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Procès du Carlton : l’indécence commune en spectacle

Procès du Carlton : l’indécence commune en spectacle

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Chronique de Michel Geoffroy, essayiste.

♦ A l’occasion du procès dit du Carlton, dans lequel Dominique Strauss-Kahn comparaissait, le procureur de la République, demandant la relaxe de l’intéressé, a posé la question suivante, amplement médiatisée : « Un homme puissant serait-il nécessairement coupable ? » (Le Monde du 9/2/2015).

Au-delà des vicissitudes de ce procès minable, cette question révèle surtout la façon dont l’oligarchie conçoit désormais son statut et sa responsabilité.


Noblesse oblige

Dans la tradition européenne, en effet, le pouvoir impose des obligations. Et plus le pouvoir est grand, plus les obligations augmentent.

La vieille formule « Noblesse oblige » en témoigne : le fait d’exercer un pouvoir sur autrui ne donne pas le droit de s’affranchir des règles communes mais, au contraire, d’en supporter davantage, ce qui fonde le code de l’honneur auquel on ne saurait déroger sans déchoir de sa condition et encourir l’opprobre. C’est pourquoi notamment la noblesse payait l’impôt du sang : elle avait le « privilège » de mourir au service du roi et de le servir en toutes circonstances.

Il s’agit d’un principe général que l’on retrouve dans presque toutes les civilisations : jusques et y compris chez l’empereur de Chine dont le comportement doit être exemplaire pour maintenir l’ordre du monde et la solidité des lois de l’empire, ce qui suppose qu’il conserve en permanence « le mandat du ciel ». Et qu’il s’impose donc un code de vie extrêmement rigide, symbolisé par la redoutable étiquette de la Cour impériale. Ou bien encore par le dur code d’honneur des samouraïs.

Le monarque n’a pas d’intimité.

De même, le monarque européen, l’homme le plus puissant du royaume puisqu’il est normalement le lieutenant de Dieu, ne peut jouir des mêmes droits et avantages que le plus humble de ses sujets. Au contraire, il ne s’appartient plus : homme public, incarnation vivante de la continuité de la nation, il ne dispose même plus du droit à l’intimité.

Il est d’ailleurs significatif que la monarchie française déclinante s’accompagnait du spectacle du roi Louis XVI s’efforçant de goûter en famille les joies simples d’un fermier de pacotille dans les jardins de Versailles ou jouant au serrurier à ses moments perdus, comme s’il rêvait de n’être qu’un quidam parmi d’autres. Il allait bientôt être exaucé…

Toute une littérature (et un cinéma) à l’eau de rose a d’ailleurs brodé à l’infini sur le thème du pauvre prince ou de la malheureuse princesse qui ne peut aimer la personne de son choix.

Pleurons dans les chaumières sur les peines de cœur de ceux qui en réalité n’ont pas le courage de se plier aux règles de leur statut ! Et pleurons en chœur la figure emblématique de la pitoyable Lady Di, incarnation contemporaine de cette éternelle méprise…

Le droit à l’indécence        

Mais aujourd’hui nous sommes aux antipodes de cette philosophie morale du pouvoir.

Les puissants de ce monde non seulement prétendent ne pas respecter la morale commune – la décence commune, comme disait G. Orwell – mais ils revendiquent en outre hautement le droit à cumuler pouvoir, argent et tranquillité privée : le beurre et l’argent du beurre.

C’est l’âge où un président de la République se déplace en scooter dans Paris pour aller chez sa maîtresse, où des politiciens se font payer des vacances par les patrons des grandes entreprises mondiales et où un président du FMI trouve normal de baiser quand bon lui semble.

L’indécence libérale.

Car l’indécence est devenue la marque commune de l’oligarchie occidentale.

L’oligarchie se distingue non parce qu’elle s’applique une morale plus exigeante que celle du reste de la population, mais par le fait qu’elle est, au contraire, devenue tout simplement immorale. Car elle ne reconnaît plus aucune limite à son intérêt de caste ni à ses penchants.

Car l’oligarchie applique à la lettre l’idéologie libérale et l’esprit soixante-huitard : ce sont les vices privés qui fondent le bien public. Et il faut jouir sans contraintes.

Donc, plus je défends mon intérêt personnel égoïste, plus j’améliore la société. Plus je délocalise en créant des déserts industriels et sociaux dans mon pays, plus j’améliore le fonctionnement du marché. Et après moi le déluge : la « main invisible » du marché pourvoira aux conséquences.

Voilà une morale bien commode ! On l’appelle « pragmatisme » en novlangue, ce qui veut dire que l’on n’entend pas respecter les règles communes, au nom de « l’efficacité » ; mais il faut, bien sûr, traduire efficacité par « intérêt » de nos jours.

Faites comme je dis, pas comme je fais !

On voit ainsi le spectacle curieux de ces grands patrons qui recommandent la modération salariale au reste de la population, tout en cumulant salaires mirobolants, actions gratuites et indemnités de licenciement confortables ; ou qui recommandent de réduire la protection sociale en bénéficiant de somptueuses retraites chapeau ; ou qui nous expliquent que « l’emploi à vie c’est fini » (*) tout en cumulant allégrement les jetons de présence, les missions de conseil, les conférences rémunérées et les honoraires d’avocat d’affaires ; ou ces ministres du Budget qui fraudent le fisc ; ou ces histrions médiatiques et moralisateurs qui gagnent en une soirée télévisée l’équivalent d’un an de SMIC.

Le droit de se cacher du reste de la population.

Mais cela ne leur suffit pas.

Ces hommes et ces femmes de pouvoir revendiquent en outre hautement le droit à l’intimité, celui d’avoir « une vie privée », comme on dit, c’est-à-dire en réalité de faire tout ce qu’ils veulent sans être vus ni a fortiori importunés par leurs concitoyens.

Comme le dit significativement l’avocat de Dominique Strauss-Kahn, Maître Richard Malka, « cette affaire a transformé 60 millions de Français en voyeurs » (Le Monde du 20 février 2015) : affirmation significative qui, outre qu’elle renverse habilement la présomption de culpabilité, oublie le fait qu’un homme qui a du pouvoir, homme politique de surcroît, est forcément sous le regard de ses concitoyens .

Mais c’est justement ce que l’oligarchie ne supporte pas.

Elle veut bien exercer le pouvoir, profiter de tous ses avantages, mais ne veut surtout pas être visible du commun des mortels, ni, bien sûr, rendre des comptes.

D’ailleurs, aujourd’hui les vrais « décideurs » ne sont pas sur le devant de la scène médiatique ni politique. Ils restent discrets, on pourrait même dire secrets, et les médias les épargnent de leurs investigations. Et pour cause : ce sont eux les vrais patrons.

Ils préfèrent ne pas être vus, tout en bâtissant tous les jours une société de la surveillance où les moindres faits et gestes du reste de la population sont épiés, filmés, enregistrés, analysés et contrôlés. Au nom d’une « transparence » qu’ils ne supportent pas pour eux-mêmes.

Les oligarques à la lanterne !

Comme l’écrivait si bien Chateaubriand, la Noblesse a décliné quand elle est passée des services aux privilèges et des privilèges aux prétentions. C’est-à-dire quand elle a fini par oublier que la justification de son pouvoir résidait dans le respect de règles plus dures que celles applicables aux autres hommes.

C’est bien pourquoi l’oligarchie qui nous gouverne n’est plus, depuis longtemps, une aristocratie.

Les oligarques à la lanterne !

Michel Geoffroy
22/02/2015

Note :

(*) « L’emploi garanti à vie c’est fini », Jacques Gounon, président d’Eurotunnel (Les Echos du 16 novembre 2014).

Correspondance Polémia – 1/03/2015

Image : les « people indécents », Dominique Strauss-Kahn et Lady Di.