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Venezuela : le choc et l’oubli

Venezuela : le choc et l’oubli

par | 10 janvier 2026 | Géopolitique

Venezuela : le choc et l’oubli

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L’arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis, ces derniers jours, a produit un choc mondial. Elle ne pouvait qu’en produire un : l’interpellation d’un chef d’État en exercice par une puissance étrangère est un acte rare, spectaculaire, lourd de conséquences symboliques et politiques. Elle constitue une transgression visible de l’ordre diplomatique habituel et rappelle brutalement que, dans certaines circonstances, la souveraineté peut être suspendue par la force.

Pourtant, cet événement ne surgit pas dans un vide politique. Le Venezuela de Maduro était déjà un État fragilisé par des années de crise économique, de tensions sociales et d’isolement international. Depuis 2019, le pays était le théâtre d’une lutte de légitimité entre Maduro et Juan Guaidó, reconnu comme président par une partie de la communauté internationale. Dans ce contexte, l’intervention américaine s’inscrit autant dans une logique de puissance que dans l’exploitation d’une faille interne.

La sidération européenne fut à la hauteur de l’événement. Indignations officielles, tribunes alarmistes, rappels incantatoires au droit international, avalanche de commentaires dénonçant un précédent dangereux. Puis, très vite, une seconde vague : commentaires de commentaires, tentatives de relativisation, analyses embarrassées cherchant à concilier la gravité de l’acte avec l’impossibilité de le penser comme autre chose qu’un accident.

Ce tumulte discursif dit moins quelque chose de l’opération américaine que de l’état d’esprit de ceux qui la commentent. Car ce qui surprend ici, ce n’est pas tant l’acte lui-même que le fait qu’il soit perçu comme inédit.

USA : « America first »

Selon la formule apocryphe attribuée à De Gaulle, « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » En d’autres termes, la diplomatie n’est jamais affaire de morale, mais de rapports d’intérêts et de puissance, de calculs matériels et de rapports de force.

Il est donc difficile de comprendre l’opération vénézuélienne si l’on s’en tient aux justifications officielles. Les accusations de narcotrafic, largement mises en avant, relèvent d’un registre désormais familier, qui ne leurrera guère les lecteurs de Polémia. Elles permettent de donner à une décision stratégique une coloration morale, mais n’en constituent en rien le moteur réel.

Dans le cas du Venezuela, l’enjeu central demeure le contrôle des ressources énergétiques (le pays possède les premières réserves mondiales de pétrole) dans un contexte de recomposition des équilibres mondiaux. Mais il s’agit aussi d’envoyer un signal aux autres États de la région, notamment ceux qui entretiennent des liens avec la Chine ou la Russie. Le reste relève de la justification narrative, comme le montrent les déclarations officielles américaines, qui insistent sur la « lutte contre la criminalité » plutôt que sur les intérêts géostratégiques.

La morale comme paravent permanent

Le recours à la morale comme écran de fumée n’a rien de nouveau. Il constitue même l’un des traits les plus constants de la politique internationale moderne. Or, les mêmes puissances qui invoquent aujourd’hui le droit et la justice ont, hier encore, fermé les yeux sur des pratiques bien plus graves lorsqu’elles servaient leurs intérêts.

  • Dans les années 1980, à l’occasion de la lutte contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua, des groupes armés soutenus par Washington furent impliqués dans des trafics de cocaïne vers les États-Unis. Des enquêtes officielles ont établi que ces activités étaient connues et tolérées tant qu’elles servaient un objectif jugé supérieur : la lutte contre le marxisme en Amérique centrale.
  • Un autre exemple, plus récent, est celui de l’Arabie saoudite. Malgré les accusations répétées de violations des droits de l’homme et son implication dans des conflits régionaux (Yémen, Syrie), le royaume reste un allié clé des États-Unis et de l’Europe, notamment en raison de son rôle dans l’approvisionnement énergétique. Cette complaisance contraste avec la fermeté affichée envers des États comme le Venezuela ou l’Iran, dont les ressources sont tout aussi convoitées.
  • Autre exemple révélateur, celui du Kosovo. Soutenu et reconnu par les États-Unis et plusieurs puissances occidentales malgré des accusations documentées visant certaines de ses élites, il rappelle que la morale invoquée dans les relations internationales est profondément sélective. Elle ne s’applique qu’aux adversaires, jamais aux protégés.
  • Quant à l’Afrique, la liste des complaisances et des silences pourrait être interminable.

Cette hypocrisie n’est pas accidentelle. Elle est structurelle. Elle découle d’un ordre international où le droit sert avant tout d’outil de légitimation, bien plus que de contrainte réelle.

Hawaï et les Philippines : les premiers jalons d’une prédation stratégique

L’opération américaine menée au Venezuela en janvier 2026, qui a conduit à l’arrestation de Nicolás Maduro et à la prise de contrôle d’actifs stratégiques, n’est pas un surgissement inédit dans l’histoire américaine. Elle s’inscrit dans une trajectoire ancienne, dont les premiers jalons apparaissent dès la fin du XIXᵉ siècle, au moment où les États-Unis cessent d’être une puissance strictement continentale.

En 1898, le royaume d’Hawaï, État souverain jusqu’alors, est annexé par les États-Unis à la suite de pressions économiques et politiques exercées par des intérêts américains. Loin d’une incorporation pacifique, cette annexion répond à une logique stratégique claire : faire de l’archipel un pivot de la projection américaine dans le Pacifique. Hawaï devient un point d’appui indispensable à toute puissance désireuse d’agir au-delà de ses frontières continentales.

La même année, les États-Unis s’emparent des Philippines, après avoir ignoré la proclamation d’indépendance du pays. La guerre qui s’ensuit (1899-1902) fait des centaines de milliers de morts, principalement parmi les civils. Pourtant, cet épisode est souvent omis des récits officiels, qui préfèrent insister sur le rôle « libérateur » des États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale.

Ces deux épisodes révèlent une logique durable. Une puissance qui se pense d’abord comme continentale et défensive peut, une fois affirmée, identifier des intérêts stratégiques extérieurs et choisir de les défendre par la force. Les États-Unis de la fin du XIXᵉ siècle veulent éviter les conflits européens, mais refusent de laisser des espaces jugés vitaux échapper à leur influence.

Ce schéma éclaire les événements récents au Venezuela. Les formes ont changé, les arguments se sont modernisés, mais la logique demeure. Les justifications varient, la grammaire stratégique reste la même : entre non-intervention proclamée et intervention assumée, l’histoire américaine révèle moins des ruptures que des continuités.

L’UE ne déçoit jamais

La réaction européenne à l’arrestation de Maduro révèle un paradoxe supplémentaire. Depuis plusieurs années, sur les plateaux de télévision et dans certains discours politiques, l’idée de traduire en justice, voire d’arrêter ou d’éliminer symboliquement le président russe a été évoquée avec une légèreté déconcertante. L’appel à la contrainte judiciaire ou à la mise au ban personnelle n’y apparaissait pas comme un scandale, mais comme un horizon souhaitable.

Pourtant, lorsque les États-Unis passent à l’acte, l’Europe semble désarçonnée. Cette réaction souligne une incohérence fondamentale : l’UE et ses États membres ont souvent soutenu des interventions militaires ou des sanctions unilatérales (Libye, Syrie, Iran), mais peinent à assumer les conséquences d’un monde où le droit international est ouvertement instrumentalisé. Le problème n’est pas tant l’acte en soi que son auteur – et le fait que Washington agisse sans consulter ses alliés.

Que ces mêmes voix s’indignent aujourd’hui de l’arrestation d’un chef d’État étranger souligne moins une cohérence morale qu’une indignation à géométrie variable.

Trump, ou la fin du vernis

C’est dans ce contexte que Donald Trump intervient : non comme un inventeur, mais comme un révélateur. Il n’a pas inauguré le recours à la force ni l’instrumentalisation de la morale mais il a supprimé le vernis.

L’opération vénézuélienne rappelle ainsi des précédents que l’on croyait relégués au passé. Les armes de destruction massive hier, le narcotrafic aujourd’hui : des accusations différentes, une fonction identique. Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut, ni que les situations seraient rigoureusement comparables. Il s’agit de constater un mécanisme récurrent : celui qui consiste à habiller une décision stratégique d’un récit moral destiné à la rendre acceptable.

Ce mécanisme n’est pas propre aux États-Unis. La Chine, par exemple, justifie ses actions en mer de Chine méridionale par des arguments historiques et juridiques, tout en ignorant les décisions de la Cour permanente d’arbitrage. La Russie, de son côté, invoque la « protection des populations russophones » pour légitimer ses interventions en Ukraine ou en Géorgie. Chaque puissance utilise son propre langage moral, mais la logique reste la même : la force prime, le droit suit.

Le mythe du non-interventionnisme trumpien : une illusion enracinée

L’illusion d’un non-interventionnisme américain sous Donald Trump ne surgit pas de nulle part. Elle s’enracine dans une tradition bien réelle de la politique américaine, longtemps dominante jusqu’au début du XXe siècle, lorsque les États-Unis se concevaient avant tout comme une puissance continentale, tournée vers leur expansion intérieure, leur unité territoriale et leur développement économique, et profondément méfiante à l’égard des engagements extérieurs durables.

Pourtant, même sous Trump, les États-Unis n’ont pas renoncé à leur rôle de gendarme du monde. Les frappes en Syrie (2017, 2018), le soutien accru à Israël, les pressions sur le Danemark avec le Groenland ou les sanctions économiques contre l’Iran et la Chine montrent que l’interventionnisme a simplement changé de forme. Trump a préféré les actions ciblées et unilatérales aux guerres prolongées, mais il n’a pas remis en cause le principe d’une Amérique dominant la scène internationale.

C’est dans cet écart, entre une tradition réelle et sa réactivation incomplète, entre un imaginaire historique et une pratique de puissance inchangée, que s’est logée la confusion européenne. Non parce que les faits manquaient, mais parce que la lecture historique faisait défaut.

Faut-il s’en réjouir ?

La question mérite d’être posée sans posture morale. Le droit international a-t-il réellement protégé les États faibles, ou a-t-il surtout servi de langage de légitimation aux puissances dominantes ? La franchise brutale rend-elle le monde plus dangereux, ou simplement plus lisible ?

L’arrestation de Maduro pourrait marquer un tournant : celui d’un retour assumé à la realpolitik, où les puissances agissent sans même chercher à masquer leurs intérêts. Cela pourrait, à terme, clarifier les rapports de force – mais au prix d’une instabilité accrue pour les États les plus vulnérables.

L’arrestation de Maduro n’a pas non plus détruit un ordre fondé sur le droit. Elle a rappelé ce que cet ordre a toujours été : un équilibre instable, gouverné par la force, maquillé par le langage. S’en étonner relève moins de l’indignation que d’une défaillance intellectuelle difficile à excuser.

Une question reste ouverte : jusqu’où iront les puissances dans cette logique ? Si l’arrestation d’un chef d’État en exercice devient une pratique normalisée, quels gardes-fous subsisteront ? L’histoire suggère que les règles ne sont jamais figées – elles sont sans cesse renégociées, souvent dans le sang.

Annexe

Arrestations de dirigeants par les États-Unis : points communs et divergences

CritèreManuel Noriega (1989)Saddam Hussein (2003)Nicolás Maduro (2026)
Contexte géopolitiqueGuerre froide, contrôle du canal de PanamaPost-11 septembre, « guerre contre le terrorisme »Rivalité Chine/États-Unis, contrôle du pétrole
Justification officielleTrafic de drogue, fraude électoraleADM, liens avec Al-QaïdaNarcoterrorisme, trafic de cocaïne
Méthode d’arrestationInvasion militaire, siège de l’ambassade du VaticanInvasion militaire, traque après la chute du régimeFrappes ciblées, exfiltration par hélicoptère
ProcèsJugé aux États-Unis (condamnation pour trafic de drogue)Jugé en Irak (tribunal soutenu par les États-Unis)Jugé aux États-Unis (narcoterrorisme)
Enjeux réelsContrôle du canal, stabilité régionaleContrôle du pétrole, redéfinition du Moyen-OrientContrôle du pétrole, réduction de l’influence russe/chinoise

Quelques références bibliographiques

Ouvrages recommandés en français

  • Jacques Bainville, Les Conséquences politiques de la paix, Nouvelle librairie nationale, 1920.
    Analyse magistrale des rapports de force issus de 1919, démontrant que le droit et les bons sentiments ne corrigent jamais les déséquilibres géopolitiques réels.
  • Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.
    Ouvrage fondamental du réalisme politique, montrant que la guerre reste une possibilité structurelle tant que les États demeurent souverains et inégaux en puissance.
  • Pascal Gauchon, Le monde. Manuel de géopolitique et de géoéconomie, coll. Major, PUF, 2008.
    Manuel de référence proposant une lecture structurée des relations internationales fondée sur les rapports de force entre États, les logiques économiques, les contraintes géographiques et les stratégies de puissance, appuyée sur une cartographie abondante et précise.
  • Xavier Moreau, Ukraine : pourquoi la Russie a gagné, Stratpol, 2023.
    Lecture stratégique et militaire du conflit ukrainien, centrée sur les rapports de force matériels, la profondeur stratégique et les capacités industrielles, en rupture avec le récit dominant.
  • Aymeric Chauprade, Introduction à l’analyse géopolitique, Ellipses, 1999.
    Manuel de méthode exposant une lecture rigoureuse des conflits fondée sur la géographie, l’histoire et les intérêts, à rebours des interprétations morales.

À propos de Manuel Noriega (Panama, 1989-1990)

  • Dinges, J., Our Man in Panama: How General Noriega Used the United States—and Made Millions in Drugs and Arms, Random House, 1990.
  • Scranton, M., The Noriega Years: U.S.-Panamanian Relations, 1981-1990, Lynne Rienner Publishers, 1991.
  • Buckley, K., Panama: The Whole Story, Simon & Schuster, 1991.
  • Donnelly, J., « Operation Just Cause: The Storming of Panama ». International Security, vol. 15, no 3, 1990, pp. 51-85.

À propos de Saddam Hussein (Irak, 2003)

  • Byman, D. L., Deadly Connections: States that Sponsor Terrorism, Cambridge University Press, 2005.
  • Dodge, T., Inventing Iraq: The Failure of Nation Building and a History Denied, Columbia University Press, 2003.
  • Ricks, T. E., Fiasco: The American Military Adventure in Iraq, Penguin Press, 2006.

Droit international et interventionnisme

  • Comme l’a montré Jeffrey D. Sachs dans ses travaux sur la longue durée de la mondialisation, les relations internationales sont d’abord déterminées par la géographie, les ressources et les capacités institutionnelles, avant d’être codifiées en règles de droit ou en discours moraux. Voir : Sachs, J. D., The Ages of Globalization: Geography, Technology, and Institutions, Columbia University Press, 2020.

Pour aller plus loin

Illustration : Ligne de Presse (licence : Polémia)

Yves Lejeune

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