L’assassinat d’Alain Orsoni lors des funérailles de sa mère a stupéfait les observateurs. Une scène tout droit sortie d’un film de gangster qui a beaucoup fait parler… et qui a inspiré Balbino Katz, chroniqueur régulier de Polémia. Pour lui, ce drame est un signe parmi beaucoup d’autres du retour de la violence dans les sociétés européennes. Bien entendu, ce crime est vraisemblablement un assassinat mafieux, produit d’un contexte très particulier, celui de la mafia et du grand banditisme. Mais la réflexion plus large de Balbino Katz reste percutante.
Polémia
Violence et politique, un retour du refoulé européen
Le 12 janvier 2026, en Corse-du-Sud, Alain Orsoni, figure historique du nationalisme corse, ancien cadre du FLNC puis du Mouvement pour l’autodétermination, a été assassiné d’un tir à longue distance alors qu’il assistait aux obsèques de sa mère dans le cimetière du village de Vero. L’acte, d’une précision technique remarquable, commis en plein jour et dans un lieu jusqu’alors considéré comme inviolable, a immédiatement provoqué un choc profond au sein de la société corse, mais aussi une sidération largement relayée par la presse nationale. Jamais, y compris dans les périodes les plus violentes des affrontements claniques et politiques, un assassinat n’avait été perpétré en Corse lors d’une cérémonie funéraire. Par son caractère inédit, sa mise en scène et sa transgression manifeste des codes insulaires, cet homicide s’est imposé d’emblée comme un événement excédant le simple cadre du fait divers.
La tentation médiatique consiste à réduire l’assassinat d’Alain Orsoni à un simple fait divers, à l’inscrire dans une « dérive mafieuse » qui exonérerait le politique de toute responsabilité analytique. Cette lecture rassurante évite de poser la question essentielle, celle du retour de la violence comme langage politique dans des sociétés qui se croyaient définitivement pacifiées.
Or, comme l’écrivait Georges Sorel, la violence ne surgit jamais ex nihilo. Elle apparaît lorsque les médiations symboliques, institutionnelles ou idéologiques cessent de produire du sens. Dans Réflexions sur la violence, Sorel montre que la violence n’est pas seulement destructrice, elle est aussi révélatrice, elle met à nu les antagonismes réels que le discours dominant cherche à masquer. La Corse contemporaine illustre ce phénomène, une conflictualité longtemps contenue par des codes implicites ressurgit dès lors que ces codes se dissolvent.
La normalisation politique comme facteur de radicalisation
Le nationalisme corse, en accédant aux institutions, a cru conjurer la violence en la remplaçant par la gestion. Cette illusion est bien connue des théoriciens du politique. Raymond Aron rappelait que la politique ne se réduit jamais à l’administration des choses. Lorsqu’un mouvement renonce à définir ce pour quoi il lutte réellement, il se condamne à être débordé par des forces plus déterminées, moins scrupuleuses, souvent plus violentes.
La violence ne disparaît pas avec la normalisation, elle se déplace. Elle quitte le champ idéologique explicite pour investir des réseaux, des clans, des logiques de puissance informelles. L’assassinat d’Orsoni, par son caractère spectaculaire et transgressif, montre que ce déplacement est désormais achevé. Ce n’est plus la violence d’un combat politique structuré, mais celle d’un affrontement pour le contrôle, le territoire, la dissuasion.
La violence comme symptôme anthropologique
Réduire la violence à une pathologie sociale ou à une criminalité marginale empêche d’en saisir la profondeur anthropologique. René Girard a montré que la violence surgit lorsque les mécanismes traditionnels de régulation et de canalisation des conflits cessent d’opérer. Lorsque les différences s’effacent, lorsque les hiérarchies symboliques sont niées, la rivalité mimétique devient explosive.
La Corse, société dense, historiquement structurée par des appartenances fortes, voit aujourd’hui ces mécanismes traditionnels se déliter sous l’effet conjugué de la mondialisation, de la judiciarisation et de la dépossession culturelle. La violence qui réapparaît n’est pas un archaïsme, elle est le produit d’une modernité mal digérée.
De la violence insulaire à la conflictualité continentale
Ce qui se joue en Corse dépasse largement son périmètre géographique. L’île fonctionne comme un révélateur avancé de tensions qui travaillent désormais l’ensemble du continent. Pierre Manent souligne que les démocraties libérales ont voulu dissoudre le politique dans le droit et la morale, en oubliant que toute communauté repose sur des appartenances substantielles. Lorsque ces appartenances ne sont plus reconnues, elles reviennent sous des formes brutales.
Sur le continent, cette évolution est déjà perceptible. Les engagements politiques tendent à se structurer de plus en plus autour de lignes de fracture identitaires, religieuses et raciales. Les positions de La France insoumise sur les questions communautaires, internationales ou civilisationnelles témoignent de ce glissement. Le politique ne se joue plus seulement sur des programmes, mais sur des fidélités profondes, souvent incompatibles entre elles.
La violence politique à venir
Dans cette perspective, la violence redevient un horizon pensable, non comme projet explicite, mais comme conséquence logique d’un éclatement du corps politique. Julien Freund rappelait que le conflit est constitutif du politique et que vouloir l’abolir conduit paradoxalement à son retour sous des formes incontrôlées.
La Corse montre que lorsque le politique renonce à nommer les antagonismes réels, ceux-ci se manifestent autrement, par des actes, des démonstrations de force, des violences ciblées. Ce que l’on observe aujourd’hui sur l’île préfigure ce que l’Europe continentale pourrait connaître demain, une politisation croissante des identités, une sacralisation des appartenances, et une conflictualité qui ne se laisse plus absorber par les procédures démocratiques classiques.
Un signal
L’assassinat d’Alain Orsoni ne doit ni être sacralisé ni être banalisé. Il constitue un signal faible devenu brutalement visible. Il marque la fin d’un cycle politique corse et annonce une transformation plus large de la conflictualité européenne. La violence n’est pas ici un accident, elle est un révélateur.
Refuser de penser cette réalité au nom de l’indignation morale ou du confort intellectuel revient à se condamner à l’aveuglement. La politique qui vient sera plus dure, plus identitaire, plus enracinée dans des visions du monde irréconciliables. La Corse n’est pas une anomalie. Elle est, une fois encore, en avance.
Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
13/01/2026


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