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Venezuela. Après l’intervention américaine, quelle stratégie ? Pour quel futur ?

Venezuela. Après l’intervention américaine, quelle stratégie ? Pour quel futur ?

par | 27 février 2026 | Géopolitique

Venezuela. Après l’intervention américaine, quelle stratégie ? Pour quel futur ?

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Après l’enlèvement de Maduro, la question du long terme au Venezuela et évidemment celle de la validité de l’action de Trump se pose. Cet article expose la réalité du projet de l’administration américaine, que l’on connaît mal, et les résultats inespérés qu’elle a déjà réussi à imposer, loin de la méthode US qui avait conduit au chaos irakien et syrien. Charles Granfeu est un essayiste qui connaît très bien l’Amérique du Sud pour l’avoir sillonnée, qui y vit aujourd’hui et qui vient de publier Brésil, un mensonge global, ouvrage où il décrit la dictature judiciaire du Suprême Tribunal fédéral présidé par Alexandre de Moraes.
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Une intervention américaine en question

La capture du dictateur Nicolas Maduro le 3 janvier 2026 a suscité de vives critiques, et on se demandait fort légitimement en quoi cet enlèvement pourrait bien favoriser le retour de la démocratie. On se demandait encore si, au contraire, cela n’aurait pas, pour résultat premier, un durcissement du régime, qui en représailles aggraverait les souffrances du peuple vénézuélien et stimulerait les alliances toxiques (leaders de la gauche révolutionnaire sud-américaine, Chine, Russie, Iran, sans parler du Hezbollah, du Hamas et de l’État islamique).
On argumentait aussi qu’il serait impossible de faire tomber un tel régime sans intervenir au sol avec les moyens lourds de l’armée américaine, ce qui, en filigrane, risquait de faire surgir le spectre de la guerre civile et, au-delà, transformerait la région en un Moyen-Orient sud-américain, puisque celle-ci est pleine de factions armées, de régimes aux ardeurs révolutionnaires anti-yankee, de gangs narcotrafiquants, tous prêts à toutes sortes de chaos qui favoriseraient leur prospérité, et leurs instincts viscéralement antiaméricains.

Cependant deux évènements sont venus contrarier ces analyses. Le 31 janvier 2026, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a annoncé une grande loi d’amnistie générale, qui impliquait la libération immédiate de tous les prisonniers politiques et la fermeture du sinistre centre de torture et de détention « El Helicoide ». Ce coup de théâtre, à peine un mois après la capture de Maduro, et la récente nomination d’un émissaire vénézuélien aux États-Unis pour faciliter la collaboration entre les deux États, devraient nous inciter à approfondir notre compréhension de la situation vénézuélienne.
Rappelons à toutes fins utiles et pour contextualiser l’enlèvement de Maduro que, depuis plusieurs mois, une portion non négligeable de la flotte US stationne dans la mer des Caraïbes, interdisant tout trafic maritime et donc toute exportation de pétrole et de drogue. L’espace aérien, lui, peut être fermé via le commandement de l’aéronavale du porte-avions USS Gerald Ford. Rappelons aussi, toujours pour contextualiser, que le lendemain de la capture du dictateur, la vice-présidente Delcy Rodriguez est apparue en annonçant qu’elle s’attacherait à mener le Venezuela vers une transition démocratique ; le jour suivant, elle était intronisée présidente par intérim et jurait sa loyauté sur la constitution bolivarienne, que son frère, Jorge Rodriguez, lui présentait. Cela n’est pas anodin, puisqu’il est président de l’Assemblée nationale. Rapidement, Madame Rodriguez a produit une suite de signes qui validait l’hypothèse d’une collaboration avec la Maison Blanche et communiqué dans les mêmes termes que celle-ci. C’est pour le moins étonnant…
Pourtant, on n’a pas vu un seul média occidental s’étonner d’une transition aussi subite et aussi pacifique, dans une dictature réputée très féroce. Personne ne s’est étonné non plus de voir Delcy Rodriguez tenir ce rôle pathétique, alors qu’elle était réputée être une des puristes les plus radicales du régime. Il faut revenir sur ce passage afin de comprendre comment il fut possible, par le jeu d’un simple enlèvement, d’infléchir une telle dictature…

Derrière le théâtre de l’actualité, la réalité vénézuélienne

La réalité est que, depuis l’investiture de Trump, qui a pratiquement coïncidé avec les élections vénézuéliennes, la diplomatie US était en conversation secrète avec la vice-présidente Delcy Rodriguez tout comme avec l’opposition au régime de Maduro (la leader de droite Maria Corina Machado), droite qui, disons-le en passant, avait gagné les élections (Edmundo Gonzales 67 %). Mais ce travail diplomatique visait en fait une autre personnalité du régime vénézuélien, Diosdado Cabello Rondon : celui-ci est sans doute le personnage qui détient le plus de pouvoir au sein de la structure politique bolivarienne et rien au Venezuela n’est possible sans son accord.
Diosdado Cabello Rondon, ministre de l’Intérieur, chef officieux des armées et des milices, est celui qui a construit tout l’appareil de répression vénézuélien. Il est celui qui, avec Hugo Carvajal, ancien chef des services secrets (capturé et extradé aux États-Unis), a construit toute l’infrastructure policière et militaire des renseignements. C’est à lui que les milices civiles armées, les « colletivos », qui font régner la terreur dans tout le pays, doivent loyauté ; aucune décision d’importance n’est possible sans lui. Même si Maduro est une figure tutélaire du chavisme, on entend depuis longtemps dire qu’il est le masque du véritable pouvoir bolivarien, que les véritables décisionnaires sont un cercle de généraux, sous la houlette de Diosdado Cabello et de Cilia Flores, la femme de Maduro.
Dès lors, l’étonnante posture du régime vénézuélien après l’enlèvement de Maduro n’est explicable qu’en concevant que Diosdado Cabello, via Delcy Rodriguez, fut approché, et que des négociations secrètes avaient eu lieu. Il s’agissait de préparer la réorientation consentie d’un régime qui, bien que féroce, est extrêmement fragilisé et qui, dans le nouveau contexte géopolitique inauguré par Trump, où le soutien chinois et russe devrait battre en retraite, voyait sa survie fortement menacée.

Aucune information n’a fuité pour savoir si le projet d’enlèvement de Maduro fut une opération totalement secrète, ou si elle avait été communiquée à ceux qui le trahiraient. Pour ma part, il me semble au contraire que, dans le contexte de ces négociations secrètes et du changement géopolitique instigué par Trump, la capture de Maduro, outre qu’elle avait un objectif de renseignement et était une stratégie qui obligerait au remaniement des structures du pouvoir bolivarien, avait aussi pour but de créer un effet de sidération sur un régime qui, bien que fragile, pourrait être tenté par le pire. Il s’agissait de démontrer que les USA pouvaient atteindre qui ils voulaient, quand ils le voulaient.
Dans tous les cas, l’existence de telles négociations expose deux éléments : le régime est en position de grande fragilité et il existe des dissensions exploitables au sein des cercles du pouvoir.

Un régime exsangue qui ne tient que par la terreur

En effet, malgré sa capacité à terroriser la population, la gabegie totale a épuisé l’espoir populaire né du chavisme et la nature idéologique du régime. Ce qui subsiste réellement, c’est d’un côté la logique vénale et mafieuse généralisée et, de l’autre, la peur qui innerve toute la société de bas en haut. La base constituante de la révolution bolivarienne, faite d’une populace militante, de milices civiles armées, les « colletivos », et d’une multitude de petits sbires vendus au régime, est de moins en moins convaincue des vertus de la révolution bolivarienne ; ces Vénézuéliens ne sont pas vraiment prêts à se sacrifier pour la cause, dès lors qu’on peut leur garantir une porte de sortie pour sauver leur peau. Quant aux élites, elles sont finalement, dans leur grande majorité, prises dans le même genre d’équation où la peur et la vénalité mafieuse régissent un quotidien paranoïaque de corruption et de révolutions de couloirs. On le sait, dans les dictatures, la terreur se conjugue avec les purges régulières, seule forme de régénération du pouvoir pour se survivre.

Un régime divisé

Après le choc de la capture de Maduro, Delcy Rodriguez a commencé à opérer des remaniements dans les cercles du pouvoir et notamment dans les hauts commandements de l’armée, ce qui indique une claire volonté de solidifier son pouvoir et de confirmer la nouvelle ligne gouvernementale d’une collaboration avec les États-Unis… Ces décisions ont surpris tout le monde, car on ne manipule pas impunément, et sans risquer gros, un haut commandement militaire, qui est le socle de toute l’infrastructure du pouvoir bolivarien. Par ailleurs, Delcy Rodriguez est connue pour son aversion au pouvoir militaire ; étonnant, dans une révolution qui, depuis le lieutenant-colonel Chavez, avait basé la pérennité de son régime sur la construction d’un puissant appareil de renseignements et de répression militaire. Là aussi, on ne peut expliquer la possibilité de ces remaniements militaires que dans la mesure où Diosdado Cabello leur avait donné son accord anticipé. Or, ce que l’on sait, c’est qu’il y a un conflit silencieux au sein du régime et notamment dans l’armée ; d’autres qualifieraient cela de crise. Le camouflet aux forces armées que fut la capture de Maduro a accéléré ces dissensions. Un cercle de militaires « ultras » mené par Diosdado Cabello critique depuis longtemps la corruption, le laisser-aller et la légèreté du haut commandement militaire rongé par la corruption et les privilèges. Cette décadence est celle d’un régime qui ne repose plus que sur la répression, sur le lavage de cerveau cubain et le confort des soutiens chinois et russes, qui lentement phagocytent et ramollissent les élites détournées du peuple. L’intervention américaine est venue faire la démonstration de la fragilité du Venezuela bolivarien ; de ce fait, il n’a pas d’autre choix que de servir de marchepied aux projets des grandes puissances antiaméricaines. Cet échec patent légitime les remaniements de Delcy Rodriguez, qui a nommé des généraux prêts à suivre la nouvelle ligne gouvernementale du « clan Rodriguez », mais a aussi permis à Diosdado Cabello de faire nommer un ensemble de fidèles qui appartiennent à sa ligne radicale. Il y a donc deux lignes contradictoires et opposées qui renforcent mutuellement leurs influences, accentuant la dichotomie au sein du pouvoir : l’une, soutenue par les États-Unis, est prête à remettre en cause l’identité du mouvement chaviste pour évoluer vers une réforme de la révolution bolivarienne et intégrer un fonctionnement démocratique ; l’autre, au contraire, restera fidèle à l’identité radicale socialiste et purement internationaliste du mouvement chaviste. La question sera donc d’évaluer les conditions et les ingrédients qui pourraient mener à la victoire de l’une ou l’autre ligne.

Un des éléments cruciaux du futur vénézuélien est évidemment le redressement de l’économie ; de ce fait, aucune des deux lignes ne peut imaginer se maintenir au pouvoir sans redresser le pays économiquement. C’est une des bases de la stratégie américaine : redévelopper l’économie vénézuélienne en échange de l’adoption d’un modèle démocratique qui altérera, au moins en partie, l’idéologie révolutionnaire, les alliances chinoises et russes et le projet géopolitique des BRICS en Amérique latine.
Jusqu’à quand Diosdado Cabello estimera-t-il que ce marché sert ses intérêts et ceux de la révolution bolivarienne ? C’est toute la question ! Plus on s’avancera sur le chemin d’une transition démocratique, plus la révolution bolivarienne sera compromise ; à n’en pas douter, pour Diosdado Cabello le temps du compromis est voué au court ou au moyen terme. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rappeler que les États-Unis l’accusent des mêmes crimes que Maduro : trafic de drogue, blanchiment d’argent, narcoterrorisme et atteinte à la sécurité nationale des USA, et que sa tête est mise à prix à 25 millions de dollars. D’aucuns se demandent pourquoi les États-Unis ne l’ont pas aussi capturé. Mon avis est qu’il était impossible, dans un premier temps, d’avancer dans les négociations secrètes sans intégrer le clan « Diosdado », et que le capturer aurait risqué d’entraîner des réactions incontrôlables de l’aile dure du régime. Plus que tout, le gouvernement Trump veut absolument éviter le dérapage vers la guerre civile.
L’avenir de la situation au Venezuela passe donc par un hypothétique accord avec l’homme fort du régime, à qui les États-Unis peuvent promettre un effacement des charges judiciaires qui pèsent contre lui, en échange d’une acceptation officielle de la transition démocratique. Mais s’il refuse ce marché, « Diosdado » mettra en place un chantage au chaos, celui d’une guerre civile qu’il a tous les moyens de déclencher. Quel argument aura plus de poids, l’avenir personnel de Diosdado Cabello, ou le spectre de la guerre civile ?
Si l’administration Trump sent que Diosdado Cabello est prêt au pire, elle n’hésitera pas à tenter de le capturer et, dans ce contexte, à pousser le clan Rodriguez à la trahison contre lui, trahison qui, à mon avis, est d’ores et déjà d’actualité. Dans une autre optique, on pourrait imaginer que l’aile dure de la révolution trouve un intérêt à cette transition démocratique au sens où, la révolution étant déjà mise en échec, elle aurait le moyen de se recycler en force politique dans le jeu des partis : c’est le calcul de Delcy Rodriguez et c’est ce qui a eu lieu en Colombie, où progressivement une partie importante des factions armées, dont les FARC, a accepté de rentrer dans le jeu démocratique. Ce « recyclage » a permis à Gustavo Petro d’être élu Président de la République. Mais il faut se méfier de la nature zapatesque : avec elle, on le sait, « tout est possible et jamais rien n’est sûr ». Miguel Uribe, le sénateur, leader de la droite colombienne, a été assassiné ; le principal intéressé par cette élimination, on le sait, est Gustavo Petro. Dans ce contexte d’un mélange détonnant entre idéologie révolutionnaire, lutte intestine de pouvoir, corruption et instinct de préservation personnelle, il est très difficile de faire des pronostics… On peut néanmoins se demander s’il y a réellement, dans une éventuelle démocratie vénézuélienne, la place pour deux lignes concurrentes de Mme Rodriguez et Mr Cabello.

Le contexte international de la région

Le 3 février 2026, Trump et Gustavo Petro se sont rencontrés à la Maison Blanche et, de l’avis des deux parties, la réunion fut fructueuse. Le Colombien a promis de participer activement à la lutte contre le narcotrafic ; deux jours plus tard, Petro a fait bombarder la faction armée de l’ELN, une fraction des FARC accusée de narco-terrorisme et qui s’est refusée à rentrer dans le jeu démocratique colombien. Parallèlement, l’Équateur, dont le président de droite Daniel Noboa vient d’être réélu, est pour Trump une assurance supplémentaire d’un soutien dans la lutte contre le narcotrafic ; rappelons que l’Équateur est, avec le Venezuela, une des deux routes d’exportation de la cocaïne vers le Chiapas mexicain, où elle est ensuite acheminée aux États-Unis. Ces deux couloirs bloqués, l’exportation de drogue vers les USA devient difficile et les ressources financières de ce commerce se raréfient.
Au Brésil, Lula demande à Trump de convoquer un conseil régional sur l’avenir du Venezuela, critiquant l’enlèvement de Maduro et n’acceptant pas que les États-Unis agissent unilatéralement sans intégrer les pays voisins du Venezuela à ses décisions. La réalité est que les USA ne feront sûrement aucun accord significatif avec le Brésil, qui, en août 2026, entrera en période d’élections présidentielles. Si ces élections ne sont pas fraudées — et on peut espérer qu’après la ténébreuse manipulation des USA de Biden en 2022, Trump fera ce qu’il faut pour cela — ce serait une victoire écrasante de la droite bolsonariste. Rappelons à cet effet que Lula et son sinistre allié, le juge Alexandre de Morães du Suprême Tribunal fédéral, ont construit progressivement depuis 2018 une dictature du judiciaire sans merci, inculpant, emprisonnant et terrorisant des milliers de personnes dans les rangs de la droite, fraudant scandaleusement les élections par urnes électroniques en 2022 et, pour rappel, Lula est un des plus grands soutiens de Maduro et de la révolution bolivarienne, qu’il n’a jamais cessé de financer et qu’il avait le secret espoir de pouvoir installer au Brésil.

En synthèse, nous voyons donc que tout dépendra des choix de Diosdado Cabello, dont la force est de pouvoir déclencher le chaos, via la troupe des « colletivos » et d’une partie de l’armée qui lui est loyale. Cependant, la collaboration assumée du gouvernement de Delcy Rodrigues et le soutien d’un certain nombre de pays sud-américains dont l’Équateur, l’Argentine, le Chili, le Paraguay et récemment la Colombie (si elle continue à respecter les accords passés) représentent un poids important pour faire pencher la balance du côté d’une transition démocratique, mais les élections brésiliennes auront une importance extraordinaire pour le futur d’un Venezuela démocratique.
Terminons en disant qu’à la suite de la capture de Maduro, bien qu’il y ait eu un ensemble de représailles contre la population qui s’était réjouie de la chose, la réaction répressive fut relativement mesurée en comparaison de ce à quoi nous sommes habitués ; on n’a pas vu non plus les élites du régime se révolter outre mesure contre l’enlèvement de Maduro. Les signes, en faveur d’un changement radical de direction, s’accumulent de manière inattendue ; ainsi, une opération des services d’intelligence vénézuéliens en collaboration avec le FBI américain vient de capturer, ce 5 février, ALEX SAAB : il était l’ancien ministre de l’Industrie et de la Production nationale de Maduro et est considéré comme un des principaux opérateurs financiers liés au régime chaviste, impliqué dans des affaires de corruption et de blanchiment d’argent. Il avait déjà été capturé au Cap-Vert en 2021 pour les mêmes raisons, extradé aux États-Unis, puis libéré après un accord avec Biden. Ces signes et d’autres sur lesquels je reviendrai nous confirment une réelle volonté de collaboration ; ils étaient impensables, il y a un mois de cela.

L’économie du pétrole, nerf d’une transition réussie

Le Venezuela est la plus grande réserve de pétrole au monde ; si on y ajoute que l’Amazonie regorge d’hydrocarbures et qu’on a récemment découvert des réserves gigantesques au Guyana, le petit État voisin (que Maduro prétendait annexer), on comprendra l’enjeu géopolitique que représente cette région. Contrôler le pétrole de la région permettra aux États-Unis d’influer sur le marché international, d’empêcher la Chine et la Russie d’en bénéficier, voire de se les approprier, et enfin de contrôler le régime bolivarien.
Durant les 26 années du régime chaviste, toute la classe entrepreneuriale du pays fut évincée ; l’exploitation du pétrole est progressivement devenue la seule activité économique et la seule ressource financière du pays. Les installations n’ont pratiquement pas été entretenues, et leur performance technologique n’a pas été actualisée ; ainsi, la production est passée de 3 millions à 750 000 barils/jour. Lorsqu’en 2007 l’industrie pétrolière fut nationalisée, les entreprises américaines furent expulsées sans indemnisation ; on décida alors de privilégier les entreprises chinoises, russes et vietnamiennes, en négociant le pétrole à un prix de « camarade », en échange de bons services logistiques et d’une protection militaro-policière. Mais surtout, le pétrole vénézuélien cessa progressivement de profiter à la société vénézuélienne, pour devenir une manne pour les élites corrompues du pouvoir et le financement de toutes sortes d’activités parallèles.

Immédiatement après l’enlèvement de Maduro, Trump a annoncé que les États-Unis deviendraient, pour une période transitionnelle de 18 mois, les administrateurs de la distribution et de la vente du pétrole national, et qu’ils auraient l’œil sur l’utilisation des devises recueillies. Lors d’une audition au Sénat, Rubio a confirmé que les recettes pétrolières seraient versées à un fonds, initialement au Qatar, dont l’objectif est de constituer un compte bloqué par le Trésor américain. Les revenus devront être utilisés pour les besoins essentiels tels que la santé, l’énergie et les salaires des fonctionnaires afin d’éviter toute corruption. Aux termes des nouvelles dispositions transitoires, le Venezuela doit envoyer chaque mois aux États-Unis un « budget » détaillant comment les recettes pétrolières seront utilisées pour les services publics.
Il y a quelques jours, Delcy Rodriguez déclarait : « Nous tenons à vous informer que nous avons perçu des fonds (de l’administration Trump) provenant de la vente de pétrole et que nous avons déjà reçu 300 millions de dollars américains sur les 500 millions initialement prévus », « Ces premières ressources seront utilisées sur le marché des changes vénézuélien, par les banques nationales et la banque centrale, afin de consolider et de stabiliser le marché et de protéger les revenus et le pouvoir d’achat de nos travailleurs. ». Une semaine plus tard, le complément des 200 millions de dollars a été versé.

Il est évident que la maîtrise de la manne pétrolière est un bras de levier fondamental pour contraindre le régime à respecter l’évolution promise vers une transition démocratique. Mais cet ensemble de mesures s’accompagnera aussi d’un autre ensemble de mesures qui viseront à soutenir l’économie et le secteur pétrolier. Trump a annoncé que l’Amérique investirait 100 milliards de dollars dans la modernisation de l’appareil industriel pétrolier, et que les industries américaines reviendraient au Venezuela, avec pour objectif d’augmenter considérablement la production de barils/jour. Bien qu’il soit la priorité, le secteur pétrolier n’est pas le seul qui bénéficiera des investissements des entreprises américaines ; on parle déjà d’un programme de reconstruction du pays et les secteurs de l’immobilier, de l’agriculture et de la chimie, entre autres, sont, semble-t-il, intégrés dans les expectatives. En ce qui concerne le retour des entreprises américaines, il faut cependant signaler que celles-ci sont peu enthousiastes à retourner dans un pays qui les a déjà expulsées en nationalisant leurs installations, et ce sans aucune indemnisation. Le « deal » entre Trump et les entreprises américaines n’est pas réellement conclu ; cela dépendra sans doute d’une réforme de la législation vénézuélienne sur l’industrie du pétrole, qui avait été modifiée selon les termes de la révolution bolivarienne. La modification de la législation, l’évolution pacifique de la situation et la transformation du régime seront les seuls critères qui convaincront les entreprises comme Exxon Mobil pour réussir la politique de Trump.

Enfin, il faut mentionner aussi que le projet stratégique de Trump, qui cherche à contrôler le flux de distribution du pétrole afin que la Chine ne puisse plus avoir le projet de faire du pétrole vénézuélien sa chasse gardée (ce qui était son idée à destination), demandera du temps, beaucoup de tact et de stratégie diplomatique. Il est impensable d’imaginer une expulsion de la Chine du secteur pétrolier où elle a investi ; la question pétrolière deviendra, d’une manière ou d’une autre, un sujet de négociations et de contreparties. Mais un autre signe est venu confirmer que la géopolitique du pétrole selon Trump commençait déjà à rencontrer un certain succès. Un accord fut annoncé entre le président indien, Narendra Modi, et Donald Trump, convenant que l’Inde n’achèterait plus le pétrole russe, mais le pétrole américain et vénézuélien en échange d’une politique de taxes américaine avantageuses. Géopolitique, diplomatie, intérêts économiques et opérations militaires : cet habile mélange est plus que jamais la signature de Trump.

Les conditions d’un futur pour le Venezuela

Pour compléter l’exposition des enjeux qui interviennent dans la possible évolution du Venezuela, il faut intégrer la notion de « timing ». La nécessité d’une progression véritable doit cependant tenir compte de l’extrême délicatesse de l’équation vénézuélienne. Cette progression ne devra être ni trop rapide, au risque de créer des réactions chez les bolivariens, ni trop lente, ce qui signifierait un enlisement avec de graves risques de régression et de raidissement de la situation.
Dans ce complexe agenda, où la notion de « timing » est cruciale, il ne faut pas, de mon point de vue, espérer un changement significatif et stabilisé avant, au minimum, une année, et ce n’est qu’à cette condition que l’organisation de prochaines élections anticipées sera possible.

Or, justement, l’organisation de ces élections est l’objectif central de la stratégie américaine. Disons à ce propos que les élections de 2024 furent grossièrement fraudées par Maduro et que, normalement, les prochaines élections devraient se tenir en 2030. On ne peut évidemment pas envisager de rester dans la situation d’un tel bras de fer jusqu’en 2030. Le délai de 18 mois que s’est donné Trump pour administrer la vente du pétrole nous donne une idée assez précise de son projet, qui devrait évoluer par phases, que je me propose ici de décrire sommairement.

La première phase, qui a déjà eu lieu et a pris fin avec l’enlèvement de Maduro, fut celle d’un changement radical du contexte géopolitique de la région, la décapitation du régime par la capture de Maduro, la création d’une situation contraignante qui permette d’établir une plateforme de négociation acceptée par les véritables hommes forts du régime. Tout cela vient d’être réalisé. Comme je l’ai démontré, ce changement qui a paru avoir lieu en trois semaines est en fait le fruit d’un travail de presque un an. Il est bon de mesurer l’ampleur d’une telle réalisation pour arrêter de dire bêtement que les stratégies de Trump sont celles, grossières, d’un cow-boy d’opérette ; c’est ridicule.

La deuxième phase pourrait être celle que nous abordons depuis quelques jours, et qui est la preuve de la stabilisation de la première phase. Il s’agit de la collaboration active du régime de Maduro vers une transition démocratique. En quelques jours, Delcy Rodriguez a annoncé et réalisé des choses impensables il y a quelques semaines de cela. La libération de 300 prisonniers politiques (l’approbation de la loi d’amnistie par le parlement devrait en principe mener à la libération de tous les prisonniers politiques, annoncés au nombre de 800, ce qui me semble un chiffre très modeste), la nomination d’un émissaire spécial aux USA, Felix Placencia, pour organiser la coopération entre l’administration Trump et le Venezuela ; dans le même temps, les États-Unis ont nommé une ambassadrice des USA pour le Venezuela, Madame Laura Dogu, qui au début travaillera depuis Bogota ; l’annonce de la modification de la législation de l’industrie du pétrole visant à redevenir attractif pour les entreprises étrangères ; et enfin la collaboration entre le FBI et les services vénézuéliens pour capturer Alex Saab, que j’ai évoquée plus haut ; et plus récemment, mais aussi la libération de l’avocate Rocío San Miguel, directrice de l’organisation « Contrôle Civil », créée en 2005 pour surveiller et diffuser des informations sur la sécurité, la défense et les forces armées ; elle avait été accusée d’espionnage par Diosdado… . On attendra aussi que, durant cette deuxième phase (d’ici quelques mois), se confirme le retour des entreprises américaines, et qu’une partie au moins des 100 milliards d’investissements promis par Trump soit confirmée ; il faudra aussi que la contention de l’influence chinoise et russe se renforce, que le démantèlement progressif des milices des « colletivos » commence, et à la fin de cette phase, que j’estime entre 8 mois et un an, que soit entamé le début de la réforme du Suprême Tribunal et de la Cour constitutionnelle, qui furent totalement appareillés ; et enfin, on espérera le début d’un retour des chefs de l’opposition sur place, peut-être même de quelques réfugiés emblématiques.
À propos des réfugiés, qui sont entre 8 et 9 millions, il faut dire que le retour de cette masse humaine ne se fera évidemment pas rapidement, mais qu’elle est sans doute une des conditions décisives pour la réussite de la transition. En effet, plus le nombre de réfugiés réintégrés sera important, plus il aura non seulement un poids financier et politique dans la société, plus il confirmera que le changement est véritable. Enfin, d’autre part, l’organisation future d’élections avec la possibilité de voter depuis l’extérieur sera certainement le moment qui sonnera le retour de cette grande masse dans le pays.

La troisième phase devrait être celle d’une normalisation de la situation économique, avec le retour d’une partie de la classe des entrepreneurs qui recommence à investir dans le pays, une stabilisation des relations avec les États-Unis, et le retour définitif de l’opposition avec une accélération du retour des réfugiés, ainsi qu’une augmentation des investissements US, l’abandon total par Diosdado Cabello du projet bolivarien et l’organisation des élections sous surveillance internationale.

Quelles expectatives et conditions de succès pour la stratégie Trump

Le redémarrage de l’économie et la construction d’une stabilité favorisant la prospérité, en échange d’un recul de l’influence sino-russe, de l’abandon du credo révolutionnaire par Diosdado Cabello et d’une transition démocratique progressive qui doit conduire à des élections : c’est le « deal trumpien » pour le Venezuela. Un tel « deal », on le sait, impliquera automatiquement que la droite reviendra au pouvoir avec des résultats écrasants ; en échange, s’il joue le jeu jusqu’au bout, l’actuel gouvernement aura les moyens de devenir une force politique dans le jeu démocratique. Quand bien même il perdrait les élections, il est assuré de ne pas disparaître politiquement et ce n’est pas, dans la configuration actuelle, une si mauvaise porte de sortie… Le traité peut paraître surprenant, mais dans un contexte où la droite latino-américaine prend le pouvoir partout sur le continent, la situation des bolivariens demande beaucoup de pragmatisme.
Pour l’instant, le chemin que prend la situation au Venezuela semble nous indiquer que les divers interlocuteurs de la négociation en cours sont des gens relativement réalistes, bien que diamétralement opposés, et que les intérêts concrets de chacun prendront le dessus sur les considérations purement idéologiques, qui mèneraient au chaos sanglant que l’on a vu au Moyen-Orient, en Irak ou dans la guerre civile colombienne.

Cependant, le pouvoir de nuisance de Diosdado Cabello est en soi un danger qui, tant qu’il est isolé, devrait pouvoir être maîtrisé ; mais si le jeu politique d’une puissance étrangère arrive à lui donner l’illusion que le choix du chaos révolutionnaire est préférable à sa transformation en une force politique au sein d’une démocratie, alors le pire est possible. Le danger est celui d’une puissance tierce, qui utiliserait la crise vénézuélienne pour propager, aux portes des USA, une guerre civile qui pourrait contaminer au moins une partie du continent et faire croire que le rêve infantile d’un écroulement de l’empire américain vaut tous les sacrifices. L’Amérique latine regorge encore de ce genre de spécimens. Il faudra alors, de mon point de vue, surveiller la prochaine évolution des évènements en Iran, en rappelant que Venezuela et Iran entretiennent des relations intimes depuis très longtemps, tant sur le plan idéologique que sur celui, souvent plus alternatif, d’une logistique de guerre non conventionnelle, avec des mouvements comme le Hezbollah, le Hamas et même des ramifications d’Al Qaida ; mais ce sera l’objet d’un autre article…

Charles Granfeu
27/02/2026

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