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Pologne : la leçon hongroise

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Olivier Bault, journaliste français expatrié en Pologne, traducteur, collaborateur de l’hebdomadaire conservateur polonais Do Rzeczy et contributeur régulier des Nouvelles de France.

 ♦ La Pologne gouvernée par le PiS va-t-elle pouvoir continuer à défendre ses valeurs conservatrices et ses intérêts nationaux face aux pressions européennes ? Mercredi, le Parlement européen adoptait une résolution prenant parti pour l’opposition polonaise dans le conflit qui oppose la majorité parlementaire issue des élections du 25 octobre au Tribunal constitutionnel, verrouillé par l’ancienne majorité libérale d’obédience européiste (et à laquelle, du point de vue de Bruxelles et des médias mainstream européens, tout était donc permis). Cette résolution a été adoptée avec les voix de l’extrême-gauche, des socialistes, des libéraux, des Verts et du PPE. Les députés LR français ont voté pour cette résolution comme l’ensemble du groupe PPE sauf les députés Fidesz hongrois qui ont tous voté contre.

Face à l’hostilité des médias européens et de Bruxelles, les conservateurs polonais doivent s’inspirer de l’expérience hongroise. Car ils sont aujourd’hui dans la même situation que le Fidesz après son éclatante victoire sur la coalition des socialistes et des libéraux en 2010. Les attaques actuelles contre la Pologne ressemblent d’ailleurs beaucoup à celles contre la Hongrie de 2010 à 2014, et les critiques les plus virulentes proviennent des mêmes individus. Le journaliste polonais Maciej Szymanowski, qui partage sa vie entre Varsovie, Prague et Budapest, a publié en janvier dernier un article invitant son pays à s’inspirer de l’exemple hongrois pour sortir lui aussi victorieux des inévitables conflits avec Bruxelles.

Un article qui met en lumière l’hypocrisie et la duplicité des représentants européens de la gauche libertaire et de la droite molle quand ils prétendent défendre la démocratie chez les autres.

Olivier Bault
Nouvelles d’Europe
14/04/2016


Voici cet article traduit et publié avec l’aimable autorisation de l’hebdomadaire Do Rzeczy

Des menaces de sanctions et de privation du droit de vote au sein des institutions européennes, des journalistes allemands et des leaders politiques internationaux qui fulminent… Le gouvernement polonais fait aujourd’hui la même expérience que le gouvernement hongrois avant lui.

Printemps 2010. Après huit ans sur les bancs de l’opposition, le Fidesz triomphe aux élections présidentielles puis législatives. D’abord étourdie par sa défaite, la gauche passe rapidement à la contre-attaque, se moquant d’abord des nouveaux impôts sur les banques et la grande distribution, puis internationalisant, via Berlin et Bruxelles, le débat politique national. Le signal de l’attaque est donné par la conférence du premier ministre Viktor Orbán uniquement sur fond de drapeaux nationaux, sans les drapeaux européens, exactement comme pour le premier ministre Beata Szydło plus récemment. Ce n’est pas la seule ressemblance ni la seule attaque à laquelle, qu’il le veuille où non, le nouveau gouvernement polonais va se trouver confronté sur la scène européenne.

Premier Round

En Hongrie, la télévision publique MTV, symbole de la propagande gaucho-libertaire, dont le siège avait été incendié par les manifestants en colère en 2006, n’a jamais attiré l’attention des organisations internationales de journalistes du type de la Fédération Européenne des Journalistes. Mais la situation a changé après l’arrivée du Fidesz au pouvoir, quand la Hongrie a adopté une nouvelle loi sur les médias qui imposait de présenter des « informations équilibrées » et interdisait dans les médias les atteintes à la dignité humaine et les insultes aux personnes motivées par leur foi religieuse et leur conception du monde. Les protestations hystériques de l’opposition qui parlait de « nouvelle censure » reçurent rapidement le soutien de Martin Schulz, alors président du groupe socialiste au Parlement européen. Celui-ci reprocha à la nouvelle loi de « chercher à démonter la démocratie par une mise au pas des médias ».  Dans une lettre ouverte aux autorités hongroises, 70 « défenseurs des droits de l’homme et anciens opposants » (dont le Polonais Adam Michnik [qui agite aussi depuis des années contre le PiS polonais, NdT]) protestèrent. Certains titres allemands commencèrent même à qualifier le premier ministre hongrois de « Führer » et à décrire une supposée « étouffante ambiance d’antisémitisme rappelant les années trente en Hongrie » (Die Welt).  Pour accroître la pression sur Budapest, les médias se mirent à multiplier les déclarations anonymes de fonctionnaires de Bruxelles, par exemple sur le projet de reprendre à la Hongrie sa présidence du Conseil de l’UE ou de lui appliquer des sanctions.

Deuxième Round

Ce n’était néanmoins que des préliminaires par rapport à ce qui allait se passer au printemps 2011 quand le parlement hongrois adopta une nouvelle constitution pour remplacer celle rédigée personnellement par Staline, toujours en vigueur à l’époque même si elle avait été maintes fois modifiées après 1989. Son préambule, qui commence par les mots « Dieu, bénis les Hongrois », qui définit le mariage en tant qu’union d’un homme et d’une femme et qui rappelle la présence de Hongrois au-delà des frontières de la Hongrie, suffit pour que la nouvelle loi fondamentale fût considérée comme imprégnée, respectivement, de cléricalisme, d’homophobie et de nationalisme.

Guy Verhofstadt, président du groupe des Libéraux au Parlement européen [qui s’est, avec Martin Schulz particulièrement distingué par ses attaques mal informées contre la Pologne depuis l’arrivée du PiS au pouvoir, NdT], reprocha au premier ministre Orbán de « ne pas avoir profité de l’occasion pour faire de la Hongrie un pays plus moderne et plus démocratique ». Le ministre des Affaires étrangères français, Alain Juppé, demanda alors à la Commission européenne de vérifier si la nouvelle constitution hongroise ne violait pas « ce qui fait le bien commun de tous les pays de l’Union européenne, c’est-à-dire l’État de droit et le respect des grandes valeurs démocratiques ». Werner Hoyer, secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères allemand, qualifia quant à lui la nouvelle constitution hongroise de « pas en arrière ». Amnesty International et Human Rights Watch ne manquèrent pas non plus d’émettre des critiques, et le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon déclara que même quand un pays libre rédige une constitution, celle-ci doit être conforme aux principes internationaux, suggérant donc, en méconnaissance de cause, que ce n’était pas le cas de la nouvelle constitution hongroise.

Difficile de dire combien de temps ces attaques auraient duré si le gouvernement hongrois n’avait pas tout simplement envoyé à la Commission européenne le texte intégral de la nouvelle constitution traduit en anglais, accompagné d’explications détaillées, en demandant poliment à la Commission de bien vouloir lui indiquer les dispositions concrètes supposées contraires au droit européen. Les experts bruxellois n’ont pu justifier juridiquement leurs objections que pour deux points qui n’étaient pas inclus dans la constitution elle-même mais dans ses textes d’application : l’abaissement de 70 à 62 ans de l’âge de la retraite des juges et certains pouvoirs du président de l’Office de Protection des données à caractère personnel. Budapest a accepté ces objections et procédé aux modifications demandées.

Du coup, le Belge Guy Verhofstadt, pressé par les médias hongrois, a commencé a tergiverser. « Le problème, ce n’est pas tel ou tel paragraphe, mais la philosophie d’ensemble et ce qui se cache derrière », leur a-t-il répondu. De son côté, le président de la Commission européenne de l’époque, José Manuel Barroso, s’est défendu avec des arguments relevant presque du domaine de la psychiatrie. « Je ressens une certaine angoisse quand je lis la constitution hongroise », a-t-il affirmé.

Troisième Round

La victoire du gouvernement hongrois, obtenue en recentrant la polémique sur les faits et les paragraphes de sa constitution, n’a pas empêché la Commission européenne et le Parlement européen de repartir à l’attaque. La fois suivante, il s’agissait des efforts du gouvernement hongrois en vue de remplacer le président de la Banque nationale hongroise, András Simor. Ceci fut interprété comme une violation de l’indépendance de la banque centrale. Dans ce cas aussi, les autorités hongroises ont cherché à ramener la discussion aux arguments juridiques concrets sans exclure à l’avance des concessions de sa part. András Simor – un des présidents de banque centrale les plus mal notés au monde dans les classements annuels de Global Finance – n’a finalement été privé de son poste qu’en 2013 pour être remplacé par le ministre de l’Économie d’Orbán. Sur les rives du Danube, on considérait comme plus important de conserver les limitations imposées au Tribunal constitutionnel qui, depuis 2012, ne peut plus examiner que les questions de respect des procédures, et cela sans pouvoir se référer à sa jurisprudence antérieure, annulée en bloc par le parlement.

La réaction du Parlement européen fut d’élaborer en juillet 2013 une liste de recommandations, dans le rapport Tavares, en menaçant à nouveau de priver la Hongrie de son droit de vote au sein des institutions européennes. Ces menaces n’ont bien entendu pas été mises à exécution, entre autres parce que les préconisations du Parlement européen se fondaient sur des généralités abstraites.

La clé du succès

Aujourd’hui, plus personne dans l’UE ne parle de censure ou de « coup d’État constitutionnel » à Budapest. Pourtant, la longue liste des leaders politiques favoris des médias qui ont à leur compte des déclarations irréfléchies – et c’est un euphémisme – au sujet de la Hongrie, est vraiment impressionnante. Mais cela n’a pas empêché la Hongrie de sortir victorieuse de ces conflits. Comment a-t-elle fait ? Certes, les accusations à son encontre étaient surtout fondées sur des mensonges et des manipulations. Mais dans le contexte politico-médiatique européen, il ne suffisait pas d’exposer la réalité des faits.

La personnalité de Viktor Orbán a beaucoup contribué à la victoire hongroise. Impliqué en politique au niveau national depuis 1989, vice-président de l’Internationale libérale pendant une décennie, vice-président du Parti Populaire Européen jusqu’en 2012, Orbán n’est pas le premier venu. Il manie la langue de Shakespeare avec aisance (et souvent avec humour). Il est ami avec Helmut Kohl, avec David Cameron, avec l’ancien président du Parti Populaire Européen Joseph Daul et avec d’autres leaders politiques européens. Des leaders qui sont systématiquement invités aux congrès du Fidesz depuis des années. Quand le besoin s’en fait sentir, la Hongrie peut aussi toujours compter sur quelques déclarations fortes de Roger Scruton, de Vladimir Boukovski et d’autres intellectuels médiatiques.

Manifestations de soutien

Outre son action extérieure, le gouvernement hongrois a aussi déployé de gros efforts à l’intérieur du pays. Il a pris le temps d’expliquer longuement ses projets et ses intentions aux citoyens hongrois. Si la politique du gouvernement de Budapest n’avait pas été comprise en Hongrie-même, il n’y aurait pas eu ces centaines de milliers de citoyens venus manifester leur soutien dans la rue ni les millions de clics pour le « oui » lors des référendums par Internet quand Bruxelles protestait contre les réductions des prix de l’énergie pour les particuliers (mais pas pour les entreprises) en 2013 ou, un an plus tard, contre la nouvelle taxe sur les publicités qui frappait tout particulièrement le capital allemand très présent dans les grands médias hongrois.

Dans ses conflits avec Bruxelles, le gouvernement hongrois a toujours évité les chocs frontaux. Il tergiversait, faisait durer, et même reculait un peu quand il le fallait, cherchant le bon moment pour mettre ses plans à exécution. La Pologne aurait tout intérêt à bien étudier l’expérience hongroise des relations avec Bruxelles.

D’autant plus que l’opposition polonaise calque déjà son action sur l’exemple hongrois en cherchant des soutiens à Bruxelles. Le Comité de défense  de la démocratie (KOD) copie lui-même une initiative réussie des post-communistes et des libéraux hongrois dans les années 90. Et la première délégation reçue par le président du Tribunal constitutionnel polonais Andrzej Rzepliński [très impliqué du côté de l’opposition au PiS, NdT] après les élections législatives était composée de juges du Tribunal constitutionnel hongrois.

Maciej Szymanowski
Do Rzeczy
13/04/2016

 Titre original : Węgierska Lekcja

Source : Do Rzeczy n° 2/2016 (Nouvelles de France)

Traduction : Olivier Bault

Correspondance Polémia – 18/04/2016

Image : Le ministre des Affaires étrangères polonais Witold Waszczykowski à Budapest avec le premier ministre hongrois Viktor Orbán. Photographie : M. Bobiński/MSZ