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De quoi le « Système » est-il le nom ?

De quoi le « Système » est-il le nom ?

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Par Alain de Benoist, philosophe, politologue, écrivain ♦ Le mot « système » s’est imposé dans le débat d’idées et dans le débat politique. Tout le monde est « anti-système »… ou se présente comme tel. Même Emmanuel Macron soutenu par le… système médiatique et bancaire ! Mais d’où vient le mot système ? A quoi correspond-il ? La pensée unique l’irrigue-t-il ? Auteur du Moment populiste chez Pierre Guillaume de Roux, Alain de Benoist répond dans un entretien accordé à l’abbé Guillaume de Tanoüarn dans Monde et Vie de mars 2017 (p. 8-9).
Polémia.


On parle aujourd’hui beaucoup du « Système ». Mais d’où vient ce mot et qui l’a employé le premier dans un sens politique ?

Historiquement, on pourrait faire remonter l’usage politique du terme à 1719-1720, lorsque les quatre frères Pâris mirent un terme au « système de Law », c’est-à-dire au « système » imaginé par le financier d’origine écossaise John Law visant à remplacer, pour faciliter le commerce, les espèces métalliques par du papier-monnaie. L’événement fut assez marquant pour que Littré, dans son dictionnaire, définisse encore l’ « antisystème » comme un « système financier opposé au système financier de Law ».

A une date plus récente, il faut signaler que, sous la République de Weimar, les nationalistes allemands dénonçaient volontiers le Systemzeit (le « temps du Système ») et qu’ils s’en prenaient aussi aux « politiciens du Système », à la « presse du Système », aux « partis du Système », etc. Cet usage polémique a probablement servi d’exemple ailleurs.

En France, le livre de Jean Maze intitulé Le Système connut un certain succès lors de sa sortie en 1951. Il ne s’agissait toutefois que d’un ouvrage sur l’Epuration (qui a d’ailleurs été réédité en 2012 sous le titre La Tragédie de l’Epuration). Ce Jean Maze, né en 1911 et dont on ne sait pas grand-chose, s’appelait en réalité Jean-Marie Zidler. Spécialiste de l’aménagement du territoire et du développement local, il était le fils du poète et auteur dramatique Gustave Zidler (1862-1936), qui fut aussi professeur au lycée Hoche de Versailles. Déjà auteur, sous le pseudonyme d’Orion, d’un Nouveau Dictionnaire des girouettes paru en 1948, il devait encore publier en 1960, chez Fayard, un autre livre intitulé L’anti-système, qui n’eut pas le succès du précédent, mais a pu contribuer à populariser cette expression. J’ai cependant le souvenir que, dans ma jeunesse, c’est-à-dire dans les années 1960, le mot « Système » était encore rarement employé : on parlait plutôt de « Régime », et l’on qualifiait ses défenseurs de « régimistes » !

Dans les années 1970, les termes « système » et « anti-système » commencent à se répandre dans le discours public. Le parti communiste en fait déjà usage à cette époque. Mais c’est surtout au tournant de ce siècle que l’emploi du terme se généralise. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon l’utilisent aujourd’hui constamment. Philippe Poutou, candidat du NPA à l’élection présidentielle, se présente comme le « seul vrai candidat antisystème » ; François Fillon dénonce le « système » qui a cherché à l’atteindre à travers le Penelopegate, et Nicolas Dupont-Aignan reprend sur son blog un slogan des Indignés espagnols : « Je ne suis pas anti-système, le système est anti-moi ! »

Mais que doit-on comprendre exactement sous ce mot de « Système » ?

Un système se définit, de façon assez classique, comme un ensemble d’éléments interagissant entre eux selon certains principes ou certaines règles. Cette idée d’interaction est très importante. On la retrouve à la base de la cybernétique ou encore de la théorie générale des systèmes, dont le grand théoricien fut Ludwig von Bertalanffy (1901-1972). La critique du système repose sur cette idée qu’il ne sert à rien de s’en prendre à telle ou telle composante politique ou sociale, à tel ou tel parti plutôt qu’à un autre, parce que tout est lié, que tous les éléments forment bloc et qu’il faut donc les rejeter en bloc également. Cette approche « systémique » est assez comparable à la façon dont, pour les ethnologues, les cultures forment des ensembles indissociables, où chaque élément ne prend sens qu’en fonction du tout, et où le tout présente des propriétés dites émergentes qui empêchent de l’analyser comme la simple addition de ses parties.

La dénonciation du Système représente, certes, un discours critique assez vague. Les choses s’éclairent si on ajoute un adjectif : les maurrassiens s’en prennent au système démocratique, les antilibéraux au système capitaliste, les écologistes au système productiviste, les tenants de la théorie du genre au système familial. Cependant, si le mot Système est vague, cela correspond aussi à son caractère intrinsèquement englobant. Une critique anti-Système est toujours une critique globale. Elle peut viser le couple droite/gauche, le système des partis, la classe politique dans son ensemble, ou encore ce qu’on appelle l’Establishment, la Caste, la Nouvelle Classe, les élites, etc. Dans tous les cas, on s’en prend à un tout dont les parties font système.

Vous êtes l’inventeur de l’expression de « pensée unique ». Est-ce cette « pensée unique » qui irrigue le Système ? Comment la décririez-vous aujourd’hui ?

Les deux phénomènes sont liés dans la mesure où la diffusion de la pensée unique a fortement contribué à faire percevoir le Système dans ce qu’il peut avoir d’homogène et d’homogénéisant. Le tarissement de l’offre électorale, le recentrage des programmes, la fin des clivages traditionnels, l’abandon du socialisme par la gauche et l’abandon de la nation par la droite, la conversion de la social-démocratie à l’axiomatique du marché, le fait que les élections ne débouchent jamais sur une véritable alternative mais seulement sur une alternance (avec, de surcroît, des gouvernements de droite qui font une politique de gauche et des gouvernements de gauche qui font une politique de droite), bref, tout ce qui fait que le Système apparaît désormais nettement comme un système est allé de pair avec l’avènement d’une pensée unique aujourd’hui alimentée par deux éléments essentiels, quoique très différents : d’une part, la langue de bois du politiquement correct, qu’on peut très justement comparer à la « novlangue » orwellienne ; de l’autre, le règne de l’expertocratie, qui considère que les problèmes politiques sont en dernière analyse des problèmes techniques, pour lesquels il n’existe par définition qu’une seule solution optimale rationnelle (d’où l’idée qu’ « il n’y a pas d’alternative »).

Suffit-il d’invoquer un « pouvoir culturel » de gauche pour expliquer le Système ?

Je ne le pense pas. Ce qui sert d’idéologie implicite au Système, ce ne sont pas des idées de gauche au sens traditionnel ou « gramscien » du terme. C’est un mélange assez nouveau d’individualisme, de droits-de-l’hommisme, de croyance au progrès et de fétichisme de la marchandise, ordonné à l’idée, relativement nouvelle elle aussi, qu’une société peut se réguler entièrement sur la base du contrat juridique et de l’échange marchand. Le Système désigne une société fondée sur l’amnésie programmée, l’effacement des limites, la fin des frontières et des généalogies. C’est la société du self made man (l’homme qui s’engendre et se construit lui-même à partir de rien), des droits individuels censés appeler une réponse institutionnelle à n’importe quelle forme d’aspiration ou de fantasme. Une société où la révolution du désir a remplacé le désir de révolution !

Peut-on parler d’une mondialisation du Système ?

On peut le faire si l’on admet que la plus grande partie de l’humanité, du moins sa partie occidentale, adhère à un modèle anthropologique où l’homme est posé comme une monade qui se suffit à elle-même, un être fondé à toujours rechercher son meilleur intérêt personnel et qui fait de cette démarche la seule raison d’être de sa présence au monde. Ce modèle se confond à mes yeux avec le système capitaliste, avec ce qu’il suppose de primat des valeurs marchandes et d’illimitation dans la transformation du monde en un immense marché. Mais il ne faut pas oublier que la mondialisation engendre aussi des fragmentations nouvelles, et que tout ce qui triomphe approche par là même de sa fin.

Un peu partout dans le monde s’élèvent des voix qui réclament une politique anti-Système. Vous venez vous-même d’écrire un livre intitulé Le Moment populiste. Le populisme est-il toujours anti-Système ? Le mouvement anti-Système est-il forcément populiste ?

On peut être très critique vis-à-vis du Système de manière aristocratique ou cynique, sans être le moins du monde populiste. En revanche, le populisme est presque toujours anti-Système, dans la mesure où il s’oppose aux oligarchies qui en constituent l’armature. L’opposition du peuple et des élites, de « ceux d’en bas » à « ceux d’en haut », correspond à un nouveau mode d’articulation de la demande politique et sociale qui, dans une perspective contre-hégémonique, correspond exactement à la définition du populisme. Celui-ci n’est pas une idéologie, mais plutôt un style. L’adoption du style populiste par des mouvements politiques d’un type nouveau s’exerce aux dépens des vieux partis de gouvernement qui, peu à peu, ne parviennent plus à réunir qu’une minorité de suffrages. L’axe horizontal du vieux clivage gauche/droite se trouve ainsi remplacé par un axe vertical. La démocratie libérale, qui substitue la souveraineté parlementaire à la souveraineté populaire, ce qui entraîne une gravissime crise de la représentation, est de son côté mise en accusation au nom d’une démocratie plus directe, de type participatif ou référendaire. Nous voyons cela se produire tous les jours autour de nous.

Il faut cependant noter que les partis anti-Système ne sont pas des partis révolutionnaires. Ils critiquent globalement le Système sans nécessairement proposer des modèles de société différents. Peut-être est-ce par là qu’ils montrent à leur tour leurs limites. Cela dit, les partis et les mouvements populistes ne résument pas à eux seuls le populisme. Il faut encore compter avec ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple », c’est-à-dire la tendance spontanée des peuples à vouloir décider par eux-mêmes des conditions de leur propre reproduction sociale. En clair : leur désir de conserver leur mode de vie, leurs valeurs partagées, leur mémoire historique, leur sociabilité, que le Système cherche à démanteler. C’est probablement à ce populisme-là qu’il faut prêter le plus attention.

Alain de Benoist
Propos recueillis par l’abbé Guillaume de Tanoüarn
Mars 2017

Source : Monde et Vie de mars 2017 (p. 8-9).

Bibliographie

a) Alain de Benoist, Le Moment populiste. Droite-Gauche, c’est fini, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2017.
b) Jean Maze, Le Système , 1943 – 1951, Paris Segur 1951, 286 pages
(Jean Maze Pamphlet contre l’épuration, « mode de gouvernement », et le tripartisme de l’immédiat après-guerre où démocrates-chrétiens, socialistes et communistes se partagent le pouvoir. Avec un index des noms propres).‎

Correspondance Polémia – 2/04/2017