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Chloroquine : entre science et empirisme, une impasse politique

Chloroquine : entre science et empirisme, une impasse politique

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Par Dominique Remmaker, biologiste et chercheur ♦ Malgré l’inévitable hystérie qui s’invite chaque jour sur les chaînes d’information continue, le débat actuel concernant l’utilité de la chloroquine dans le traitement de l’infection à Corona virus SARS Cov 2 n’en est pas moins intéressant d’un point de vue éthique et politique.


De l’empirisme médical à la biologie moléculaire

Posons le préalable scientifique : durant les dernières décennies, approximativement depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la recherche médicale a pratiquement rompu avec l’empirisme qui avait permis depuis Hippocrate (IVe siècle avant J.-C.) et l’École de Cos, de faire un certain nombre de progrès, au demeurant laborieux, dans la lutte contre les fléaux qui affligent l’humanité, au premier rang desquels les maladies infectieuses.

L’empirisme médical consistait à profiter au mieux de ce que le hasard et la nature pouvaient mettre à disposition des hommes, pour peu que ceux-ci aient le regard affûté et « l’esprit préparé », selon le mot de Pasteur. C’est ainsi que fut découverte la Pénicilline par Fleming, Chain et Florey, ainsi que la… chloroquine, dérivé synthétique de la quinine, isolée en 1820 à partir d’une écorce d’arbre (Cinchona), utilisée au Pérou contre la fièvre dans le cadre de la médecine traditionnelle indigène.
Ces molécules permettront de traiter efficacement le paludisme, jusqu’à ce que des résistances apparaissent, dès la seconde moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, la recherche procède différemment, par la connaissance des mécanismes intimes de reproduction et diffusion des microbes, ce que permet la biologie moléculaire.
C’est à partir de ces connaissances que s’élaborent  des médicaments fabriqués tout exprès pour cibler certains de ces mécanismes. C’est ainsi que l’on a appris à bloquer la prolifération du virus VIH, en inhibant certaines des enzymes qu’il utilise pour sa réplication. Cela explique que le mécanisme d’action des « vieux médicaments » soit souvent identifié a posteriori, ou reste tout simplement mal connu.

Le professeur Raoult, héros ou zéro

La seconde vie de la chloroquine, sous la forme de l’hydroxychloroquine, s’est accomplie dans le traitement des symptômes de certaines maladies rares d’origine immunitaire.
Depuis quelques années, différentes équipes d’infectiologues ont rapporté un effet antiviral et même possiblement antibactérien de l’hydroxy chloroquine et l’ont utilisée, de façon confidentielle, dans des pathologies infectieuses rares.
L’équipe du Professeur Raoult, à l’institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée – Infection de Marseille, s’en est fait une spécialité, largement reconnue.

Assez logiquement, cette équipe a souhaité s’investir dans la lutte contre le Coronavirus, à partir de sa propre expérience. Elle a réalisé, au tout début de l’épidémie, une petite étude tout de même méritoire, car en un temps record et en mobilisant un maximum de capacités diagnostiques. Elle a souhaité médiatiser rapidement sa découverte, ce qui engage sa crédibilité et s’avère incontestablement risqué.
Le Professeur Raoult, au regard de ce qui sera confirmé ou infirmé dans les prochains mois, pourrait devenir un héros de l’humanité aussi bien qu’un escroc mythomane…

Au regard des critères classiques de l’évaluation des traitements en médecine, l’étude marseillaise ne permet pas en effet  d’affirmer que l’hydroxy chloroquine (et surtout son association à l’azithromycine, un antibiotique qui a des propriétés anti virales) doit devenir le traitement de référence du Covid-19.
Elle doit être confirmée par des études cliniques plus larges, ce d’autant que ce médicament peut avoir des effets toxiques, certes rares mais parfois graves (troubles cardiaques, anomalies de la rétine). Tout scientifique qui se respecte ne peut pas dire autre chose…

Emballement et promesses

C’est ici que le système médiatique s’emballe, avec en particulier l’intervention malvenue de certains personnages publics, exhibant fièrement et leur infection par le Coronavirus et leur traitement « miraculeux » par hydroxychloroquine, confirmant bien que leur statut social leur confère le privilège du diagnostic viral et du traitement soi-disant avant-gardiste que l’on refuse par ailleurs à la population. Triste spectacle, pour le moins irresponsable.

Sous la pression, les autorités de santé acceptent l’utilisation de l’hydroxychloroquine chez les malades « les plus graves », ce qui n’est pas forcément logique si l’on considère qu’à ce stade, il est sans doute trop tard pour bloquer la reproduction du virus. La philosophie de l’équipe marseillaise n’est pas celle-là et elle est plutôt cohérente : dépister le plus possible les porteurs de virus au stade précoce et les traiter afin de faire disparaître le virus plus rapidement, en minimisant les complications et la contagiosité. Pari scientifique dont on souhaite évidemment qu’il finisse par être gagné.

Dans cette situation si particulière, il ne faut pas demander aux médecins de choisir entre la rigueur scientifique et l’empirisme à la petite semaine, au prétexte qu’il s’agit d’une maladie potentiellement mortelle, pour laquelle il n’y a aucun traitement. Ce choix doit être celui de la société, c’est-à-dire du politique. L’ennui, c’est qu’à ce jour les tests de diagnostic viral ne sont pas suffisamment disponibles. La France, pays sous-développé, désormais incapable de faire des choix autonomes. À méditer…

Quels que soient les résultats des études cliniques en cours, entre bêtise complotiste anti-experts & big pharma, et démagogie médiatique sur le thème : « On vous l’avait bien dit », il est évident qu’un certain nombre de responsables ont du souci à se faire.

Dominique Remmaker
25/03/2020

Source : Correspondance Polémia

Crédit photo : Domaine public

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