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Des héros de la Révolution à Mamoudou Gassama : que signifie la naturalisation au mérite ?

Des héros de la Révolution à Mamoudou Gassama : que signifie la naturalisation au mérite ?

Par Michel Renard, professeur d’histoire, et auteur avec Daniel Lefeuvre de Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? (éd. Larousse, 2008) ♦ FIGAROVOX/TRIBUNE – Mamoudou Gassama, qui a sauvé un enfant sur un balcon à Paris, sera naturalisé français. Cette «citoyenneté d’honneur» était déjà prévue par une loi de 1792, selon l’historien Michel Renard, qui en interroge la pertinence à l’heure de l’immigration de masse.


Devenir français à titre de récompense ou à titre d’honneur n’est pas nouveau. Encore faut-il mesurer les motivations de cette décision politique qui sanctifie plus souvent le symbole qu’elle n’évalue la portée manifeste de ses conséquences.

Par une loi d’août 1792, la Révolution française accordait le titre de citoyen français à «des hommes qui, par leurs écrits et par leur courage, ont servi la cause de la liberté, et préparé l’affranchissement des peuples, [et] ne peuvent être regardés comme étrangers par une Nation que ses lumières et son courage ont rendue libre». Mais comme ce titre n’était lié à aucune des obligations habituelles (résidence en France et prestation du serment civique), la mesure restait emblématique. C’était une citoyenneté d’honneur, marque de l’horizon universaliste des Jacobins, sans plus d’implication. Furent de la sorte distingués des Américains, des Anglais, des Allemands, des Polonais: Thomas Paine, George Washington, Jeremy Bentham, Anacharsis Cloots, Thadée Kosciuszko et d’autres encore. On oublie souvent que la Convention annula de fait cette loi par les décisions du 5 nivôse an II (2 décembre 1793): «Tous les individus nés en pays étrangers sont exclus du droit de représenter le peuple français», et Les citoyens nés en pays étrangers qui sont actuellement membres de la Convention nationale ne pourront à compter de ce jour participer à aucune de ses décisions».

L’image généralisante se heurtait aux réalités concrètes des conflits qui opposaient la France aux puissances européennes.

Dans un autre sens, le 26 octobre 1870, le gouvernement dit de «Défense nationale» décrète que les étrangers qui auront pris part à la guerre aux côtés de la France seront naturalisés sans délai. Or, les Allemands constituaient la première colonie étrangère à Paris (70.000 personnes) et voyaient grandir la suspicion à leur égard. De nombreux Allemands déposèrent donc des dossiers de naturalisation en référence à cette loi exceptionnelle, arguant de leur participation à la Garde nationale ou de leur mariage avec une Française (voir l’article de Mareike König, «Les immigrés allemands à Paris, 1870/71», éd. Mémoire-Génériques, 2010).

Dans ce cas, la loi a précipité une francisation de cœur et le choix d’une patrie d’adoption déjà effectuée. Ce qui ne recoupe pas la conjoncture présente.

Plus près de nous, en 1999, une polémique a opposé au garde des Sceaux, la socialiste Elisabeth Guigou, la droite soutenant les revendications des légionnaires. Avant de naturaliser automatiquement un légionnaire blessé en mission, la Chancellerie souhaitait pouvoir vérifier son «degré d’attache avec la France». Le symbole du «sang versé» ne semblait pas suffisant. Le héros n’était pas immédiatement reconnu tel. On va plus vite aujourd’hui. Le 30 novembre 1999, le député Claude Goasguen s’exclamait en séance à l’Assemblée: «J’étais pour moi persuadé que servir dans la Légion donnait droit à l’acquisition de la nationalité française ; comme beaucoup de nos compatriotes, j’ai été surpris d’apprendre que ce n’est pas le cas, même pour ceux qui ont été blessés. Les dossiers s’accumulent dans des administrations dont les fonctionnaires n’ont jamais connu le feu». Finalement, les parlementaires socialistes déposèrent une proposition de loi qui allait dans le même sens que celui de l’opposition et la garde des Sceaux s’y rallia non sans susciter les sarcasmes pour sa volte-face. La loi ne concernait que quelques cas par an.

En France, 66.654 étrangers ont été naturalisés par décret en 2017, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Ils ont, en principe, répondu à des exigences juridiques et d’assimilation en matière linguistique et de connaissances de l’histoire et de la culture françaises.

Le Malien Mamoudou Gassama est une «exception», souligne le président Macron. Peut-être. Mais n’est-il pas prisonnier d’une campagne d’opinion qui vante les mérites de l’immigration de masse en France et tait toutes les violences et les impossibles défis qui l’accompagnent? Mamoudou Gassama semble être celui qui devrait effacer ce qu’on ne veut pas voir. Tâche dont à lui seul, bien sûr, il ne s’acquittera pas. Comment ne pas opposer l’incroyable écho du geste du jeune Malien et la désolante pudeur devant les morts de soldats français, au Mali, par exemple?

L’instrumentalisation d’une naturalisation pour «héroïsme» a déjà fonctionné avec Lassana Bathily lors de la prise d’otages à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, le 9 janvier 2015. On pétitionnait pour qu’il obtienne la naturalisation immédiate. Ce qui fut le cas. Mais si Manuel Valls avait uniquement salué «l’acte de bravoure», le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, n’hésitait pas à déclarer que Lassana Bathily était «devenu le symbole d’un islam de paix et de tolérance».

A naturaliser des symboles, on risque de passer à côté des courants profonds de l’histoire concrète et de ses périls.

Michel Renard
31/05/2018

Source : Le Figaro.fr

Crédit photo : Damien Bob [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons


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