignes géographiques, culturelles et stratégiques ont été ignorées trop longtemps. L’Ukraine est moins une anomalie qu’un révélateur.

Trois enseignements s’imposent si l’on accepte de regarder la carte sans idéologie :

  1. Une solution durable ne peut ignorer la ligne du Dniepr.
  2. Une Ukraine totalement alignée contre son propre espace est condamnée à l’instabilité.
  3. Toute paix réelle passera par une reconnaissance, explicite ou implicite, de la fracture géographique.

Cela ne signifie pas une capitulation, mais un retour au réel.

Conclusion implicite : réapprendre à penser en géographe

L’erreur fondamentale du débat contemporain sur l’Ukraine est d’avoir cru que la géographie était dépassée. Elle ne l’est jamais. Elle se tait parfois, puis elle revient brutalement.

Tant que cette évidence sera niée, les analyses resteront morales, les décisions idéologiques, et les conflits interminables. Le Dniepr, lui, continuera de couler, indifférent aux discours.

Yves Lejeune

Notes

  1. Cette exigence d’un retour à la carte est au cœur des travaux de Pascal Gauchon, notamment dans Les 100 lieux de la géopolitique (Que sais-je ?, 2011), qui rappelle que la puissance s’ancre dans des passages, des détroits, des routes et des points nodaux : la géopolitique se lit d’abord dans l’espace.
  2. Dans son Histoire de France (1924), Jacques Bainville critique les politiques de puissance menées au mépris des équilibres durables, en prenant notamment pour exemple les guerres d’Italie menées par les rois de France, qu’il analyse comme des entreprises coûteuses, sans issue et détournant la France de ses réalités stratégiques fondamentales.

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Photo : L’Île aux monastères, dans la ville ukrainienne de Dnipro. Par Denis Chubchenko (Adobe Stock)

Yves Lejeune

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