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Entre utopie et cynisme, la pensée saint-simonienne d’Emmanuel Macron

Entre utopie et cynisme, la pensée saint-simonienne d’Emmanuel Macron

par | 21 février 2021 | Politique, Société

Par Clément d’Augis ♦ Contrairement à certaines apparences, Emmanuel Macron n’est pas qu’une créature politique instrumentale ; il dirige son action politique nourrie d’une réelle pensée, mettant souvent à exécution des thèses qui s’inscrivent dans une tradition philosophique précise et complexe : le saint-simonisme. C’est du moins ce que Frédéric Rouvillois, docteur en droit, essayiste et romancier, entend démontrer avec Liquidation – Emmanuel Macron et le saint-simonisme, paru en septembre 2020 aux Éditions du Cerf.

Un président sous influence

Au fil des 300 pages d’un brillant exposé, extrêmement documenté et particulièrement convaincant, Frédéric Rouvillois propose une analyse en profondeur du macronisme, un inventaire philosophique de ses motivations, de sa méthode et de ses fins, à la lumière de l’œuvre du comte de Saint-Simon (1760-1825), de ses partisans et de ses héritiers. Un inventaire avant une Liquidation, globale, systémique, contenue dans le saint-simonisme et trouvant la promesse de son achèvement dans le « projet » (!) présidentiel.

L’auteur le précise d’emblée, la pensée saint-simonienne n’est pas la seule inspiration philosophique d’Emmanuel Macron (on peut notamment citer Hegel auquel il consacra un mémoire ou, bien sûr, Paul Ricœur dont il fut le « secrétaire »). Pour autant, à la fois par des éléments objectifs et explicites (références assumées, thèses empruntées, éléments de langage utilisés) et par des rapprochements que Rouvillois justifie toujours avec beaucoup de justesse, la filiation existe indubitablement ; plus encore, la philosophie saint-simonienne semble être la matrice du macronisme.

Un socialisme de biens et de services

« Socialiste utopique », selon Marx, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, est à l’origine d’un des courants de pensée les plus influents du XIXe siècle.

Plaçant toute sa foi dans un progrès établi « scientifiquement » comme « le propre sens de l’histoire » (p. 209), dans le développement d’une industrie prométhéenne, dans un idéal d’émancipation de l’homme par rapport à toutes ses entraves archaïques, le saint-simonisme se veut fondamentalement eudémonique et indique la « paix universelle » comme le seul horizon à venir.

Il est le père d’une école de pensée qui se développe autour de la révolution industrielle (notamment auprès de jeunes polytechniciens) et qui voit dans le développement des techniques – donc du commerce – la promesse de l’amélioration générale de la condition humaine.

La politique doit se mettre tout entière au service de l’accompagnement du progrès industriel. Plus encore, Saint-Simon « proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans l’économie », remarque Engels (cité p. 122).

La mobilité sans obstacles : liquidation des héritages… et de la famille

Le point de départ de la pensée saint-simonienne ainsi énoncé, et avec le lot de conséquences qu’il implique, trouve une résonance particulièrement frappante dans le programme d’une « société liquide » (terme que Rouvillois emprunte à Zygmunt Bauman, qu’il cite dans son introduction), comme dans le nouveau monde dont Emmanuel Macron se fait constamment le héraut.

Car, la marche universelle du progrès, confiée à la croissance économique, doit se débarrasser des vieilles entraves divisant la société en « castes » et empêchant l’épanouissement de l’individu comme du plus grand nombre.

Il en va ainsi d’abord de l’héritage, « le plus immoral des privilèges ». Une conception générale que Frédéric Rouvillois rapproche des positions gouvernementales quant à « l’égalité des opportunités et des accès », terme cher à Emmanuel Macron. Ce dernier « semble partager avec Saint-Simon une même antipathie pour la rente et l’héritage » (Brice Couturier, Macron, un président philosophe, cité p. 67). Une antipathie notamment traduite par la transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, sanction de « la rente » au profit de « l’innovation » – et joli cadeau aux « très riches dont le patrimoine est essentiellement mobilier » (p. 294).

Mais cette hostilité partagée envers la notion d’héritage dépasse largement le cadre économique. Car, de ces entraves évoquées, la plus importante, la première, c’est la famille traditionnelle, elle qui s’oppose principiellement à « l’égalité des chances ». Une institution moribonde qui « s’est isolée, s’est murée, s’est fermée, s’est faite caste », comme le déclare Pierre Leroux cité à la page 49. Une institution qu’il convient maintenant de décloisonner, de recomposer à l’envi (step family), de dénaturer, bref, de liquider. Une institution, encore, « où le rôle des parents 1 et 2 – une numérotation qui fait craindre à l’Association des familles homoparentales que ne se forme subrepticement « une hiérarchie parentale » – se limitera à celui d’une cellule souple et temporaire d’accompagnement, d’acculturation et d’éducation » (p. 52).

Fétichisme de l’unité, non aux frontières, oui à « l’Europe »

Le nouveau monde ne peut se heurter à des divisions, celles qu’implique la famille, donc, mais aussi, en toute logique, celles des frontières. En contradiction avec le fantasme d’unité dont Frédéric Rouvillois nous montre qu’il est l’un des principes moteurs du saint-simonisme, ces barrières retardent la marche du progrès universel. Sources de conflits (investissements économiques inutiles), les frontières nationales sont nécessairement vouées à disparaître.

Dans le passionnant chapitre « Lever les frontières », Rouvillois montre comment le saint-simonisme a été l’une des inspirations premières de l’idée d’un marché unique européen : les États-Unis d’Europe, de Charles Lemonnier à la création de la CECA, dirigée par le saint-simonien déclaré Jean Monnet. Une influence évidente sur un président particulièrement européiste, déclarant par exemple, dans son livre-programme Révolution, que « l’Europe est notre chance pour recouvrer notre pleine souveraineté » (cité p. 184) ; un point de vue particulièrement bien mis en pratique dans la gestion de la pandémie de Covid-19…

La grande famille humaine

Ne pas s’y méprendre, le zèle européiste d’Emmanuel Macron n’est qu’une simple étape dans la réalisation d’un « projet » (!) mondialiste plus vaste. Car, pour Macron comme pour Saint-Simon, l’Europe a vocation à être « le moteur de la mondialisation » (p. 189). F. Rouvillois expose la matrice idéologique de cette mondialisation heureuse : elle n’est que « la traduction, sur un plan politique, économique et juridique, de la mutation […], du dépassement des identités et du métissage généralisé » (p. 187) que produit l’axiomatique saint-simonienne de l’unité. Pour n’en citer qu’un exemple, on peut en trouver une expression chez Alexis Transon lorsqu’il prophétise que « l’unité de race n’est point dans le passé, c’est la promesse de l’avenir » (cité p. 110).

En même temps mais pas pour tous

Liquidation est la passionnante généalogie d’une pensée hybride, d’un social-libéralisme qui consacre en même temps l’égalitarisme et une vision épistocratique du pouvoir, d’un système qui, finalement, réconcilie si bien la gauche et le CAC 40.

Le numérique à la place du chemin de fer, le startuper à la place du capitaine d’industrie ; les analogies entre le saint-simonisme et la vision macroniste du monde sont légion. On suit volontiers Frédéric Rouvillois dans la présentation méticuleuse de cette filiation : c’est le même socle progressiste qui se donne comme destin d’achever l’ancien monde, vu comme celui des rigidités, des solidités, des identités, pour laisser place au nouveau, celui de l’innovation, de la mobilité, de la fluidité.

Tant mieux pour les (très) riches, tant pis pour les autres.

Clément d’Augis
21/02/2021

Frédéric Rouvillois, Liquidation – Emmanuel Macron et le saint-simonisme, Éditions du Cerf, 304 pages, 20 euros.

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