Benjamin Lament est un ingénieur français qui vit à l’étranger depuis une vingtaine d’années. Son livre, Identité française, sommes-nous prisonniers de notre histoire ? (Éditions du Panthéon, 316 pages, 24,50 euros), s’interroge sur l’identité et la place de la France dans le monde à l’heure de la globalisation. L’auteur, qui s’appuie sur le passé de notre nation pour comprendre la nature de son « malaise identitaire », considère que le modèle assimilationniste français n’est plus adapté à un monde multiculturel. Selon lui, notre nation « est aujourd’hui parfaitement capable de gérer ses identités multiples : elle l’a fait dans le passé et le fera encore ».
Johan Hardoy
Un passé glorieux
Notre nation a été fondée par la monarchie capétienne à travers l’instauration d’un État centralisé. À l’origine, son identité repose sur une base politique et non sur des fondements ethniques, territoriaux ou linguistiques.
« Le XVIIe et le XVIIIe siècle marquent probablement l’apogée de la monarchie française. »
« À partir de la Révolution, les concepts républicains commencent à émerger. Parmi eux, l’universalisme : le modèle de citoyen français a vocation à atteindre tous les hommes. »
« Quand Napoléon Ier étend son empire de l’Atlantique à Moscou, il pense sans aucun doute être le maître du monde. […] Au début du XIXe siècle, tout ce qui n’est pas européen est largement à la marge. »
« En schématisant un peu, la France, entre le XIIIe et le XIXe siècle, est la puissance majeure d’un continent perçu comme l’intégralité de la planète. » Le pays est alors fort de la richesse de son territoire et de sa supériorité démographique (un avantage qui sera perdu progressivement).
Un déclin contemporain
Bien après une « lente descente aux enfers » commencée à partir de la défaite de Waterloo, « la défaite de 1940 est la catastrophe de trop ».
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France « n’est plus une grande puissance et son influence décroissante heurte le sentiment national ». Une discordance existe entre ce que les Français sont devenus et ce qu’ils voudraient être. Il leur est difficile de penser leur nation comme une puissance moyenne, ce qui leur vaut d’ailleurs souvent une réputation d’arrogance à l’étranger.
« Dès la fin des années 1970, la politique de grandeur poursuivie par le général de Gaulle montre de sérieuses limites ».
De nombreux ouvrages rendent compte d’un sentiment de « déclinisme » (le mot apparaît dans le dictionnaire en 2016). La confiance en l’avenir s’érode.
Deux événements historiques mal digérés aggravent ce malaise identitaire : la fin de l’Empire colonial (« vécue comme une défaite majeure ») et la période de l’Occupation (« historiquement, la thèse du gouvernement factieux [du régime de Vichy] ne tient pas » en raison de l’implication indéniable de l’État dans son ensemble dans la collaboration).
« Si la question de l’identité n’est pas nouvelle, son goût paraît plus amer ces dernières décennies […], car dans une nation comme la France, quand le peuple doute de son histoire, il doute de son identité. »
L’american way of life
« En dépit de ses nombreuses zones d’ombre (esclavage de masse, massacres en règle des natifs nord-américains) », les États-Unis se sont imposés de longue date « comme le modèle porteur des idées démocratiques et des droits de l’homme ».
La puissance américaine a ainsi remis en cause « notre universalisme et sa vocation à émanciper les peuples ».
L’auteur constate que la France fait partie des pays les plus « anti-américains » en Occident : « L’orgueil national joue probablement un rôle : personne n’aime être détrôné. »
Malgré des atouts certains tels qu’une présence sur les cinq continents, une langue internationale, l’arme nucléaire, un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, il convient d’admettre qu’il « n’existe aucune grande puissance avec une population de soixante-huit millions d’habitants et un territoire de cinq cent cinquante mille kilomètres carrés. C’est ainsi… ».
Le multiculturalisme comme avenir ?
Le modèle assimilationniste français a bien fonctionné jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Depuis les années 1960, ses défaillances renforcent le malaise identitaire.
« Plus de 20 % des Français sont nés d’au moins un parent étranger. […] La France est un pays d’accueil dont les populations les plus récemment arrivées viennent largement du “Sud”. »
Un retour du phénomène religieux, notamment dans les jeunes générations, se produit également, alors que « les appartenances nationales n’ont pas disparu mais ont perdu en influence ».
Au contraire de la plupart des États occidentaux, il est interdit d’inclure dans les recensements de population des critères de religion ou d’ethnie car seule la communauté nationale « une et indivisible » est censée exister.
Dans un monde où « le multiculturalisme a peu de chance d’aller décroissant », de nouvelles revendications heurtent de front les valeurs républicaines d’universalisme, d’assimilation et de laïcité.
Selon l’auteur, il conviendrait d’évoluer vers un modèle multiculturel, assorti d’une certaine tolérance religieuse : « Dans la plupart des pays riches, en Europe et en Amérique du Nord, les sociétés multiculturelles sont devenues la norme. […] La France fait figure d’exception. Son modèle d’assimilation est resté globalement inchangé. »
« Être français et se sentir comme tel est une notion qui évolue. Notre capacité à l’accepter déterminera sans aucun doute la nature du chemin — violent ou apaisé — que nous emprunterons. »
***
Le constat historique de l’auteur n’est pas nouveau. Il y a un demi-siècle, le Président Valéry Giscard d’Estaing considérait déjà que notre nation était devenue une « puissance moyenne » (« 1 % de la population mondiale », disait-il), rompant ainsi avec « une certaine idée de la France » proclamée avant lui par le Général de Gaulle.
Benjamin Lament observe également, après bien d’autres, que le modèle d’assimilation ne fonctionne plus, tout en considérant que de multiples facteurs inciteront encore de nombreux migrants à venir s’installer en Europe. Il en déduit que notre pays devrait s’adapter au monde environnant en adoptant un modèle multiculturel, à l’instar d’autres nations occidentales.
Dans une nation phare du multiculturalisme comme le Canada, cette politique vise à refléter la diversité culturelle et raciale de la société sous la forme d’une coexistence et non d’une identité commune. Chaque communauté est autorisée à conserver ses spécificités culturelles et l’immigrant récent n’est pas tenu de s’intégrer à la société d’accueil, tandis que celle-ci est sommée de s’ouvrir aux valeurs et aux modes de vie des nouveaux arrivants.
Le gouvernement fédéral est ainsi parvenu à noyer les revendications québécoises parmi celles des minorités ethniques.
Appliqué à notre pays, ce modèle multiculturaliste mènerait sous peu à des dérives graves. L’immigration massive ne tarissant pas, la France éclaterait bientôt en mosaïque de communautés revendicatrices, où les « accommodements raisonnables » seraient constamment remis en question en fonction de l’évolution du rapport de force. Faute de références collectives communes, les populations autochtones seraient sous peu « atomisées » en « tribus » structurées autour de valeurs culturelles particularistes, tandis que la majeure partie se replierait dans la sphère individuelle pour le plus grand bénéfice de communautés d’origine étrangère mieux armées pour conquérir le pouvoir politique et économique.
Des siècles de civilisation française pour en arriver là !
L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Benjamin Lament n’envisage certainement pas la possibilité d’un tel avenir, bien qu’il soit féru d’histoire.
Pour nourrir le débat, nous l’invitons à lire Le Multiculturalisme comme religion politique, écrit en 2016 par Mathieu Bock-Côté, un Québécois fin connaisseur du sujet…
Johan Hardoy
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