Après les deux premiers articles (ici et là) consacrés au livre de Julien Dubertret et Nicolas Ragache, La longue dérive de la dette française — Histoire budgétaire de la Vᵉ République, cette dernière recension commence avec la réélection de Jacques Chirac en 2002 et se termine en août 2025.
2002-2007
Jacques Chirac est largement réélu, au second tour, face à Jean-Marie Le Pen.
Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin décide de procéder à une baisse d’impôts sans s’attaquer réellement à la réduction du déficit, considéré comme un « problème de long terme ». La priorité est au « court terme », à savoir la relance de la croissance soutenue par la dépense publique.
Cette logique « keynésienne » « s’oppose au freinage de la dépense publique à un rythme inférieur à celui de l’inflation. […] Dès lors que croissance et consommation sont largement assimilées, toute réduction de la dépense publique devient impossible, ou au moins très difficile ». L’Allemagne fait un choix différent en choisissant « de ne pas relancer sa demande intérieure mais de limiter son inflation salariale et de restaurer les marges de ses entreprises ».
« Les années 2002-2006 sont aussi celles de la mise en œuvre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF), qui apporte « de la clarté et du sens dans une structure budgétaire par nature de dépense qui était devenue obsolète et devait évoluer. Mais elle n’était pas que cela : une réforme du cadre, laissant aux gouvernements la responsabilité de promouvoir la vertu ou le laisser-aller budgétaire ».
« A posteriori, l’image générale des finances publiques entre 2002 et 2007 est celle d’un accroissement initial assez massif du déficit, qui atteint 4,1 % du PIB en 2003, suivi d’une trajectoire de baisse lente — voire très lente — qui conduit à terminer le quinquennat à la limite de 3 % autorisée par le pacte de stabilité et de croissance. »
2007-2012
[Un des coauteurs, Julien Dubertret, a exercé les fonctions de conseiller du Premier ministre pour le budget en 2007 et de directeur du Budget en 2011.]
En 2007, Nicolas Sarkozy entend « réformer la France », en mettant fin à « l’impuissance publique », tandis que le Premier ministre, François Fillon, affirme que « c’est le choix des déficits et de la dette qui a privé l’État de toute marge de manœuvre ».
« Assez logiquement, c’est donc dans des mesures d’allègement des prélèvements obligatoires que le programme du nouveau président va s’incarner prioritairement » : défiscalisation des heures supplémentaires, allègements de la charge fiscale et « bouclier fiscal », déduction des intérêts d’emprunt (une mesure qui sera supprimée en 2011).
« La politique de maîtrise des dépenses s’est en particulier appuyée sur deux innovations méthodologiques dont c’était la première application en France : le passage à des budgets pluriannuels et la mise en œuvre de revues de dépenses. » La Révision générale des politiques publiques (RGPP) vise à réduire les dépenses publiques, à moderniser l’administration et à améliorer la performance des services de l’État grâce à des audits et des réorganisations.
En 2008, la crise financière — la plus forte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — entraîne un très fort ralentissement de l’économie réelle en Europe et aux États-Unis, suivi d’« un dérapage massif des déficits et des dettes en Europe et aux États-Unis ».
Au-delà des mesures immédiates de sauvetage du système financier, le gouvernement français annonce un plan de relance destiné notamment à apporter des liquidités aux entreprises.
En 2010, l’âge légal de la retraite est relevé à 62 ans.
« D’un point de vue économique, la période 2007-2012 manifeste un retour à une certaine ambition dans les réformes, qui intègre la politique budgétaire en tant que politique publique à part entière. »
Passé la crise de 2008, « la dette française continue de dériver, notamment parce que le pays était entré dans la crise avec un niveau de déficit important, installé depuis longtemps ».
2012-2017
François Hollande est élu dans un contexte de ralentissement de la croissance dans les pays de l’Union européenne. Lors de sa candidature, il a affirmé que les politiques conduites étaient inadaptées tout en désignant son adversaire : « Le monde de la finance. »
Le président échoue d’emblée dans sa tentative de renégocier la « règle d’or » du traité européen, qui limite le déficit structurel des budgets nationaux par rapport au PIB.
Le redressement budgétaire mis en œuvre repose majoritairement sur des prélèvements obligatoires supplémentaires. « Le début de la mandature est ainsi marqué par ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler un choc fiscal, avec des effets nettement défavorables en termes de croissance. C’est pourquoi, presque simultanément, un mouvement inverse de baisse des impôts et charges des entreprises est lancé », un paradoxe qui durera jusqu’à la fin du quinquennat.
« Une accentuation des efforts de redressement intervenant précisément à ce moment de ralentissement comporte objectivement le risque d’amplifier ce retournement de la conjoncture et de rendre plus difficile le rétablissement de l’économie et des finances publiques », d’autant que « des augmentations de prélèvements obligatoires presque aussi importantes » ont déjà eu lieu depuis 2010.
À partir de 2014 et jusqu’en 2017, « les mesures fiscales seront quasi exclusivement des mesures de suppression et d’allègement des impôts. » Malgré tout, la croissance « plafonne autour de 1 % sur la période 2014-2016 », tandis que « la moyenne de la zone euro revient rapidement à un niveau proche de 2 % ». Le chômage demeure quant à lui à un taux élevé.
Durant ce quinquennat, l’évolution des finances publiques met en évidence une faible réduction du déficit, qui reste à un niveau élevé. La dette continue de s’accroître, au moment où les principaux pays européens obtiennent de meilleurs résultats.
« La dernière année du quinquennat voit se multiplier les annonces de dépenses nouvelles, dans des proportions impressionnantes. » Après l’élection présidentielle de 2017, un audit de la Cour des comptes soulignera, « selon une appréciation inhabituellement tranchée », que « les textes financiers soumis à l’approbation de la représentation nationale ou à l’examen des instances européennes étaient ainsi manifestement entachés d’insincérité » !
2017-2025 (août)
« Pour tenter de redresser la situation et se donner les meilleures chances de ramener le déficit au-dessous de 3 % », le gouvernement nommé par Emmanuel Macron annule des crédits de paiement portant sur l’ensemble des ministères, avec une concentration notable sur les crédits d’équipement des armées. Ces coupes budgétaires sur la Défense entraînent la démission spectaculaire du chef d’état-major des armées.
Le regain de la croissance observé durant les deux premiers trimestres de 2017 se confirme sur la fin de l’année et le déficit repasse sous la barre des 3 %.
Les premières mesures de réforme portent sur l’allègement de l’impôt sur les revenus du patrimoine financier et sur la fiscalité du capital. L’idée consiste à privilégier l’investissement dans les entreprises au détriment de l’immobilier, considéré par le président comme « un investissement peu productif participant de l’économie de rente ».
En vue de redonner du pouvoir d’achat aux actifs, des cotisations maladie et chômage sont supprimées en contrepartie d’une hausse de la CSG, une taxe qui fait contribuer les revenus de l’épargne et les retraités (dont les pensions des régimes de base ne sont pas revalorisées en 2018). La taxe d’habitation pour les résidences principales est également supprimée par étapes.
« Pour accélérer la transition énergétique », « le programme du président prévoit une hausse importante de la fiscalité des carburants et produits carbonés ». Le mouvement des Gilets jaunes, déclenché en octobre 2018, « aboutit, début 2019, au gel de la TICPE au niveau alors atteint. Ce sont 10,5 milliards d’euros de hausses de prélèvements programmés auxquels le gouvernement est ainsi conduit à renoncer pour l’avenir ».
« Cet épisode des Gilets jaunes marquera durablement le quinquennat sur le plan budgétaire : le gouvernement doit non seulement renoncer à des hausses d’impôts programmées, mais encore les remplacer par des baisses d’impôts et des dépenses supplémentaires qui n’étaient pas prévues. »
Le programme présidentiel prévoit également une réforme « systémique » des régimes de retraite. « Tandis que les oppositions montent contre un projet qui risque d’être dépassé par sa complexité, le haut-commissaire aux retraites, chargé de la réforme, est conduit en décembre 2019 à la démission pour avoir omis de déclarer plusieurs mandats à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique lors de sa prise de fonctions. »
En mars 2020, Emmanuel Macron retire ce projet lors de l’annonce des mesures de confinement décidées pour faire face à la pandémie de Covid-19.
Le président proclame alors « son intention de ne pas se contraindre sur les dépenses de gestion de la crise », en utilisant à plusieurs reprises l’expression « quoi qu’il en coûte ».
Après trois confinements décidés par l’exécutif, « le choc de la crise du Covid-19 et des restrictions d’activité décidées sur l’économie est majeur. »
« Au-delà des mesures sanitaires, la réponse économique des pouvoirs publics se fait selon deux horizons, l’un de très court terme avec le plan de soutien à l’économie, l’autre à plus long terme avec le plan de relance. »
En 2022, la réélection d’Emmanuel Macron « ne donne pas lieu à des débats de finances publiques poussés ». L’absence de majorité présidentielle à l’issue des législatives, conjuguée au retour puis au reflux de l’inflation, accélère « la révélation d’une situation très dégradée ». La charge de la dette augmente en raison d’une inflation mal anticipée, ce qui entraîne la réduction des marges de manœuvre budgétaires.
« La baisse continue des taux à compter du milieu des années 1980 avec l’ouverture des marchés financiers, puis à partir de 2002 avec l’euro, enfin à compter de 2013 avec une politique monétaire hors norme allant jusqu’à des taux directeurs négatifs, avait habitué les gouvernements à ce que la charge de la dette reste stable voire diminue, alors même que la dette augmentait continûment. Avec le retour de taux d’intérêt largement positifs dans la foulée de l’endettement supplémentaire causé par le choc du Covid-19, le retour à une certaine normalité intervient sans ménagement et vient rendre le redressement des finances publiques plus difficile. »
En 2022, une crise énergétique survient dans la foulée de la guerre russo-ukrainienne. « Les prix du gaz atteignent en Europe des niveaux sans précédent, allant jusqu’à quatre fois le niveau d’avant crise. »
La France est moins touchée que ses voisins en raison d’une plus forte électrification (qui repose largement sur le nucléaire) et d’une forte diversification de ses sources d’approvisionnement, mais deux événements conjoncturels aggravent la situation : un niveau faible des barrages hydroélectriques du fait de la sécheresse de l’été 2022, et l’indisponibilité prolongée de plusieurs centrales nucléaires pour cause de corrosion constatée de pièces de leur circuit de refroidissement. La France est contrainte d’importer de l’électricité alors qu’elle est habituellement fortement exportatrice.
Cette crise énergétique conduit à des interventions budgétaires pour les particuliers et certaines entreprises, dont le coût net s’élève à 20,8 milliards d’euros en 2022 et 17 milliards d’euros en 2023. « Les comptes de l’État sont également fortement sollicités en tant qu’actionnaire principal d’EDF, qui réalise en 2022 des pertes historiques liées à l’arrêt des centrales nucléaires », d’autant que cette entreprise doit racheter au prix fort une production vendue à terme aux prix modérés d’avant la crise. « Finalement, après avoir déboursé 2,1 milliards d’euros pour recapitaliser EDF, l’État décide d’une nationalisation induisant un coût supplémentaire de près de 10 milliards d’euros. »
« Cette crise des prix de l’énergie en Europe s’inscrit dans la durée et son lourd impact économique vient s’ajouter au coût pour les consommateurs des politiques de développement des énergies renouvelables. […] On ne peut aujourd’hui exclure que la crise des prix de l’énergie en Europe sera ex post analysée comme un choc économique majeur. »
« La compétitivité de l’économie française apparaît ainsi comme désormais structurellement affaiblie : la croissance y est en effet nettement plus faible qu’ailleurs sur la période et les recettes ne tirent pas parti de cette faible croissance. »
« L’ampleur même des prélèvements participe au freinage de la croissance de l’économie. Dans le même temps, l’ampleur du déficit pèse sur les conditions de financement de l’économie et sur l’affectation de l’épargne. Quant aux dépenses, leur niveau très élevé ne joue manifestement pas en faveur de la croissance. »
« La crise des finances publiques françaises a ainsi également la dimension d’une crise économique, structurelle, propre au pays, qui a accumulé pendant des années les freins à sa croissance et sa compétitivité. »
« Le modèle, souhaité ou au moins accepté, reposant sur des dépenses publiques volontairement élevées, des prélèvements obligatoires quasi sans équivalent, un déficit élevé permanent et un endettement toujours croissant, trouve manifestement ses limites. »
Johan Hardoy
23/08/2026










