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Le libéralisme libertaire : un constat d’échec mondial

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Michel Geoffroy, essayiste

♦ L’échec indéniable du socialisme et celui, sanglant, du communisme au XXe siècle ne doivent pas masquer que nous assistons en direct à l’échec de l’idéologie qui leur a succédé : le libéralisme libertaire.


Une vieille idéologie

Cette vieille idéologie (1) repose sur la croyance que le marché, mû par la multiplicité des décisions individuelles rationnelles, produirait des résultats meilleurs en tout à ceux de l’intervention publique, qui serait en outre liberticide par essence. Le libéralisme suppose aussi que dans un marché libre tout le monde serait gagnant, notamment parce que la richesse des uns profiterait à tous.

Dans les années 1980 un nombre considérable de gens, en réaction contre les excès du fiscalisme social-démocrate et à la suite de l’effondrement du communisme, ont adhéré à cette croyance, y compris à droite. Ils ont donc poussé à l’adoption de mesures libérales consistant principalement à déconstruire les réglementations (sociales) et les frontières (économiques, puis politiques), censées faire obstacle à la manifestation des bienfaits du marché libre ou du doux commerce.

Le libéralisme libertaire règne donc en maître depuis la fin du XXe siècle en Occident. Il domine les médias – donc les esprits –, il est devenu l’idéologie de l’oligarchie et il inspire les politiques, et notamment l’Union européenne. Il est encore prôné par des candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2017.

Cependant il produit partout les mêmes résultats : au mieux médiocres et catastrophiques la plupart du temps pour le plus grand nombre.

La destruction des frontières économiques : un cataclysme occidental

L’ouverture des frontières économiques, en Europe principalement mais pas uniquement (2), a produit en effet l’ajustement à la baisse des salaires et des emplois des travailleurs européens, confrontés à la concurrence des zones et des peuples à plus bas coût, conformément à la théorie économique. En outre, dans la mesure où la mise en place de l’euro ne permet plus l’ajustement par les taux de change nationaux, celui-ci s’effectue directement sur l’emploi et les salaires.

La dérégulation des frontières économiques européennes a surtout produit la désindustrialisation, les délocalisations et l’immigration. Car le secteur productif s’est installé dans les pays les moins disants en matière salariale et sociale, ne restant en Europe que ce qui ne peut pas encore se délocaliser complètement : les services et la haute technologie. Les grandes entreprises ont aussi encouragé l’immigration qui produit les mêmes effets que la délocalisation : faire pression à la baisse sur l’emploi et les salaires des autochtones (3).

Les Européens n’ont donc bénéficié que marginalement de l’ouverture des frontières économiques : certes, une baisse du prix des importations et la possibilité d’acheter des fraises en toute saison mais… à mettre en regard de la progression du chômage et de la précarité de l’emploi, de la stagnation des revenus et du laminage des petits commerces et des PME – sans parler des conséquences sécuritaires catastrophiques de la destruction des frontières européennes.

Un phénomène identique se produit d’ailleurs aux Etats-Unis aux dépens des salariés autochtones les moins diplômés qui subissent les conséquences à la fois du libre-échange entraînant la disparition d’emplois dans les secteurs concurrencés par l’étranger et de l’arrivée sur le marché du travail de masses d’immigrants moins disants au plan salarial, notamment parce qu’ils sont souvent en situation irrégulière.

L’exemple américain dément donc l’antienne libérale selon laquelle les pesanteurs excessives du droit social en France provoqueraient le chômage : la protection sociale est beaucoup plus faible aux Etats-Unis et pourtant la dynamique du chômage « importé » est identique.

Un chômage de masse

L’Europe est aujourd’hui, à de rares exceptions, confrontée, à un chômage de masse et à une raréfaction de l’emploi durable (4), dans des proportions inconnues depuis la grande crise de 1929 (5). Elle doit au surplus supporter l’inactivité croissante des immigrants qui pèse sur les comptes et les budgets sociaux.

Les intellectuels libéraux prétendent classiquement que ce chômage correspondrait à un ajustement à la concurrence mondiale des économies, qui pourrait être résolu si les travailleurs européens savaient se montrer mobiles et « flexibles » : c’est-à-dire s’ils acceptaient de revoir à la baisse leur situation. Et qu’à terme se produira un équilibre mondial.

Mais à l’évidence cet ajustement n’en finit pas, d’autant qu’on peut douter que les Occidentaux souhaitent s’aligner sur les conditions de travail et de rémunération des salariés du Pakistan ou souhaitent émigrer pour travailler dans une usine chinoise, ce qui reviendrait à abandonner un siècle de luttes sociales.

Une dépendance dangereuse

Les libéraux expliquent, tout aussi classiquement, que l’ouverture des frontières conduit à la spécialisation des pays dans les secteurs où ils disposent des meilleurs avantages comparatifs et que cette spécialisation est mutuellement profitable.

Mais cette « spécialisation » recouvre en réalité la disparition progressive du secteur productif en Europe (6) – y compris dans les techniques de pointe (7) –et une dépendance croissante à l’égard de l’étranger, de plus en plus inquiétante dans un monde dangereux quand elle concerne des productions vitales, comme l’énergie, la terre ou l’agriculture.

La paupérisation du secteur public

La mise en œuvre de l’idéologie libérale a conduit aussi à réformer les Etats et à la privatisation progressive du secteur public, censée produire de meilleurs services à moindre coût.

Le bilan n’est pas non plus probant pour l’usager, même si ceux qui ont acquis les biens privatisés ont réalisé en général de bonnes affaires.

La privatisation n’a pas empêché la hausse des coûts pour l’usager, les redevances prenant la succession des impôts, comme le montre en France l’exemple des sociétés autoroutières.

La plupart des pays occidentaux connaissent ainsi les mêmes symptômes : baisse de qualité des services publics (8), augmentation des taxes, prix et redevances, dégradation des infrastructures publiques.

Contrairement à ce qui a été dit au début sur la nécessité pour les Etats de se « recentrer sur leurs missions régaliennes », le mouvement de privatisation touche désormais aussi les missions souveraines des Etats : comme en témoigne la privatisation croissante de la fonction sécuritaire voire, comme aux Etats-Unis, la privatisation rampante des forces armées (9).

La libéralisation de l’économie va partout de pair avec la paupérisation des Etats, dont les finances doivent faire face aux ravages sociaux provoqués par la progression du chômage et de l’immigration de masse, ou, comme en 2009, à venir au secours du secteur bancaire. Ce qui permet en retour aux mêmes libéraux de mettre en accusation de plus belle la « mauvaise gestion » et les déficits publics, pour imposer toujours plus leur politique !

Mais qui pâtit le plus de la dégradation des services publics ? Les moins riches.

La fin de l’ascenseur social

La mise en œuvre du programme libéral a aussi provoqué l’arrêt du processus de réduction des différences de revenus à l’œuvre en Occident depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Elle a eu aussi pour effet collatéral de laminer la classe moyenne et de mettre en panne l’ascenseur social.

De nombreuses études (10) montrent que les écarts de revenus n’ont cessé de progresser : les riches deviennent de plus en plus riches et c’est d’ailleurs pourquoi ils sont globalement favorables à l’idéologie libérale – comme ils sont favorables au mondialisme qui permet aux grandes entreprises et à l’industrie du luxe d’optimiser les profits sur une échelle planétaire.

On doit aussi prendre en compte l’effet des politiques fiscales également conduites au nom du néo-libéralisme : c’est-à-dire la réduction des impôts sur les entreprises (11) et les hauts revenus (au nom de l’adage « Trop d’impôts tue l’impôt »). De fait, les riches payent moins d’impôts sur le revenu que les moins riches car ils disposent de capacités « d’optimisation fiscale » – mot novlangue pour dire dissimulation fiscale – supérieures : c’est pourquoi l’oligarchie est partout très favorable au libéralisme libertaire.

Les gagnants du libéralisme

Il y a, bien sûr, en effet des gagnants du libéralisme libertaire : non seulement les super-riches, mais aussi ceux qui travaillent dans un secteur protégé de la concurrence mondiale. Ces derniers bénéficient de la baisse des prix engendrée par le libre-échange sans en supporter les inconvénients sur leur emploi.

Il en va de même des surdiplômés (ex. : en France, ceux issus des grandes écoles) qui, globalement, échappent au chômage et constituent les gros bataillons des dirigeants des entreprises mondialisées et des expatriés ; ils en profitent pour rallier les pays où la pression fiscale engendrée par la paupérisation des Etats et des régimes sociaux est la moins forte. La majorité d’entre eux, en outre, dans leur cursus universitaire, ont multiplié les « stages » à l’étranger pour se préparer, dans les meilleures conditions, à être de futurs travailleurs nomades.

Enfin, on n’oubliera pas que les autres gagnants du Système sont… les immigrés qui bénéficient de toutes les attentions des pouvoirs publics pour s’installer en Occident, c’est-à-dire dans des pays de cocagne par rapport à leur patrie d’origine.

Un passif sans actif ?

Il est bien difficile de mettre, en face de ce passif, un réel apport pour le plus grand nombre de la mise en œuvre depuis 30 ans de l’idéologie libérale et libertaire.

C’est justement ce à quoi servent les « réformes sociétales » : faire croire que le « progrès social » se poursuit, quand la régression est à l’ordre du jour pour la majorité de la population.

Le discours libertaire en matière de mœurs, de drogue, d’éducation ou de sexe sert à détourner l’attention sur la triste condition de l’homme occidental en général et européen en particulier depuis la fin du XXe siècle.

C’est pourquoi il constitue une composante indispensable à l’idéologie libérale dominante : il sert d’emballage pour faire avaler la mauvaise médecine néo-libérale au bon peuple transformé en « ressource humaine » jetable et bientôt remplacé.

On le prétend libéré quand il perd sa souveraineté – donc sa liberté – en tant que peuple, au profit des forces impersonnelles et brutales des marchés. On le prétend libéré quand il est progressivement dépouillé de son identité collective, de sa culture et de son territoire. On le prétend libéré quand ses moindres faits et gestes sont observés, contrôlés et censurés par le Pouvoir. Quelle belle libération !

La ruse du diable néo-libéral

Le volet libertaire du néo-libéralisme sert à entretenir la confusion, volontaire, entre libéralisme et liberté ainsi qu’entre liberté économique et mondialisme (l’autre nom du vieux cosmopolitisme). C’est la grande ruse du libéralisme-libertaire.

Comme la défense des entreprises par les organisations patronales entretient volontairement la confusion entre les intérêts des grandes – en majorité transnationales désormais – et ceux des PME, qui restent en majorité nationales.

En réalité le libéralisme libertaire détruit les racines de la liberté car il tend à détruire les communautés – par la promotion d’un individualisme radical et d’une immigration de masse – et la souveraineté des nations – par la déconstruction des Etats.

Il est frappant de constater sur ce plan que la « libéralisation » économique et sociale entreprise en Occident depuis la fin du XXe siècle se double d’une réduction constante des libertés publiques, sans précédent dans l’histoire moderne, sinon les régimes totalitaires du XXe siècle.

Au XVIIIe siècle la cause de la liberté économique rejoignait celle de la liberté politique : aujourd’hui elle s’en sépare toujours plus parce qu’elle détruit les nations.

La fin du rêve libéral libertaire

L’idéologie libérale/libertaire n’a toujours pas accompli, depuis maintenant 30 ans qu’elle règne sans partage, ses promesses radieuses « pour tous ».

Tout le monde se rend compte que les discours tenus par les oligarques qui s’emparaient du pouvoir dans les années 1990, qui ont notamment servi de prétextes à la déconstruction des droits sociaux, des frontières et des protections publiques (« Allégeons les charges des entreprises cela créera de l’emploi », « L’immigration est une chance », « On va bientôt équilibrer les comptes sociaux », « L’euro nous apportera la prospérité », etc.) étaient trompeurs.

Comme le marxisme, le libéralisme libertaire perd sa crédibilité à l’épreuve des faits, de plus en plus « têtus ». Nombreux sont ceux qui savent maintenant que les politiques conduites au nom de cette idéologie ne garantissent ni la prospérité ni la liberté du plus grand nombre, mais seulement celle d’une petite minorité : l’oligarchie occidentale précisément.

Et la perception de ce divorce entre le rêve et la triste réalité sème le grain de la dissidence et de la révolte populaires (12) en Occident.

Comme l’écrit si bien Hervé Juvin (13), Le Mur de l’Ouest n’est pas encore tombé. Mais il tombera.

Michel Geoffroy
15/06/2016

Notes :

1 Elle remonte au XVIIe siècle.

2 Mais les traités de libre-échange ont le même effet aux Etats-Unis.

3 Ce que recommandaient les libéraux dès le XIXe siècle.

4 Dans certains pays, comme en Allemagne ou en Angleterre, les bons taux d’emploi recouvrent la multiplication des CDD et des « petits boulots ». Il faut aussi tenir compte de l’importance de l’emploi public pour apprécier la réalité du chômage dans le secteur concurrentiel.

5 En France le chômage officiel est même très supérieur en proportion à celui de 1936, soit au plus fort de la crise des années 1930, même si le régime de protection sociale est plus favorable ! Il y a en France 2 millions de personnes qui chôment depuis 1 ou 2 ans.

6 Comme le montre le cas emblématique de la Grande-Bretagne.

7 Cf. la fin de la construction des appareils Nokia en Europe.

8 En général surchargés par suite des réductions d’effectifs ou de moyens initiée au nom de la « réduction du train de vie de l’Etat ».

9 Dans la guerre en Irak les sociétés privées de mercenaires constituaient le second contingent derrière celui des Etats-Unis et devant celui des autres co-belligérants.

10 Notamment les rapports du Boston Consulting Group.

11 Au nom de la défense de l’emploi et de la « compétitivité » des entreprises…

12 On dit « populistes » en novlangue.

13 Hervé Juvin, Le Mur de l’Ouest n’est pas tombé, éd. Pierre Guillaume de Roux, 2015.

Correspondance Polémia – 17/06/2016

Image : La République et le libéralisme