La relecture de Saint-Germain ou la négociation, roman de Francis Walder, prix Goncourt 1958, offre une grille de lecture étonnamment opérante pour comprendre les négociations engagées à Abou Dhabi entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine. Non parce que les situations seraient comparables, elles ne le sont pas, mais parce que Walder saisit avec une rare lucidité ce qu’est la négociation politique lorsqu’elle ne procède ni d’un idéal de paix ni d’une réconciliation morale, mais d’un calcul froid sur les pertes à venir.
Balbino Katz
Walder, diplomate de métier, n’écrivait pas en surplomb. Il connaissait de l’intérieur la position inconfortable de ceux qui participent aux discussions sans être les véritables maîtres du jeu. Dans Saint-Germain, la paix de 1570 n’est jamais présentée comme une victoire de la raison, mais comme une construction fragile, née de la conviction progressive que la poursuite de la guerre coûtera davantage que son interruption provisoire. La négociation n’est pas le contraire de la guerre, elle en est un moment particulier.
Cette intuition rejoint une tradition française de pensée politique souvent oubliée. Raymond Aron rappelait que les États ne recherchent jamais la paix en soi, mais une situation jugée préférable à la continuation du conflit. La paix n’est acceptable que lorsqu’elle apparaît moins dangereuse que la guerre. De Gaulle, dans ses Mémoires, disait déjà que l’on ne négocie jamais par bonté d’âme, mais parce que le rapport coûts-avantages s’est inversé.
Appliquée au conflit russo-ukrainien, cette grille éclaire l’étrangeté des pourparlers d’Abou Dhabi. Aucune des parties directement engagées n’est aujourd’hui convaincue qu’elle a plus à perdre à poursuivre la guerre qu’à y mettre fin. La Russie s’est installée dans une économie de guerre longue, politiquement structurante, socialement intégrée, qui rend toute sortie brutale risquée. L’Ukraine, soutenue financièrement et matériellement par l’Europe, nourrit l’espoir non d’une victoire totale, mais d’une stabilisation favorable. Dans ces conditions, la négociation relève moins d’une dynamique interne que d’une mise en scène externe.
La seule puissance qui manifeste un désir clair de paix est américaine. Sous la présidence de Donald Trump, ce désir est double. Il est d’abord psychologique, pouvoir revendiquer l’arrêt d’un conflit majeur, inscrire son nom dans une narration personnelle de pacificateur. Il est ensuite stratégique, remettre la Russie dans le circuit économique mondial, afin de stabiliser un système international devenu chaotique. Ici, la paix n’est pas une fin, mais un objectif marketing et financier.
C’est à ce stade qu’intervient un élément décisif, largement absent des analyses classiques, ce que l’on pourrait appeler la « petite musique médiatique ». À l’époque de Walder, cette musique était faible, diffuse, confinée aux cours, aux salons, aux chancelleries. Aujourd’hui, elle est omniprésente. Elle émane des chaînes d’information en continu, des réseaux sociaux, des éditorialistes, des experts médiatiques, des influenceurs suivis quotidiennement par les décideurs eux-mêmes.
Les responsables politiques contemporains vivent immergés dans ce flux. Donald Trump, plus que tout autre, est un homme façonné par l’écran. Il passe des heures devant la télévision, les réseaux sociaux, les plateformes numériques. Cette musique de fond ne se contente pas d’accompagner la décision, elle la précède, la prépare, parfois la contraint. Elle fixe le tempo, définit ce qui est perçu comme acceptable, raisonnable ou inacceptable.
Dans le cas ukrainien, cette petite musique a profondément évolué. Le pessimisme dominant des mois précédents a laissé place à un optimisme prudent, entretenu par la mise en scène permanente de micro-succès militaires, de résistances locales, de symboles de résilience. Peu importe que la réalité stratégique globale reste incertaine, ce récit façonne la psychologie collective et influe directement sur la disposition à négocier. Comme l’avait noté Julien Freund, la politique est inséparable de ses représentations, et celles-ci peuvent peser autant que les faits matériels.
Un autre aspect, souligné par Walder de manière implicite, mérite d’être rappelé. La négociation n’appartient pas nécessairement à ceux qui paient le prix le plus élevé du conflit. Les Européens assument aujourd’hui le soutien financier à l’Ukraine et contribuent directement à sa survie. Pourtant, ils sont absents de la table des négociations. Présents dans l’effort, absents dans la décision. Cette dissociation entre contribution et souveraineté diplomatique illustre une constante de la politique internationale, la capacité à négocier ne dépend ni de la morale ni du sacrifice, mais de la reconnaissance comme puissance.
La conclusion s’impose alors. Ce n’est pas l’usure en elle-même qui conduit les belligérants à la table des négociations. Les guerres peuvent durer très longtemps sans que l’usure suffise à produire la paix. Ce qui déclenche réellement la négociation, c’est la conviction intime, chez au moins l’une des parties, qu’elle a désormais plus à perdre de la guerre que de la paix. Tant que cette conviction n’est pas atteinte, la négociation reste un décor, une pause diplomatique, parfois même une illusion stratégique.
Relire Saint-Germain ou la négociation aujourd’hui ne relève donc pas de l’érudition gratuite. C’est une leçon de réalisme politique au sens le plus strict. Walder rappelle que la paix n’est jamais un acte moral ni le fruit d’un calcul symétrique. Elle naît presque toujours d’une conviction unilatérale, celle d’un des protagonistes qui estime, à un moment donné, qu’il a désormais plus à perdre de la poursuite de la guerre que de l’acceptation d’une paix imparfaite. L’autre partie peut rester hostile, méfiante ou simplement indifférente, cela n’empêche pas la négociation d’exister. Tant que cette conviction n’est pas atteinte chez l’un des acteurs décisifs, la petite musique peut s’emballer, la table être dressée, les communiqués se succéder, Trump tempêter, l’Histoire, elle, continue son cours, indifférente aux mises en scène diplomatiques.
Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
25/01/2026


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