De la France à l’Allemagne, du Royaume-Uni à l’Italie, une vague de fond bouleverse les équilibres politiques européens : la droite nationale et populiste progresse, tandis que les formations traditionnelles de droite reculent, parfois jusqu’à devenir marginales. Philippe Baccou, énarque, conseiller-maître honoraire à la Cour des comptes, essayiste et contributeur de Polémia, analyse cette recomposition historique à travers les résultats électoraux et les sondages de douze pays européens. Une démonstration chiffrée qui met en lumière l’ampleur d’un basculement politique susceptible de transformer durablement l’Europe.
Polémia
Démographie et politique
En démographie, le grand remplacement – remplacement à peu près complet – d’une population par une autre est un phénomène bien documenté. En histoire, on a aussi pu observer, sur de vastes étendues, le grand remplacement d’une religion par une autre : le paganisme par le christianisme, le christianisme par l’islam. En général, ces phénomènes sont d’assez longue durée, au moins une centaine d’années.
Les grands remplacements politiques – un courant politique se substitue à un autre – peuvent être plus rapides. C’est, semble-t-il, ce que nous observons en Europe, depuis une ou deux décennies, entre deux variétés de la droite : la droite classique (conservateurs, libéraux, démocrates-chrétiens) et la droite populiste (celle des Le Pen, Meloni et Weidel), souvent qualifiée d’extrême par ses adversaires.
Ce processus est en cours un peu partout en Europe. Il semble particulièrement avancé dans les quatre plus grands pays : Allemagne, Royaume-Uni, France et Italie. Voici un bref état des lieux, dans la douzaine de pays les plus peuplés (10 millions d’habitants et plus) représentant, à eux tous, 86 % de la population de l’ensemble constitué par l’Union européenne et le Royaume-Uni.
Allemagne : l’AfD supplante la droite traditionnelle
Les forces politiques remplacées sont, d’une part, les chrétiens-démocrates (CSU en Bavière, CDU ailleurs, coalisés sous la bannière « Union »), d’autre part, les libéraux (FPD). La force politique remplaçante est l’Alternative für Deutschland (AfD, « Une autre voie pour l’Allemagne »), parti dirigé par Alice Weidel, une homosexuelle de 47 ans, compagne d’une Suissesse d’origine sri-lankaise.
Au vu d’une série de sondages homogènes, émanant du même institut et bien corrélés avec les résultats des élections au Bundestag, le point de bascule a été dépassé en 2026 : l’AfD devance désormais régulièrement le total CDU-CSU-FDP en intentions de vote. Pendant plus des 2/3 des 14 années considérées, le total des intentions de vote en faveur de ces deux courants de la droite a dépassé 50 %.

Royaume-Uni : Nigel Farage bouscule les conservateurs

Jusqu’au XXe siècle les libéraux (Whigs) avaient été, face aux conservateurs (Tories), l’un des deux partis dominants. Au cours de l’entre-deux-guerres, ils furent remplacés par les travaillistes (Labour). Il semble que nous assistions aujourd’hui à un phénomène de même nature entre les conservateurs et la droite populiste emmenée par Nigel Farage.
Âgé de 62 ans, celui-ci a successivement présidé l’UK Independence Party (UKIP), fer de lance du Brexit en 2016, puis le Brexit Party, fondé en février 2019 et rebaptisé Reform UK en 2021. Créditée de 10 à 20 % des suffrages avant le Brexit, la droite populiste, à partir de 2024, a effectué une nouvelle percée dans les sondages et aux élections locales de 2025 et 2026. Cette progression est parallèle à celle du rejet de l’immigration dans l’opinion.
Le point de bascule avec les conservateurs a été atteint en 2024 dans les intentions de vote et, semble-t-il aussi, dans le nombre des militants -selon Farage, l’effectif des adhérents à Reform UK aurait dépassé en décembre 2024 celui des membres du parti conservateur. D’avril 2025 à juillet 2026, selon tous les instituts de sondage, Reform UK a été presque continuellement en tête des intentions de vote aux élections à la Chambre des communes, avec jusqu’à 35 % des voix. Rappelons qu’avec seulement 1/3 des voix, un parti a de bonnes chances d’obtenir la majorité absolue des sièges dans un scrutin uninominal à un tour par circonscription, mode de scrutin en usage au Royaume-Uni.
Depuis le remplacement de Keir Starmer par Andy Burnham comme Premier ministre en juillet 2026, les travaillistes sont repassés en tête des intentions de vote selon la plupart des instituts de sondage, à l’exception de YouGov qui, le 27-28 septembre 2026, les plaçait à un point derrière Reform.
France : le RN écrase la droite classique
L’expansion politique de la droite populiste est plus ancienne en France qu’en Allemagne et au Royaume-Uni. À une époque (2002) où l’AfD n’avait pas encore été créée et où l’UKIP n’avait qu’une audience marginale, Jean-Marie Le Pen se qualifiait pour le second tour de l’élection présidentielle. Toutefois, il aura fallu attendre les 15 dernières années pour que le grand remplacement s’opère avec la droite classique. Ce processus est visualisé par le graphique ci-après.
* Les chiffres des années 2012-2022 sont les résultats des élections présidentielles. Ils font clairement apparaître le remplacement de la droite classique par la droite populiste, principalement représentée par Marine Le Pen : surclassée par Nicolas Sarkozy en 2012, celle-ci dépasse François Fillon en 2017 et écrase Valérie Pécresse en 2022.
* Les chiffres des années 2023-2026 sont des intentions de vote, sondées par l’IFOP vers la date anniversaire de l’élection de 2022 (2023.1 à 2026.1) et à la fin de septembre 2026 (2026.2). Depuis 2023, Édouard Philippe s’est distancié d’Emmanuel Macron et du groupe central, de façon que sa candidature puisse apparaître comme celle d’un représentant de la droite classique. Cependant, même gonflée du potentiel d’Édouard Philippe, cette droite reste constamment dominée par la droite populiste dans les intentions de vote au premier tour de la présidentielle : autour de 30 % des voix pour la première, autour de 40 % pour la seconde.

Selon les sondages, la domination de la populiste Marine Le Pen se maintiendrait même en cas de duel au second tour avec Édouard Philippe. Cette domination semble s’accroître entre le 1er semestre 2024 et le 2e semestre 2026.
| Sondages IFOP | Avril 2024 | Décembre 2024 | Juillet 2026 | Août 2026 | Octobre 2026 |
| Le Pen | 51 % | 50 % | 54 % | 52 % | 56 % |
| Philippe | 49 % | 50 % | 46 % | 48 % | 44 % |
Italie : Giorgia Meloni impose sa domination
Le remplacement de la droite classique par la droite populiste comme force principale de la droite est effectif en Italie depuis 2022. Giorgia Meloni gouverne le pays dans le cadre d’une coalition stable : quatre ans d’exercice continu du pouvoir, un record de longévité depuis 1945. Dans cette coalition, les populistes (Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, Lega de Matteo Salvini) dominent largement ce qui reste de la droite classique (Forza Italia, le parti fondé par Silvio Berlusconi).
Âgée de 49 ans, Mme Meloni s’est engagée à 15 ans, en 1992, dans le Mouvement social italien (MSI), héritier du parti fasciste d’avant-guerre. Elle dirige depuis 2014 Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), issu d’une scission du Peuple de la liberté, coalition politique créée par Silvio Berlusconi, dans laquelle avait fusionné en 2009 l’Alliance nationale qui avait succédé en 1995 au MSI et où Meloni dirigeait le mouvement de jeunesse. La vie politique italienne est rarement simple …
La coalition dirigée par Giorgia Meloni avait obtenu 44 % des voix aux élections de septembre 2022, dont 35 % pour les populistes (Fratelli d’Italia 26 %, Lega 9 %) et seulement 9 % pour Forza Italia et un petit parti de droite modérée. Toutefois, les modalités du scrutin proportionnel ont permis à Meloni et à ses alliés de recueillir plus de la moitié des sièges dans les deux chambres.
Depuis 2022, les intentions de vote ont fait ressortir une baisse de 4 points de la coalition gouvernementale, principalement due au tassement de la Lega. La droite populiste, néanmoins, a encore progressé dans les sondages, par suite de l’apparition d’un nouveau parti en février 2026 : Futuro nazionale (Futur national), dirigé par Roberto Vannacci, ancien général et député européen. Issu d’une scission de la Lega, ce parti considère que la coalition de Meloni est trop modérée. Il propose la remigration de la partie de la population immigrée qui ne s’assimilerait pas. Fin octobre 2026, les instituts de sondage créditent ce parti de plus de 7 % des voix aux prochaines législatives. Cela placerait la droite populiste à plus de 40 % des intentions de vote, soit 5 points de plus qu’en 2022.
Le choix devant lequel se trouve Mme Meloni est le suivant : soit intégrer Futuro nazionale dans sa coalition, soit trouver le moyen de garder la majorité au Parlement avec moins de voix. Elle cherche à obtenir ce résultat par une modification du mode de scrutin proportionnel, en instituant une prime aux coalitions. Cette réforme a été votée le 8 octobre 2026 par la Chambre des députés, après le Sénat. Elle permettrait à une alliance recueillant plus de 42 % des voix d’obtenir un bonus de 70 sièges de députés et 35 sièges de sénateurs.
Espagne : Vox progresse face à une droite traditionnelle encore solide
La droite populiste est représentée en Espagne par Vox, un parti récent, créé en 2013 par Santiago Abascal, dissident du Parti populaire (PP). On peut y ajouter un autre parti plus récent et plus petit, Se acabó la fiesta (SALF, La fête est finie), créé en 2024 par l’influenceur Alvise Pérez, député européen, une sorte d’équivalent espagnol, dit-on, de Javier Milei ou du président du Salvador Nayib Bukele. Dissident du parti libéral et centriste Ciudadanos, Pérez s’affirme à la fois en rupture avec la classe politique espagnole, proche des idées libertariennes et très opposé à l’immigration.
Prises ensemble, ces deux formations politiques dépassent aujourd’hui 20 % des intentions de vote (dont plus de 18 % pour Vox), soit presque un doublement en trois ans. Au cours de la même période, le PP, représentant la droite classique, est resté largement prédominant, mais il a quelque peu régressé dans les intentions de vote. Un processus de remplacement est donc en cours, mais il n’en est qu’à ses débuts, comme entre l’Union pour un mouvement populaire (UMP) et le Front National au début des années 2000.
Tous courants réunis, la droite est majoritaire en intentions de vote depuis 2025. Il n’existe pas de cordon sanitaire entre le PP et Vox. Les deux partis ont gouverné ensemble quatre régions autonomes jusqu’à juillet 2024, date à laquelle Vox a quitté cette coalition.
| En % des voix | Octobre 2023 | Octobre 2024 | Octobre 2025 | Octobre 2026 |
| Droite populiste (Vox, SALF) | 11,- | 14,6 | 18,2 | 21, |
| Droite classique (PP) | 37,8 | 35,2 | 34 | 32,4 |
| Total | 48,8 | 49,8 | 52,2 | 53,4 |
Source : Institut Socio Metrica, intentions de vote aux élections législatives.
Autres pays européens : une vague populiste qui gagne du terrain
Les cinq pays qui précèdent représentent 64 % de la population de l’ensemble UE + Royaume-Uni. Les évolutions politiques qui s’y déroulent sont donc représentatives de ce qui se passe en Europe.
Le sens de ces évolutions se confirme, à des degrés divers, dans les sept autres pays. Voici les éléments les plus significatifs.
En Pologne, le PIS (Parti indépendance et justice), aujourd’hui dans l’opposition, s’apparente à un parti de droite classique. Mais il est désormais fortement concurrencé par deux partis populistes récemment apparus, la Confédération (Konfederacja) et la Confédération de la couronne polonaise (Korona). En septembre 2026, selon une agrégation des instituts de sondage, ces deux formations totalisaient 24 % des intentions de vote aux législatives : c’est plus que le PIS (21 %), mais cela reste moins que la droite classique constituée du PIS et de trois autres formations (31,7 %).
En Roumanie, la droite populiste de George Simion (Alliance pour l’unité des Roumains, AUR, fondée en 2019) pointait largement en tête des intentions de vote en septembre 2026 (34 à 40 %), dépassant nettement le total des voix créditées aux partis de droite classique (environ 26 %). L’écart entre les deux courants est encore plus important si l’on ajoute à l’AUR deux autres partis populistes plus petits, SOS Romania (environ 3 %) et le Parti des jeunes (POT, 2 %).
Aux Pays-Bas, l’attention a été longtemps concentrée sur le populiste Geert Wilders (63 ans), chef tonitruant du Parti pour la liberté (PVV). Le PVV reste la principale formation politique de la droite populiste néerlandaise, mais, en perte de vitesse, il est aujourd’hui concurrencé par deux autres partis de même tendance : le Forum pour la démocratie (FVD), créé en 2016 par Thierry Baudet, docteur en philosophie du droit, aujourd’hui âgé de 43 ans ; JA21, issu en 2020 d’une scission du FVD et s’affirmant comme plus modéré. En 2023, ces partis ont obtenu à eux trois 26,4 % des suffrages aux élections législatives, et 27,3 % en 2025. Les derniers sondages disponibles (septembre-octobre 2026) les créditent de 28-31 % des intentions de vote. La baisse des voix du parti de Wilders au cours de cette période n’est donc pas le signe d’un essoufflement de la droite populiste. Celle-ci continue de progresser, son poids électoral dépasse désormais constamment celui des partis de droite classique (22 à 25 % selon que l’on inclut ou non le SGP, un parti protestant atypique)[1].
En Belgique, l’analyse est rendue plus difficile par l’absence de structure partisane identique dans les communautés flamande et wallonne. Quasiment absente en Wallonie, la droite populiste est, en revanche, un courant politique important en Flandre. Elle y est représentée par le Vlaams Belang (Intérêt flamand), successeur du Vlaams Blok fondé en 1979.
L’audience électorale de ce parti a fortement fluctué. Concurrencé par des nationalistes flamands proches de la droite classique, Bart De Wever (président de l’Alliance néo-flamande, N-VA) et Jean-Marie Dedecker (rallié en 2019 à la N-VA), le Vlaams Belang avait vu décliner son score jusqu’à un minimum de 5,8 % des suffrages flamands aux élections législatives de 2014. Depuis cette date, le Vlaams Belang n’a cessé de progresser : 18,7 % des voix en Flandre aux législatives de 2019, 21,8 % à celles de juin 2024. Cette progression s’est ensuite poursuivie dans les intentions de vote : 23,8 % des voix en septembre 2024, 26,7 % en septembre 2025 et 27,8 % en septembre 2026, selon l’institut IPSOS. Pendant la même période, le poids électoral de la droite classique en Flandre a diminué de 25 points, passant de 67,2 % aux législatives de 2014 à 42,4 % en septembre 2026 (sondage IPSOS).
En République tchèque, la percée de la droite populiste, récente, est principalement liée à la personne d’Andrej Babiš. Âgé de 72 ans, celui-ci est un milliardaire parfois comparé à Donald Trump. Fondateur et président, depuis 2012, de l’Action des citoyens mécontents (ANO), il est le chef du gouvernement depuis décembre 2025, après l’avoir été une première fois en 2017-2021. Son positionnement politique a fluctué : membre du parti communiste tchécoslovaque avant 1990, il a participé à un gouvernement à direction social-démocrate en 2014-2017 et a gouverné en 2017-2021 avec la participation des sociaux-démocrates et le soutien des communistes. Son évolution ultérieure a confirmé son ancrage dans la droite populiste. Andrej Babiš gouverne aujourd’hui avec la participation d’autres partis de droite dont le plus important, Liberté et démocratie directe (SPD), est également classé dans le courant populiste. Les législatives de décembre 2025 ont clairement fait dépasser le point de bascule entre les deux courants de la droite : à eux seuls, le parti de Babiš et la coalition populiste du SPD obtenaient plus de 42 % des voix, assez loin devant la coalition de la droite classique (23,4 %).
En Suède, le parti des Démocrates de Suède (SD), fondé en 1988, est passé de 1,4 % des voix aux législatives de 2002 à 17,6 % en septembre 2026, mais en recul de 3 points par rapport au maximum atteint en 2022. Cette sensible progression a réduit le score des partis de la droite classique, mais ces derniers conservent une avance confortable : le point de bascule du remplacement est loin d’être atteint.
Au Portugal, en revanche, la progression de Chega (Ça suffit !), parti de droite populiste fondé en 2019 par André Ventura (43 ans), un dissident du parti social-démocrate -PSD, le principal parti de la droite classique au Portugal-, a été extrêmement rapide : 1,3 % des voix aux législatives de 2019, 7,2 % en 2022, 18,1 % en 2024, 22,8 % en 2025, 27 % dans les intentions de vote en septembre 2026. Selon les instituts de sondage, Chega dépasse désormais de 3 à 9 points l’Alliance démocratique (AD), coalition du PSD et du petit Parti du peuple (conservateurs chrétiens-démocrates). En incluant quelques autres partis, le bloc populiste et celui de la droite classique font pratiquement jeu égal dans les plus récents sondages : le point de bascule n’est pas loin. Cette bascule s’est d’ailleurs déjà réalisée à l’élection présidentielle de janvier-février 2026 qui a opposé, au second tour, un socialiste à André Ventura, classé au premier tour devant les candidats de la droite classique.
Conclusion : une vague de fond
Partout, les pays d’Europe vont devoir s’habituer à la venue au pouvoir de la droite populiste, associée à la droite classique, puis surpassant celle-ci pour devenir dominante, et enfin achevant de la remplacer en absorbant ce qui en subsistera.
Cette mutation n’a plus rien d’exceptionnel : elle s’est déjà concrétisée dans de nombreuses collectivités locales. Dernièrement en Allemagne, l’AfD, le 6 octobre dernier, a pu faire élire l’un des siens président du parlement de la région Saxe-Anhalt avec le soutien d’une autre formation populiste et des voix d’élus de la droite classique. Au niveau national, la droite populiste a été associée au pouvoir en Autriche et aux Pays-Bas, a participé à une coalition parlementaire en Suède, a gouverné en Hongrie et continue à le faire en Italie et en République tchèque.
L’ampleur, la généralité et, souvent, la rapidité des évolutions ainsi décrites laissent peu de doutes : nous sommes en présence d’une vague de fond qui promet de changer profondément la conduite politique de l’Europe dans les prochaines années.
Philippe Baccou
08/11/2026
[1] Je n’inclus pas dans ce total les voix de Démocratie 66 (11-13 % des intentions de vote). Souvent coalisé avec le droite classique, ce parti n’en reste pas moins un équivalent néerlandais du macronisme français.










