La mort de Quentin à Lyon oblige à distinguer ce que notre époque confond volontiers, parfois par paresse, parfois par calcul. Toute violence n’est pas de même nature. Toute brutalité ne procède pas de la même matrice morale. Le refus obstiné de classer les formes de violence selon leur logique propre, de les analyser selon leur finalité et leur anthropologie implicite, constitue déjà une abdication intellectuelle, presque une démission de l’esprit critique.
Balbino Katz
La violence rédemptrice de la gauche
Il existe une violence sociale, presque rituelle, inscrite dans l’histoire européenne moderne comme un vieux langage conflictuel que nos sociétés connaissent bien. Grèves dures, occupations d’usines, manifestations qui dégénèrent, agriculteurs renversant des panneaux, dockers bloquant des ports. Cette violence est dirigée contre l’État ou contre un adversaire économique identifié. Elle relève d’un rapport de force transactionnel : elle vise à contraindre, à peser, à infléchir, non à purifier. Elle peut être illégale, condamnable, excessive, parfois injustifiable, mais elle ne transforme pas l’adversaire en figure métaphysique du Mal. Elle suppose encore que l’autre appartient au même monde, qu’il partage la même cité, et que le conflit peut, en théorie, trouver une issue négociée. Elle est rude, mais elle reste immanente.
Ce qui s’est produit à Lyon relève d’une autre catégorie. Nous ne sommes plus dans la conflictualité sociale, nous sommes dans ce que l’on pourrait appeler une violence rédemptrice. Elle ne s’exerce pas contre un pouvoir abstrait, mais contre une personne désignée comme incarnation d’une menace ontologique. L’adversaire n’est plus un opposant politique ; il devient un obstacle moral qu’il faut écarter, puis éliminer symboliquement, parfois physiquement. L’ultragauche contemporaine, notamment dans certains milieux universitaires, opère souvent sur ce registre. Elle ne combat pas des idées, elle désigne des corps à faire disparaître ; elle n’argumente pas, elle expulse ; elle ne réfute pas, elle neutralise. La rhétorique antifasciste confère ici à l’adversaire le statut d’ennemi absolu, dispensé de la protection ordinaire due à un citoyen. Celui qui est réputé fasciste cesse d’être un interlocuteur ; il devient une cible légitime.
L’histoire européenne du XXe siècle a montré où mène cette logique lorsque rien ne la freine. Dès lors que la cause est absolutisée et le camp sacralisé, la violence cesse d’être une transgression pour devenir un devoir. Les bolcheviks parlaient de « liquidation des éléments hostiles », les révolutionnaires culturels de Mao invoquaient la purification. Les mots changent, la mécanique demeure. Le Bien proclamé autorise l’élimination. La morale se mue en instrument de mise à l’écart, puis en justification de l’écrasement.
La France sous l’emprise d’un totalitarisme mou de gauche ?
La France contemporaine n’est pas un régime complètement totalitaire – quoique les Français subissent un totalitarisme mou de plus en plus rigide – mais certains réflexes anthropologiques se réactivent dans des milieux convaincus de leur supériorité morale. Lorsque l’adversaire est qualifié de fasciste par essence, lorsque son identité politique suffit à le disqualifier ontologiquement, le passage à l’acte devient psychologiquement et moralement admissible. L’interdit intérieur s’affaiblit. On ne frappe plus un homme, on frappe une abstraction coupable.
Ce qui aggrave la situation, c’est l’écosystème d’indulgence qui entoure ces violences et en amortit la perception. Une partie des médias emploie depuis des années une prudence lexicale remarquable pour les qualifier. On parle d’« affrontements », de « tensions », de « rixes », de « débordements ». Une symétrie est souvent suggérée, même lorsque les images montrent un homme à terre frappé par plusieurs individus. Le vocabulaire neutralise l’asymétrie réelle. À l’inverse, la moindre altercation impliquant l’« ultradroite » déclenche une mise en récit immédiate, dramatisée, historicisée, replacée dans une généalogie inquiétante. Le fait devient symptôme, la rixe devient signe avant-coureur d’un péril civilisationnel. Ce double standard installe progressivement dans l’opinion l’idée qu’il existerait une violence barbare et une violence explicable, une violence intrinsèquement coupable et une violence contextualisable, une violence fasciste et une violence antifasciste.
La mansuétude judiciaire complète ce dispositif. Les dissolutions administratives frappent avec célérité les groupes classés à droite ; celles qui visent des organisations antifascistes donnent lieu à des recours, à des tribunes indignées, à des plaidoyers sur la liberté militante. Des condamnations pour violences volontaires n’empêchent ni l’élection de certains responsables, ni leur maintien dans des cercles influents. La frontière entre radicalité militante et légitimité parlementaire devient poreuse, presque indistincte. Le signal envoyé n’est jamais explicitement formulé, mais il est perçu : tout ne se vaut pas, tout ne pèse pas du même poids.
Le meurtre de Quentin n’est pas un fait divers
La question n’est pas de nier l’existence de rares violences « d’ultradroite ». Elle est de constater que l’État de droit ne fonctionne plus selon un principe de neutralité perçue. Or une démocratie vit autant de son impartialité réelle que de son apparence. Lorsque les juges paraissent indulgents avec certains, lorsque les médias relativisent certains actes, lorsque des responsables politiques entretiennent des proximités idéologiques avec des groupuscules violents tout en se retranchant derrière des condamnations formelles, un message implicite circule dans le corps social : tout n’est pas également grave, tout n’est pas également punissable.
La mort de Quentin n’est pas un simple fait divers tragique. Elle est un symptôme. Elle révèle une brutalisation du débat public où la violence physique prolonge la violence verbale, où l’anathème prépare le coup. Depuis des années, certains responsables martèlent que « la police tue », que le système est fasciste, que la République est structurellement oppressante. À force d’annoncer l’apocalypse morale, on prépare les esprits à l’affrontement. À force de désigner des ennemis absolus, on fabrique des exécutants persuadés d’agir pour le camp du Bien.
Le plus inquiétant n’est donc pas seulement le coup porté, mais l’architecture morale qui l’autorise. Un climat où la couleur idéologique détermine d’avance la gravité des actes, où une partie du pays bénéficie d’une indulgence structurelle et l’autre d’une suspicion permanente. Ce qui s’installe, insensiblement, c’est un privilège rouge, médiatique, judiciaire, académique, qui mine l’autorité de l’État et nourrit une colère sourde chez ceux qui se savent systématiquement disqualifiés, caricaturés, privés d’accès équitable à la parole publique.
Une nation ne se défait pas uniquement sous les coups de ses ennemis déclarés. Elle se délite lorsque l’appareil culturel qui la dirige choisit son camp contre une partie de son propre peuple. Lorsque les juges hésitent face aux violences commises au nom du progrès, lorsque les rédactions minimisent ce qui contredit leur récit, lorsque les responsables préfèrent dénoncer une « récupération » plutôt que regarder la réalité en face, le message devient limpide : certaines vies comptent moins que d’autres, certaines morts dérangent moins que d’autres.
La violence au service du Bien, sanctifiée par le discours et investie d’une mission historique, est toujours plus dangereuse que la brutalité ordinaire. Parce qu’elle ne se vit pas comme une transgression mais comme une purification, parce qu’elle ne cherche pas un compromis mais l’effacement, parce qu’elle s’autorise de la morale pour abolir la limite.
Si la France veut survivre comme communauté historique et non comme simple agrégat administratif, elle devra rompre avec cette complaisance structurelle. Elle devra admettre que la violence idéologique issue de l’ultragauche n’est pas une anomalie marginale, mais l’expression cohérente d’un projet qui ne tolère pas l’altérité nationale, identitaire, civilisationnelle. Elle devra cesser de protéger les idéologues au détriment de ses propres enfants. Car les sociétés ne meurent pas seulement d’attaques extérieures ; elles meurent lorsque l’aveuglement devient doctrine, lorsque l’asymétrie devient règle, lorsque la peur de nommer les choses l’emporte sur le courage de les affronter. Et elles se réveillent parfois brutalement, lorsque le sang versé ne peut plus être effacé d’un communiqué.
Balbino Katz – via Breizh-Info
20/02/2026
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