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Chômage et montée de l’extrême droite

Chômage et montée de l’extrême droite

par | 28 mars 2015 | Économie

Laurent Weill, professeur à Sciences po Strasbourg et à l’EM Strasbourg.

♦ Lier la montée du chômage à celle de l’extrême droite est discutable. L’Autriche ou le Danemark sont en situation d’emploi favorable. Pourtant, les partis extrêmes y prospèrent.

Un cliché qui associe économie et politique réside dans l’idée qu’un chômage élevé et, plus généralement, une situation de dégradation aboutissent à l’ascension électorale de l’extrême droite.


Ce cliché semble reposer sur l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne en 1933 dans un pays avec un taux de chômage exceptionnel, étant donné les références régulières faites à cet événement.

Il a le double avantage de proposer une explication simple et facile à comprendre à la montée actuelle du Front national, mais aussi à la montée du fascisme avant la Seconde Guerre mondiale. Il a cependant le double inconvénient d’être invalidé par les faits récents mais aussi d’être historiquement très discutable.

Regardons les chiffres récents. Dans quels pays des partis que l’on peut qualifier d’extrême droite ont fait le meilleur score aux élections européennes de mai 2014 ? Par ordre décroissant, le Danemark (26,6 %), le Royaume-Uni (26,6 %), la France (24,85 %) et enfin l’Autriche (19,72 %). Ces pays sont-ils les plus affectés par le chômage en Europe ? Pas du tout. C’est même l’inverse : l’Autriche était en mai 2014 le pays avec le taux de chômage le plus faible de toute l’Union européenne (4,9 %). Le Danemark et le Royaume-Uni avaient également des situations de l’emploi très favorables avec 6,4 % et 6,3 %. Seule la France cumulait un score de l’extrême droite très élevé et un taux de chômage à deux chiffres (10,1 %).

Si le chômage favorisait de façon simple l’extrême droite, c’est en Espagne, en Grèce et au Portugal qu’elle aurait dû faire ses meilleurs scores. Il n’en a rien été avec des scores beaucoup plus faibles qu’en Autriche ou en France dans ces pays : le meilleur score d’un parti d’extrême droite dans ces pays est celui d’Aube dorée en Grèce qui fit 9,39 %, soit 15 points de moins que le Front national…

Savez-vous à quelle élection ­présidentielle, depuis 1981, le taux de chômage au moment de l’élection a été le plus faible ? Celle de 2002, avec 7,5 % de chômage. C’est pourtant la seule et unique fois où Jean-Marie Le Pen a été au second tour du scrutin et l’année du meilleur score historique de l’extrême droite avec 19,2 % (en tenant compte de la candidature dissidente de Bruno Mégret). Même en 1995 et en 2012 où le taux de chômage était beaucoup plus élevé dans notre pays suite aux récessions respectives de 1993 et de 2009, l’extrême droite a fait un moins bon score.

Et historiquement, qu’en est-il ? Le chômage n’a-t-il pas contribué à la montée du fascisme dans les années 1930 en Europe ? Probablement en Allemagne, mais cela n’en fait pas une règle universelle. Selon l’historien Paul Bairoch, le taux de chômage dans l’industrie atteint à son maximum des années 1930 43,8 % en Allemagne en 1932. Ce qui est un niveau exceptionnel parmi les pays occidentaux et survient l’année qui précède l’arrivée au pouvoir par les urnes de Hitler.

Mais il atteint 37,6 % aux Etats-Unis en 1933 et dépasse les 30 % au Danemark et aux Pays-Bas, sans qu’il y ait d’arrivée au pouvoir des fascistes. Et hormis l’Allemagne, il n’y a pas un pays d’Europe où la crise des années 1930 a amené au pouvoir un régime fasciste. L’autre grand régime fasciste, l’Italie, est en place depuis l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 et ne peut donc voir son émergence liée à la Grande Dépression.

L’implication de ces éléments pour la France d’aujourd’hui est double. D’une part, le taux de chômage important que connaît aujourd’hui la France n’annonce pas en soi un score élevé du Front national aux prochaines échéances électorales. D’autre part, une amélioration de la situation sur le marché du travail ne suffira pas nécessairement à réduire ses performances électorales. Bref, l’économie n’explique pas tout.

Laurent Weill
25/03/2015

Source : Les Echos, du 25/03/2015
http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204252979526-chomage-et-montee-de-lextreme-droite-1105330.php#xtor=EPR-8-%5B18_heures

Correspondance Polémia : 28/03/2015

Image : Si le chômage favorisait de façon simple l’extrême droite, c’est en Espagne, en Grèce et au Portugal qu’elle aurait dû faire ses meilleurs scores. Il n’en a rien été. – Andres Kudacki/AP/SIPA

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