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Davos, Trump et le retour du politique en Europe – La fin du mirage atlantique

Davos, Trump et le retour du politique en Europe – La fin du mirage atlantique

par | 20 janvier 2026 | Géopolitique

Davos, Trump et le retour du politique en Europe – La fin du mirage atlantique

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À la veille de la prochaine arrivée du président Donald Trump au forum de Davos, les élites européennes s’apprêtent une fois encore à commenter, feindre l’indignation ou affecter la surprise. Pourtant, ce rendez-vous annuel du mondialisme libéral agit désormais comme un révélateur brutal. L’ordre atlantique issu de 1945 ne se fissure plus sous les coups de ses adversaires déclarés, mais par l’action même de son principal architecte. Ce moment impose à l’Europe de cesser de commenter l’histoire pour recommencer à la penser.
Balbino Katz

Le mirage atlantique

L’Europe traverse une phase historique paradoxale. Jamais depuis 1945 elle n’a disposé d’un tel potentiel économique, industriel et technologique, et jamais elle n’a semblé aussi incapable de se penser comme un sujet stratégique autonome. Cette contradiction ne relève pas d’une faiblesse matérielle, mais d’une défaillance intellectuelle et politique héritée de l’ordre d’après-guerre. L’illusion centrale de cet ordre fut de croire que la conflictualité pouvait être durablement neutralisée par le droit, les institutions et la protection américaine.

Comme l’avait rappelé Raymond Aron, tout système international fonctionne à l’ombre de la guerre, et la paix n’est jamais qu’un équilibre provisoire entre des forces antagonistes. L’ordre atlantique n’a pas supprimé le tragique, il l’a dissimulé sous un vocabulaire juridique et moral. La Charte des Nations unies, l’OTAN et l’architecture multilatérale ont figé une configuration de puissance contingente, transformée en horizon indépassable.

L’OTAN, alliance en quête d’ennemi

La crise actuelle met à nu une vérité devenue difficile à formuler dans l’espace public européen : l’OTAN a perdu une grande part de sa raison d’être. Non parce que la guerre aurait disparu, ni parce que les nations se seraient subitement civilisées, mais parce que la fonction centrale de l’alliance, contenir une menace soviétique structurante, ne correspond plus à la réalité stratégique. Une alliance militaire intégrée ne se maintient pas par inertie, elle se justifie par un danger clair, immédiat, proportionné, lisible.

Or, sur ce point, l’époque est cruelle. La menace russe, qui sert d’argument réflexe, se trouve objectivement affaiblie. Engluée depuis 2022 dans le conflit ukrainien, la Russie consume ses réserves humaines, industrielles et politiques à un rythme qui rend hautement improbable, à court et moyen terme, une action militaire d’envergure contre l’Europe. Nous ne sommes plus en 1970. La Russie n’est plus l’Union soviétique capable d’un affrontement global tout en soutenant une pression continue sur le continent européen. Elle demeure dangereuse localement, elle n’est plus un adversaire systémique de même nature.

La Chine, fréquemment invoquée pour maintenir un imaginaire de la menace globale, relève davantage du fantasme américain que d’un péril direct. Pékin n’a ni la géographie ni la doctrine ni la logistique pour constituer une menace militaire immédiate contre l’Europe continentale. Ses ambitions sont d’abord régionales. Son horizon stratégique est asiatique et pacifique. Surtout, sa crise démographique et sociale pèse déjà comme une contrainte historique. La Chine peut être un rival économique, technologique, normatif. Elle n’est pas, pour l’Europe, ce que fut l’URSS, une menace militaire directe justifiant une structure intégrée permanente.

Des trajectoires nationales différentes, une même abdication

L’incapacité européenne à se penser comme puissance autonome ne procède pas d’une cause unique, mais de trajectoires nationales distinctes, parfois contradictoires dans leurs origines, mais convergentes dans leurs effets.

Dans le cas français, prenons un seul exemple, celui de la Marine nationale, sa dépendance mentale et opérationnelle s’enracine dans un épisode historique précis, les accords de novembre 1942 à Alger, négociés avec l’amiral François Darlan. Conclus dans un contexte de défaite et de recomposition forcée, ces accords ont durablement inscrit la Marine française dans une relation de dépendance opérationnelle à l’égard de la puissance américaine. Ils ont longtemps nourri un anti-gaullisme viscéral, la stratégie d’indépendance portée ultérieurement par le général de Gaulle étant perçue comme une rupture dangereuse avec un protecteur désormais jugé indispensable.

Pour l’Allemagne, il s’est agi d’une mise sous tutelle assumée après 1945. Pour d’autres États, d’un abandon volontaire de la puissance en échange de la prospérité et de la sécurité. Comme l’a souvent souligné Jean-Yves Le Gallou, l’abandon de souveraineté, jadis considéré comme une trahison, a progressivement été présenté comme un progrès. Les causes diffèrent, le résultat demeure identique, une Europe politiquement désarmée avant de l’être militairement.

Une dépendance discutable, mais désormais démentie par les faits

Que cette dépendance atlantique ait été, à certaines périodes, une décision rationnelle ou une faute stratégique importe finalement moins que le constat de sa persistance. Elle a structuré pendant plus de sept décennies les élites, les doctrines et les réflexes européens. Elle est devenue un cadre mental pour ne pas dire une prison de l’esprit.

Or les faits récents contredisent ce récit d’impuissance. Depuis plus d’un an, l’Europe assure le gros du soutien militaire, financier et logistique à l’Ukraine. Les États-Unis, sans se retirer formellement, ont réduit leur engagement direct. L’Europe agit déjà comme une puissance stratégique, tout en continuant à se penser comme incapable de l’être. Cette dissonance est au cœur de la crise actuelle.

Le retour du tragique, intuition centrale de la Nouvelle Droite

La poursuite de cette dynamique impose un basculement intellectuel profond. Elle suppose de sortir du paradigme de 1945 pour réintégrer pleinement le tragique comme dimension normale de la vie des nations. La guerre n’est ni une anomalie morale ni une parenthèse pathologique, elle est un fait structurant de l’histoire humaine et un révélateur de puissance.

Cette lecture est au cœur de la pensée de la Nouvelle Droite depuis ses origines. Dès les années 1970, Alain de Benoist dénonçait une Europe réduite à un marché, privée de souveraineté politique et donc de capacité à décider de la guerre et de la paix. Dans les colonnes de la revue Éléments, cette critique fut développée sans relâche contre les illusions pacifistes et universalistes.

Guillaume Faye a, plus tard, formulé cette intuition en termes plus radicaux, annonçant le retour du tragique comme horizon inévitable pour les sociétés européennes, sommées de choisir entre souveraineté et effacement. Ce cadre théorique, longtemps marginalisé, éclaire aujourd’hui avec une précision troublante la situation présente.

Une Europe déjà engagée, malgré elle

Un noyau de défense européenne existe déjà de facto. La coalition dite des volontaires, engagée dans le soutien à l’Ukraine, regroupe les États capables d’agir sans attendre l’aval de Washington. France, Pologne, pays baltes, pays nordiques, Royaume-Uni coopèrent étroitement sur les plans opérationnel, logistique et du renseignement. Ce noyau correspond exactement à ce que la Nouvelle Droite appelait de ses vœux, une Europe des nations agissantes, fondée sur des convergences d’intérêts plutôt que sur des abstractions juridiques, même si le prétexte de cette coalition est contribuer à perpétuer une guerre qui saigne notre continent.

Le paradoxe est là. L’Europe agit déjà comme une puissance, tout en refusant encore de se penser comme telle.

Davos ou le réveil forcé des Européens

La venue de Donald Trump à Davos agit comme un révélateur final. En contestant frontalement les dogmes du mondialisme libéral, en traitant l’Europe non plus comme un allié naturel mais comme un acteur subalterne, il contraint les Européens à regarder en face leur dépendance. L’ironie de l’histoire est que ce choc salutaire vient de l’extérieur.

La Nouvelle Droite avait identifié cette impasse depuis un demi-siècle. L’Europe ne retrouvera sa souveraineté qu’en rompant avec le mirage atlantique, en assumant le tragique de l’histoire et en redevenant une puissance consciente d’elle-même. La question n’est plus de savoir si ce moment viendra, mais si l’Europe saura l’affronter autrement qu’en victime.

L’ordre atlantique se défait. Non par la volonté de ses adversaires, mais par l’épuisement de ses propres fondements. Comme toujours, l’histoire ne laisse pas le choix. Elle sanctionne seulement les retardataires.

Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
20/01/2026

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