Il est des esprits qui ne conçoivent l’homme et la société qu’à deux niveaux d’analyse. Ils n’envisagent que l’homme isolé, dépouillé de tout lien communautaire, décidant seul — théoriquement rationnel, mais en pratique simple récepteur de stimuli extérieurs. Et ils ne considèrent que l’échelon suprême, le macrocosme, où l’humanité prise dans sa totalité s’efface dans l’indistinction et la confusion, sans la moindre nuance. Une telle vision est fondamentalement erronée.
Andrej Kolárik, Slovaque, membre du think tank Ladislav Hanus Institute.
L’homme, atome ou rouage ?
L’homme est un zoon politikon, un animal politique, inscrit dans un lieu concret, à un moment déterminé, avec des relations spécifiques et des responsabilités réelles. L’homme n’est pas un atome. Ceux qui postulent un homme abstrait, porteur de droits abstraits, arraché à son milieu historique, et qui évaluent toute chose à l’aune de l’argent, se trompent : ils laissent l’individu livré à lui-même, séparé des siens et coupé de ses liens naturels de convivialité.
Mais d’autres ne voient dans l’homme qu’un rouage interchangeable de la collectivité, où l’initiative et la responsabilité personnelles se dissolvent, où la société de masse l’absorbe et écrase ses rêves et ses aspirations. Ce sont là deux égarements également funestes : d’un côté les individualistes radicaux, pour qui l’homme n’est qu’un atome isolé ; de l’autre les collectivistes extrêmes, qui le réduisent à une pièce anonyme d’une mécanique impersonnelle.
La liberté contre l’enracinement et la singularité
Notre époque connaît une dégradation plus insidieuse encore : la synthèse d’un individualisme radical et d’un collectivisme informe qui, au nom du libéralisme et du mondialisme, promet une liberté inédite tout en nivelant les différences et les enracinements. Ce projet s’alarme de manière presque hystérique à la moindre évocation des corps intermédiaires, imposant une forme subtile et omniprésente d’alignement forcé — où toute identité est gommée, ne laissant subsister qu’une foule grise, indistincte et déracinée, le tout au nom du progrès et de la consommation.
Pour notre part, nous considérons l’homme dans son contexte local, dans son temps propre, dans son parler du terroir, dans ses relations concrètes. Considérer l’homme concret, c’est reconnaître la spécificité du lieu : là où l’on se sent chez soi, où l’on parle la langue du pays, où l’on façonne le fromage local. Ce caractère propre, ce genius loci, se développe organiquement au fil des siècles ; il s’enracine dans la terre et dans la mémoire accumulée des générations.
Sans ce caractère local, sans cette singularité, toute l’industrie du tourisme serait impensable. Car si chaque lieu était uniformisé, que resterait-il à découvrir ?
C’est donc dans le concret que l’homme doit être envisagé, et non dans l’abstraction. La société ne doit plus être mécanique, mais organique.
Pour une société organique
Nous appelons de nos vœux une société qui ne cherche plus à standardiser l’homme — ni son travail, ni sa langue, ni sa pensée, ni sa cuisine ; une société où l’homme n’est plus réduit à un objet de régulation bureaucratique ni à un numéro anonyme dans une machine impersonnelle.
Il nous faut revenir au principe de subsidiarité. Ce qui a été accaparé par les instances supérieures doit être restitué aux échelons locaux. Ce qui relève de la nation doit être décidé par la nation. Ce qui peut être tranché par la province doit l’être par la province ; ce qui est du ressort du canton doit revenir au canton. Nous devons raffermir les corps intermédiaires, réhabiliter le localisme, souligner la dignité de l’homme, lui redonner une autorité effective, la faculté de se réaliser, des décisions à prendre et des responsabilités à assumer.
Privé de subsidiarité, sans corps intermédiaires, il ne reste rien, dans ce désert stérile et uniformisé, pour protéger le petit homme contre ce monstre omniprésent, omnipotent et se prétendant omniscient qu’est le Léviathan — ce même Léviathan qui fut à l’origine de tant de souffrances et de vies fauchées au siècle passé. Sans les corps intermédiaires, il ne subsiste aucune protection pour le faible, livré à la tyrannie, à l’arbitraire et au despotisme de ce Léviathan, face auquel il se retrouve seul et démuni.
Ce péril n’a rien de théorique. Le XXᵉ siècle n’est-il pas devenu le cimetière de sociétés ayant détruit leurs médiations organiques ? La leçon est limpide : aujourd’hui encore, la tentation technocratique ou populiste du Léviathan ne faiblit guère.
Autorité et puissance
Autorité et puissance — ces deux notions sont trop souvent confondues. L’autorité décide ce qui doit être accompli ; la puissance impose cette décision. L’autorité précède la puissance ; la légitimité précède la force. Là où la légitimité s’effondre, la force envahit tout.
Aujourd’hui, la puissance se concentre tandis que l’autorité se disperse. Aux premiers temps de notre civilisation, c’était l’inverse : les principes étaient définis par une autorité respectée et appliqués par une puissance locale. Désormais, nombreux sont ceux qui convoitent la puissance, mais rares sont ceux dont l’autorité est véritablement reconnue.
La puissance sans autorité, c’est le despotisme ; l’autorité sans puissance, c’est l’impuissance. La puissance corrompt, et la toute-puissance corrompt absolument. La puissance absolue est brute, sans forme et sans frein. Tant de chartes constitutionnelles ont cherché à en contenir les excès. Le résultat ? Des fonctions affaiblies, occupées par des intendants interchangeables, médiocres et mus par l’ambition personnelle. Les institutions prolifèrent, mais la grandeur s’efface.
La tragédie de notre génération réside dans son incapacité à faire émerger de véritables chefs — ceux qui transcendent les petites intrigues du quotidien et portent une vision authentique de civilisation, assumée par une minorité créatrice, les véritables protagonistes de notre histoire.
Reconstruire la société et les communautés
Jamais nous n’avons éprouvé une telle soif de conduite authentique — une conduite qui ne se réduise ni à la gestion ni à une autorité fictive ; où la responsabilité ne soit pas diluée dans des comités, des protocoles ou des procédures, mais où l’homme concret assume directement ses actes.
Nous devons reconstruire la société afin que l’individu ne soit ni absorbé par la masse ni isolé dans un individualisme stérile ; pour que le génie propre des communautés — leurs coutumes, leurs parlers, leurs cuisines, leurs fêtes — ne soit pas sacrifié sur l’autel de la standardisation universelle.
N’est-ce point là le drame central de notre époque ? Consentirons-nous à dériver dans le désert de l’uniformité, ou choisirons-nous de défendre l’espérance d’une société organique, différenciée et florissante ?
Andrej Kolárik
09/03/2026


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