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« Financial Art »: krach ou pas krach?

« Financial Art »: krach ou pas krach?

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Six mois après l’effondrement des cotes à New York, Londres et Shanghai, la valeur de l’Art Contemporain a-t-elle également chuté?


En France le spectacle permanent de « l’Art Contemporain » triomphant ne cesse pas, au contraire de New York. La farandole des « artistes les plus chers du monde » continue à virevolter sous nos yeux ébahis : Jeef Koons a connu les prolongations à Versailles, David La Chapelle a pris le relais sous les ors et lambris du Palais de la Monnaie, Yan Pei Ming entend enterrer la Joconde salle Denon au Louvre, Richard Serra voit ses œuvres restaurées à la Défense, Paul Fryer expose son « Christ sur sa chaise électrique » dans la cathédrale de Gap, Pierre et Gilles leur « Vierge Attention Travlaux » à l’Église Saint Eustache.

François Pinault qui collectionne tous ces artistes, traverse habilement la crise en exposant sa collection partout dans les lieux prestigieux du patrimoine et dans les églises. Il la combat en acquérant pour ses œuvres la légitimation républicaine et la sacralisation de l’Église catholique, apostolique et romaine. Les médias sont convoqués, cela ne coûte rien, l’illusion demeure.

En 2009, comme en 1990, « l’Art Contemporain » connaît la crise partout sauf en France où il est une affaire d’État. Certaines galeries qui travaillent en réseau avec le Ministère n’ont pas à s’inquiéter, elles ne fermeront pas comme à New York ou Shanghai. Les professionnels, « animateurs du marché », peuvent répéter leur discours en boucle dans les médias : « Les baisses sont normales, il y a eu un emportement du marché, la crise permet un réajustement, les valeurs les plus sûres résistent, les moins bons artistes disparaissent, etc. La situation est même meilleure qu’en 90. Tout reprendra comme avant ». Qu’en est-il?

Les dispositifs de sécurité fonctionnent encore

Il est vrai qu’à la différence de 1990, l’effondrement n’a pas été immédiat et total… A cette époque là les collectionneurs jouaient chacun pour soi, de façon individuelle et désordonnée, en empruntant aux banques pour payer à la galerie une œuvre d’art qu’ils pensaient revendre quelques mois plus tard, sa valeur ayant doublé. C’était le grand jeu… Hélas, la crise arrivant, ils ont été obligés de vendre immédiatement pour rembourser les banques.

Quand le marché reprend quelques années après, ce souvenir cuisant est dans toutes les mémoires. Cette fois-ci il est hors de question de collectionner sans assurer ses arrières en entrant dans un réseau solidaire, où la règle est d’être propriétaire de l’œuvre et de ne pas en disposer sans obéir à une stratégie commune. « L’Art Contemporain » devient alors un produit financier sécurisé, un produit dérivé en quelque sorte. La méthode de fabrication de la valeur en réseau a alors évolué passant d’un système horizontal « d’entente » à un système vertical de « trust ». Les réseaux sont dominés par de grands collectionneurs qui possèdent maisons de vente, médias, fondations, galeries etc. Il devient possible ainsi de gérer les crises… et même de les utiliser à profit, ce qui s’est produit par exemple en 2002, lors de l’explosion de la bulle Internet. Pourquoi n’en serait -il pas de même aujourd’hui ?

Gérer la crise c’est d’abord maitriser la “com”

Les effets de « com » sont importants aujourd’hui et rares sont ceux qui savent que le spectacle de la réalité, et la réalité, divergent. Être informé est un privilège qui exige connaissances, temps, travail et curiosité… Pour illustrer ce décalage, citons pour l’exemple un évènement parisien récent, très médiatisé, destiné à valoriser les cotes des « artistes les plus chers du monde ». Il s’agit d’une « Vente de Charité », au profit d’une œuvre contre le cancer, ayant eu lieu le 17 mars 2009 chez Christie’s, avenue Matignon. Cette initiative intervient après la prestigieuses vente « Saint Laurent-Berger » d’art ancien et moderne qui a fait penser que l’art en France, n’est pas affecté par la crise et constitue une valeur refuge idéale. Un transfert d’image est donc possible quelques semaines avant les ventes redoutées d’Art Contemporain à New York au mois de mai.

François Pinault, l’initiateur, prend la précaution de demander aux artistes de sa collection de « donner » une œuvre afin que l’on ne puisse pas dire que des collectionneurs s’en débarrassent. Toute la presse annonça l’évènement caritatif et la soirée chez Christie’s brilla par l’affluence des « people » dont les magazines ont commenté robes, costumes et accessoires en citant leurs marques prestigieuses. Malheureusement, les portefeuilles restèrent clos et il y eut peu ou pas de compte-rendus de la vente elle-même. Catalogue, estimations et résultats sont néanmoins accessibles chez Christie’s. Il en ressort une baisse de 20% à 60% par rapport aux estimations basses… De très rares œuvres étant vendues un peu au dessus…

Où se situe la valeur incompressible du “Financial Art” ?

L’AC (1) a perdu probablement moins que les produits dérivés. Une baisse moyenne, supérieure ou égale, à 40 %? François Derivery dans un article (2) approfondi résume la situation : « Aujourd’hui la valeur de ce produit artistique spéculatif est indexé sur le collectionneur, lui-même médiatique. Les très grands collectionneurs, uniques producteurs de la valeur artistique, ne peuvent de fait ni perdre ni se tromper. Tant qu’ils ne vendent pas, la valeur est conservée. Les œuvres deviennent des “capitaux non productifs”… qu’ils peuvent faire circuler entre eux pour produire de temps à autre une cote en toute sécurité. »

Mais qu’en est-il de l’avenir plus lointain, sachant que ni le marché financier ni le marché de l’AC n’ont encore touché le fond? Contrairement à l’art ancien ou moderne dont la valeur s’estime à la qualité intrinsèque de l’œuvre, la valeur du « Financial Art », essentiellement conceptuelle et indexée sur le collectionneur, n’est ni esthétique ni matérielle et ressemble beaucoup aux produits dérivés. La question se pose alors: quelle pourrait être la valeur au dessous de laquelle le « Financial Art » ne pourrait descendre? On cherche quelque chose qui ressemblerait au « ratio bancaire », ces réserves et fonds propres, exigés par la loi, de 8% à 12% des montants des crédits accordés par la banque, contrepartie de leurs prêts. Pour l’Art Contemporain une valeur analogue est pensable car les grands collectionneurs, maîtres des musées et des institutions, jouent en quelque sorte le rôle de la banque.

La France conservatoire mondial du « Financial Art »

Mais comme pour les produits dérivés, la seule solution trouvée jusqu’à présent à la crise est l’intervention de l’État. Or, en France, l’art est une entreprise publique. Tous les yeux se tournent donc vers elle. A juste titre! Car elle joue un rôle majeur dans la conservation de la valeur de l’AC. L’Etat français dispose d’un corps dit « scientifique » d’ « inspecteurs de la création », doués d’infaillibilité. Depuis trente ans, il achète avec l’argent public les œuvres d’artistes vivant et travaillant à New York, dans une proportion (d’après moi) de 60% de son budget.

Ces œuvres, l’essentiel du « Financial Art », sont sanctuarisées et surajoutées de façon pérenne aux collections prestigieuses et inaliénables d’art ancien et moderne. La loi interdit ici aux Institutions de revendre ces acquisitions, ce qui n’est pas le cas ailleurs. On peut prévoir alors sans mal qu’à l’avenir, les Américains et le monde entier viendront visiter en France, en même temps que le grand patrimoine, les « saintes reliques » du « Financial Art », les musées privés américains ne pouvant plus les exposer ou même les conserver, étant donné leurs graves difficultés et leur obligation de rentabilité.

Ainsi on revient à cette valeur incompressible évoquée plus haut. Grâce à la légitimation établie par la Finance, la République et l’Église, la France est désormais le lieu de la transformation de la valeur financière, historiquement enregistrée sur le marché, en icône de ce fait révolu. L’objet a acquis, grâce à la garantie de l’Etat, une valeur irréductible, symbolique et sacrée, un peu comme la sandale perdue par Marie Antoinette avant d’enjamber la guillotine ou la petite culotte de Madona. A combien s’établira cette valeur en termes de cote? Celle des fonds russes avant Eltsine ?

Aude de Kerros
graveur, essayiste
© POLEMIA
02/06/2009

Notes :
(1) AC: acronyme de art contemporain, conçu par Christine Sourgins dans Les Mirages de l’Art contemporain afin de mieux percevoir qu’il ne signifie pas tout l’art d’aujourd’hui mais sa partie idéologique, conceptuelle et financière.
(2) Artension, avril-mai 2009, n°47, et sur Internet

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http://www.polemia.com/article.php?id=1628