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« La Cause du peuple », de Patrick Buisson

Par Bernard Mazin, essayiste ♦ « Tout le temps où il avait été au pouvoir, Nicolas Sarkozy n’avait jamais pour conviction que son intérêt instantané et son intérêt changeant, en y mettant toute l’énergie de ses insincérités successives. »

« Aimer la France, ce n’est pas aimer une forme morte, mais ce que cette forme recèle et manifeste d’impérissable » : pendant plus de cinq ans voilà le message que le conseiller en stratégie de l’Élysée aura essayé de porter auprès et de faire porter par le candidat, puis le président Sarkozy. À la veille de l’élection présidentielle de 2017, Patrick Buisson, avec La Cause du peuple, met sur la table ce qu’il a retiré de cette expérience, et le moins que l’on puisse dire est qu’il a la dent dure.

Mais la lecture de l’ouvrage met aussi en question l’auteur lui-même, tant est béant le fossé qui sépare la profondeur de sa pensée personnelle de la superficialité de celle de son « poulain ». En d’autres termes, faire prévaloir la « ligne Buisson » auprès d’un Sarkozy ne relevait-il pas de la « mission impossible » ?


Sarkozy, le « génie de l’esbroufe »

La chronique du comportement de Nicolas Sarkozy pendant les deux campagnes de 2007 et 2012, et durant tout son quinquennat, est le volet de l’ouvrage le plus réjouissant, car il met littéralement en pièces le personnage.

Certes, les défauts et les excès de « Sarko l’Américain », de « l’hyperprésident », de sa vulgarité « bling-bling », de son inculture, sont bien connus et ont été largement brocardés par ses adversaires et par la presse bien avant qu’il accède à la magistrature suprême. Mais Buisson rapporte sur ce thème des anecdotes vécues qui devraient édifier les plus indulgents de ses partisans : le récit de la première audience pontificale sous Benoît XVI – téléphone portable en mains –, la conversation téléphonique avec Florence Cassez – avec tutoiement de rigueur – et bien d’autres épisodes sont des moments d’anthologie.

L’auteur offre également des perspectives intéressantes sur le rôle nuisible joué par Carla Bruni-Sarkozy : la presse people s’est abondamment répandue sur le couple, généralement avec l’accord et à la grande satisfaction de celui-ci, mais a été beaucoup moins diserte sur le fait que Sarkozy a été un véritable « homme sous influence », Carla n’hésitant pas à intervenir dans des réunions au plus haut niveau pour donner son avis – bien entendu toujours dans le sens de la « pensée conforme » – et bénéficiant systématiquement d’une écoute très favorable de son présidentiel époux…

Mais le plus consternant est ce que nous livre Patrick Buisson sur le processus de décision sarkozyen sur les sujets auxquels il se trouvait confronté et qui comportaient des enjeux stratégiques ou métapolitiques.

Un de mes amis rencontré récemment me disait judicieusement que l’idée même qu’un président de la République estime opportun de s’attacher les services d’un « conseiller idéologique » spécial est incongrue, et participe de la dévaluation de la fonction présidentielle, puisqu’elle postule que le président n’a pas d’idées très arrêtées sur les orientations qu’il entend mettre en œuvre pendant son mandat. Buisson consacre d’ailleurs de longs développements à ce thème (cf. notamment les chapitres 3 à 6) : il épingle notamment la perte de posture légitime de la fonction, dont les titulaires oscillent désormais entre exhibition de la personne et vulgarisation de la fonction. Sous la toute-puissance de la classe des « médiagogues », la figure du président « père de la nation » disparaît et le gouvernement devient la gouvernance. Enfin, contre les principes mis en avant par Carl Schmitt et Julien Freund, le Politique n’est plus discrimination de l’ami et de l’ennemi, mais recherche du consensus à tout prix et convergence de la droite et de la gauche dans l’indifférenciation. Sarkozy a été emblématique de cet abaissement de la fonction. Mais la dérive était déjà décelable depuis Pompidou, et n’a fait qu’empirer avec François Hollande.

A cet égard, les nombreux détails révélés par Buisson sur le « traitement » de nombre de dossiers sensibles – du débat sur l’identité nationale à « l’ouverture à gauche », de la politique de la ville à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’islam – nous présentent un personnage « ondoyant, fluctuant, versatile », gouverné par des préoccupations électoralistes de court terme, et agissant toujours in fine dans une perspective utilitariste.

Buisson lui reconnaît d’avoir, à certains moments, fait preuve d’un « sens de la formule » bienvenu et d’avoir pris des positions courageuses et qui allaient dans le bon sens, mais ces fulgurances ont été peu nombreuses et généralement sans lendemain : sur la forme, car son profil d’instable hyperactif et égocentrique le conduisait à des « volte-face où se concentrait son génie de l’esbroufe » ; sur le fond parce qu’en définitive il n’a jamais été autre chose qu’un produit de l’idéologie cosmopolite.

La « ligne Buisson », pertinence et limites

A en croire Patrick Buisson, « la “ligne Buisson” n’avait été [pour Sarkozy] qu’un logiciel électoral, celui qu’il avait jugé le plus performant pour siphonner les voix du FN en 2007, puis pour éviter l’humiliation d’une écrasante défaite en 2012 » (p.14). Elle a été, lors de la campagne de 2012, réactivée par les médiagogues pour entretenir l’illusion d’un Sarkozy manipulé par un « conseiller de l’ombre » qui l’aurait sciemment entraîné vers la pente fatale des « idéologies nauséabondes » que l’on sait…

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que sur le plan idéologique et métapolitique, la réflexion de fond est très pénétrante et rejoint largement les analyses auxquelles nous souscrivons « sous nos cieux ».

Buisson a notamment bien compris les nouveaux clivages qui sont à l’origine de la montée du populisme :

  • Besoin d’identité face au cosmopolitisme et à la mondialisation ;
  • Besoin de ré-enracinement face à la déshumanisation ;
  • Révolte contre le « tout-marché » et l’idéologie libérale-libertaire ;
  • Opposition de la France d’en haut (les « heureux de la mondialisation », soit l’oligarchie de la superclasse mondiale et ses protégés) et de la France périphérique (« les laissés pour compte de la mondialisation »).

Rappelant que l’élection se gagne au peuple, Buisson n’a cessé de presser Sarkozy de redonner à sa fonction une posture légitime, et en même temps de prendre des décisions qui, certes, auraient été exposées aux foudres de la bien-pensance politico-médiatique, mais qui auraient répondu aux aspirations de la majorité. Il s’agissait de faire prévaloir une « politique de civilisation », et de dénoncer la vacuité des « valeurs de la République » dévoyées par ses adversaires socialistes.

Nombre d’occasions se sont présentées de marquer son territoire de façon positive, tant en politique intérieure que dans les affaires internationales, et l’ouvrage les relate avec force détails, mais la conclusion est sans appel : le quinquennat de Sarkozy a été celui des annonces sans lendemain, des hésitations et des louvoiements, de la soumission à la repentance, des engagements non tenus ou tenus trop tard, et, en définitive, de l’incapacité à percevoir les enjeux de civilisation au-delà des problèmes réglementaires, d’effectifs, de moyens et de financement. L’exemple de l’attitude du président face au phénomène d’une immigration musulmane incontrôlée illustre mieux que tout autre les carences du personnage.

Certaines réflexions de Patrick Buisson appellent cependant des réserves :

En premier lieu, on peut estimer, au chapitre 8 « La droite, ce grand cadavre à la renverse », que son analyse de l’évolution de la droite, qui part de la distinction de René Rémond entre droites légitimiste, orléaniste et bonapartiste, est quelque peu obsolète et sujette à caution.

Surtout, Patrick Buisson reprend à son compte l’idée de la convergence entre libéralisme économique poussé jusqu’au bout de sa logique (accumulation indéfinie des profits ; homme réduit à ses intérêts individuels ; effacement du politique devant le marché ; croyance au progrès illimité, etc.) et la déconstruction des mœurs et de toutes les « communautés d’appartenance ».

Que cette convergence « libérale-libertaire » existe est incontestable, et sa dénonciation a été entreprise depuis de nombreuses années par des auteurs que Buisson invite au fil de son livre, de Jean-Claude Michéa à Christopher Lasch et de Dany-Robert Dufour à Jean-François Mattei. Il n’est pas rare que ces auteurs soient relayés par les contributeurs de Polémia, et il m’est arrivé d’ailleurs de faire des recensions élogieuses d’ouvrages dans cette filiation.

Pour séduisantes que soient ces analyses, je les trouve toujours un peu limitées en ce qui concerne la question du libéralisme économique. Qu’il y ait un libéralisme utopique et des thuriféraires de la mondialisation dotés de moyens très puissants est un fait entendu. Mais le libéralisme économique « de tous les jours », c’est-à-dire la défense des libertés économiques et sociales, a encore des choses à dire. L’affirmation de la compatibilité du libéralisme avec la sauvegarde des identités territoriales et de civilisation ne paraît pas non plus avoir dit son dernier mot, comme le soulignent des auteurs aussi remarquables que Chantal Delsol.

Sur ce terrain, Patrick Buisson donne parfois l’impression de jeter le bébé avec l’eau du bain, et de céder à une certaine mode consistant à aller chercher chez des auteurs issus de la gauche, et souvent de l’extrême gauche, des sources de réflexion qui lui sont, certes, souvent fructueuses pour nourrir son constat du monde comme il va (mal), mais qui n’aident guère pour proposer des solutions.

J’ai eu l’occasion d’écrire, voilà bien longtemps, que la référence à la « décence commune » orwellienne, qui est l’une des bases de la pensée par ailleurs stimulante de Jean-Claude Michéa, est très riche au niveau de l’approche théorique, mais peu opératoire quand il s’agit du gouvernement de la Cité. Il y a là une faiblesse dans le propos de Buisson : il expédie en quelques lignes la question de l’Etat-providence, n’évoque pratiquement jamais les questions économiques, et fait totalement l’impasse sur la question d’une possible synthèse libérale et nationale. Et quand il confesse qu’au moins au début du quinquennat, il a entretenu une certaine connivence de pensée avec Mélenchon, l’on est assez interloqué : mais là encore, c’est mon tropisme personnel qui n’est pas en phase avec cette recherche d’un « conservatisme de gauche » transcendant le clivage droite/gauche, assez « tendance » chez certains de nos amis.

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?

« Pas plus qu’elle ne gouverne, la gouvernance démocratique ne représente plus les citoyens. Il s’agit en fait d’une post-démocratie qui n’est en rien une démocratie, mais un système qui en usurpe l’appellation et n’en respecte que les apparences » (p.418).

C’est peut-être cette citation, qui plaira à mon ami Michel Geoffroy, qui résume le mieux la « mission » que Patrick Buisson s’était fixée en acceptant de travailler auprès de Sarkozy pour préparer la campagne de 2007. Contre cette « démocratie confisquée » que nous dénonçons sans relâche, et prenant acte des grandes vagues de fond du sentiment majoritaire, ce que nos ennemis nomment « populisme », il voulait redonner la parole au peuple. Cela signifiait notamment de retrouver le chemin de la démocratie référendaire.

Mais comment demander à l’homme du Fouquet’s, de la Rolex et des saillies grossières telles que celle devenue célèbre du « Cass’toi, pauv’c… », de redonner une dimension sacrée à sa fonction ?

Comment demander à un homme qui a fondé toute son action sur le louvoiement, la décision à l’emporte-pièce et la soumission à la pensée dominante de s’engager sur des orientations de moyen et long terme à la fois stables et à contrecourant de l’idéologie dominante ?

Surtout, comment demander à un homme qui méprisait le peuple de comprendre que son comportement individuel, d’une part, son refus de recourir à tout outil de démocratie directe, d’autre part, aboutissaient à accroître la défiance des électeurs qui l’avaient soutenu de bonne foi en 2007 ?

Buisson rappelle la manière dont le référendum d’initiative populaire, introduit dans la Constitution en 2008, a été d’emblée assorti de telles conditions de mise en œuvre qu’il était littéralement inapplicable. Dans le même esprit, il souligne le déni de démocratie qu’a constitué le vote par le Parlement du Traité de Lisbonne, et qui a permis de revenir sur le rejet de ce texte par les électeurs en 2005.

Enfin, l’auteur donne des éclaircissements éloquents sur la façon dont Sarkozy a tué dans l’œuf sa proposition d’organiser en 2011 un référendum sur la question de l’immigration.

D’une façon générale, Buisson donne l’impression d’avoir toujours espéré qu’il allait être écouté, et de s’être résigné à vivre comme un triomphe, au bénéfice exclusif de son ego, le fait d’avoir pu réussir, à l’issue de harassantes querelles picrocholines, à ce que l’une de ses propositions ponctuelles soit retenue, presque par hasard parfois, au recoin d’un discours.

A la lecture de toutes ces victoires à la Pyrrhus, l’on se demande ce qui a pu conduire l’auteur à rester auprès de Sarkozy pendant toute la durée du quinquennat, tant il était évident, dès les premiers mois, que le président élu ne serait jamais l’homme de la situation. Appât de l’argent ? du pouvoir ? des ors de l’Elysée ? Il reconnaît, dans l’Epilogue, avoir, comme le personnage de Proust, « gâché des années de [sa] vie avec quelqu’un qui n’était pas [son] genre ». Dommage qu’il ne s’en soit pas aperçu plus tôt, et dommage qu’il n’ait pas fait profiter d’autres que Sarkozy de ses conseils généralement avisés. Où en serait le FN s’il avait été soutenu par la ligne Buisson plutôt que par la ligne Philippot ?

Il y a mille et une raisons de se défier de Nicolas Sarkozy, ce « moteur à deux temps fonctionnant au mélange d’un discours dur et d’une pratique molle » (p.114). La lecture de La Cause du peuple en allonge considérablement la liste et devrait dessiller les crédules – il semble qu’il en reste – qui pensent que le Sarkozy 2017 a changé. La soupe qu’il nous sert à la faveur de la primaire de la droite et du centre a des relents de « ligne Buisson », mais elle a un goût de réchauffé et surtout le chef n’est plus aux fourneaux pour aider le marmiton. Buisson, dans les dernières lignes de La Cause du peuple, affirme qu’il y a un besoin de « transcender notre basse époque ». Qui serait capable de satisfaire ce besoin de transcendance ? On ne le voit pas très nettement, mais en tout cas pas Sarkozy !

PS : « J’ai adressé cette recension avant de connaître les résultats du premier tour de la primaire de la droite et du centre. Ces résultats n’infirment en rien mon appréciation sur l’ouvrage de Patrick Buisson et montrent qu’il ne faut jamais perdre la foi dans la sagesse du peuple. S’agissant de Sarkozy, espérons que cette fois-ci, ce ne sera plus un au revoir,  mais un adieu. »

Bernard Mazin
20/11/2016

« Bernard Mazin, ENA, contrôleur général économique et financier honoraire, a été co-fondateur du Club de l’Horloge, dont il est délégué général. Coordinateur de l’ouvrage “Droite-gauche, un clivage dépassé?” (1998), il est intervenu dans plusieurs colloques du Club (devenu en 2015 Carrefour de l’Horloge ).
Il est en outre administrateur de Radio Courtoisie. Depuis 2014, il contribue de façon régulière à Polémia, notamment par des recensions d’essais ou de livres d’actualité.»

Patrick Buisson, La Cause du peuple, Ed. Perrin, septembre 2016, 460 p.

Correspondance Polémia – 21/11/2016

Image : l’auteur et son « poulain »

Bernard Mazin

Bernard Mazin, ENA, contrôleur général économique et financier honoraire, a été co-fondateur du Club de l'Horloge, dont il est délégué général. Coordinateur de l'ouvrage "Droite-gauche, un clivage dépassé?" (1998), il est intervenu dans plusieurs colloques du Club (devenu en 2015 Carrefour de l'Horloge ). Il est en outre administrateur de Radio Courtoisie. Depuis 2014, il contribue de façon régulière à Polémia, notamment par des recensions d'essais ou de livres d'actualité.