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Charlie, Danois, Juif, Copte, Français : qui sommes-nous?

Charlie, Danois, Juif, Copte, Français : qui sommes-nous?

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Erwan Le Morhedec dit Koz, blogueur

♦ Comment et pourquoi être français ? La vidéo de Polémia, mise en ligne le 15 février dernier avec la voix de Jean-Yves Le Gallou et sous le portrait d’Ernest Renan, donne à cette question une réponse positive et exprime une certaine fierté. Hélas, les hésitants ou les inquiets ont une autre approche métaphysique de leur condition de Français. Erwan Le Morhedec s’interroge : « Qui sommes-nous ?» Ses réponses sont malgré tout positives, elles aussi. S’extrayant d’une sorte de désespoir, il les expose dans un lamento qu’il a confié au Figaro. Polémia reprend cet article qui mérite que l’on s’y arrête.
Polémia

Attentats, profanations de cimetières, décapitations : pour le bloggeur Koz les récents évènements nous amènent plus que jamais à nous poser la question: « Qu’est-ce qu’être français? » Erwan Le Morhedec dit «Koz» tient le blog Koztoujours où il partage ses commentaires, ses réflexions, ses opinions et ses propositions en rapport avec l’actualité politique nationale, mais aussi la religion.


Je suis Copte et je suis Juif et je suis Danois et je suis Charlie. Et nous sommes tant d’autres, ces temps-ci, par compassion et solidarité. Mais qui sommes-nous? Nous sommes et pourtant, nous ne savons pas nous définir. Savons-nous qui nous sommes, nous, pourquoi nous sommes là et ce que nous avons à dire? Nous refusons de le déterminer tant on nous a appris que nous définir serait nécessairement exclure l’autre, que nous définir serait revendiquer une exclusivité sur des valeurs plus largement partagées. Et qu’en outre, il n’y aurait pas de quoi être fiers. Alors nous sommes silencieux. Pourtant, hier soir, en apprenant l’assassinat par décapitation de vingt et un coptes, la profanation de centaines de tombes juives, en constatant comme nous voulons tous être, je me demandais qui nous sommes. Je me demande ce qui résonne en commun dans mes tripes quand je suis tous ceux-là à la fois. Je me dis aussi qu’il doit bien y avoir une façon d’incarner sereinement ce que d’autres revendiquent hystériquement : être Français.

Non, bien sûr, je n’ignore pas que vibre de par le monde une commune humanité répugnée par ces infamies, que nous voudrions, précisément, rejeter hors de notre humanité. Je n’ignore pas que je peux donner la main à un Jordanien effaré, à un Américain révulsé. Je n’ignore pas davantage que notre identité française participe d’une identité plus large, dans le XIXe, à Vincennes comme à Copenhague. Mais je ressens le besoin, fondamental et pragmatique, de savoir qui je suis, qui nous sommes.

Pragmatique, parce que les Hommes ont un besoin profond de savoir qui ils sont, qu’ils ne sont pas, non, seulement « citoyens du monde », membres d’un grand tout, sauf peut-être ceux qui sautant d’un pays à un autre ne sont plus vraiment d’un seul. Nous avons besoin d’être d’un lieu, d’un quartier dont nous connaissons les recoins, d’un paysage dont nous connaissons les collines, les fleuves, les rues, les jardins, les clochers et les sentiers. Prennent le pas, sinon, des identités de substitution et, des Ultras du club du coin à ceux de la cité du quartier, elles ne sont souvent pas bien glorieuses.

« Nous avons tous peur de devenir des “hommes flottants”, sans racines, sans maison, sans identité véritable, mais n’osons pas avouer cela. Nous préférons chanter à l’unisson les vertus de l’errance, du voyage, du nomadisme. (…) L’injonction se fait toujours plus pressante. Le discours dominant n’est pas tendre envers ceux qui résistent à cet avènement d’un monde sans frontières ni appartenances (…) J’ai du mal à accepter cette impérieuse volonté d’effacer tout point de rattachement, comme disent les juristes. J’y vois même une folie! N’importe quel être humain a besoin d’être de quelque part. L’envie d’un périmètre protecteur, la joie de tutoyer un paysage dont on connaît chaque courbe et chaque vallonnement, rien de tout cela ne mérite l’opprobre. Je bous de colère quand j’entends dire, ou quand je lis que la moindre référence à la terre ou à la ruralité trahit je ne sais quel pétainisme qui s’ignore. »

Jean-Claude Guillebaud, dans Je n’ai plus peur, poursuit en évoquant la tradition mélanésienne, et cette métaphore qu’ils utilisent, de l’arbre et de la pirogue. Comme l’écrit Guillebaud, « nous voudrions tous être à la fois un arbre et une pirogue. Nous avons besoin de racines et de déracinement. Nous réclamons l’abri du local, mais nous voulons pérégriner dans l’universel. Nous réclamons une patrie mais nous souhaitons garder le courage de la quitter ». Mais il est absurde d’opposer l’arbre et la pirogue, car c’est du bois de l’arbre qu’est fait la pirogue.

C’est aussi fondamental, parce qu’il est difficile de ne pas constater que ce que nous sommes est attaqué, et mis au défi, à nos portes et même en nos murs (l’État Islamique en Libye se gargarise de bientôt «prendre Rome»). Et si je ne sais pas ce que je suis, si je ne sais pas qui je suis, je ne saurai pas le défendre, je ne saurai pas me défendre. C’est un défi, et celui-ci en est un autre, et non des moindres: le risque de défigurer ce que nous sommes par une riposte enragée. Il va falloir savoir ce que nous sommes profondément sans exaltation indue ni caricature soumise.

Il va falloir aussi être, un peu. L’avoir a fait son temps. Il ne comble pas l’Homme. Surtout pour ceux qui n’ont rien.

En face, ils ont leur idée de ce que nous sommes. Mais même avec leur excès, leur fanatisme odieux, leurs caricatures, ils touchent parfois juste. Bien souvent, nous ne sommes tout simplement rien. Comme le disait il y a quelques jours Fabrice Hadjadj, « les Kouachi, Coulibaly, étaient “parfaitement intégrés”, mais intégrés au rien, à la négation de tout élan historique et spirituel, et c’est pourquoi ils ont fini par se soumettre à un islamisme qui n’était pas seulement en réaction à ce vide mais aussi en continuité avec ce vide ». Et François-Xavier Bellamy ajoutait justement: « c’est parce que, depuis un demi-siècle, nous ne savons plus dire ce qu’est la France, que de jeunes Français finissent par se retourner contre elle, pour avoir trouvé ailleurs une raison d’être et une cause à servir ». Quand Le Monde évoque le parcours des frères Kouachi, Une jeunesse française, il mentionne en conclusion cette « recherche de sens et de reconnaissance ». Que l’on ne s’arrête pas trop rapidement sur une explication quelque peu univoque: les facteurs sont certainement multiples, mais je suis convaincu que celui-ci y tient fortement sa part. Et ce n’est d’ailleurs pas la moindre des caricatures grotesques que des jeunes nés en France, fille aînée de l’Eglise et pays des droits de l’Homme et de la liberté, aient rejoint une idéologie totalitaire, prônant la soumission du croyant.

Oui, en face, ils ont cette caricature d’un pays repu, sans vision, sans valeur. Pourtant, je veux croire et je pense que c’est à raison, qu’à l’étranger, on regarde encore vers le drapeau français, vers la terre française, avec plus d’espoir dans le regard, plus d’ambition pour la France que nous n’en avons souvent nous-mêmes. Je me plais à me souvenir de ce que disait ce père dominicain: dans les années 70-80, pour les Afghans, un Anglais était nécessairement un journaliste, un Français était nécessairement un médecin. Je me plais à penser encore que lorsque nos soldats sont envoyés sur une terre étrangère, leur respect des populations et des cultures locales leur permet encore une meilleure exécution de leurs missions que d’autres (Américains pour ne pas les nommer). Je ne connais pourtant guère plus patriote qu’un soldat, signe que l’amour de son pays ne veut pas dire rejet de l’autre.

Alors, je veux savoir qui nous sommes. Pas au prix d’un débat dirigé et mal engagé, sur un fond d’immigration et d’islam, malgré le contexte. Non, pas pour savoir ce que je ne suis pas, ce que seraient les autres, pas pour me construire par opposition et par exclusion, mais au nom de ce que nous avons accompli de beau, de grand, au nom de notre contribution au monde.

Je ne suis pas tellement plus avancé que vous. Je suis aussi le produit de ces années à guetter davantage les fautes que nous n’aurions pas révélées qu’à transmettre les raisons restantes d’aimer encore un peu ce vieux pays. Notre contribution au monde n’est pas univoque, c’est une évidence, mais il doit bien y avoir une voie entre l’idéalisation et la culpabilisation. J’attends les meilleures contributions, du monde de la culture, des historiens, des géographes, des philosophes. Contributions comme celle de Claude Habib qui soulignait, dans La galanterie française, cette singularité qu’est -ou fut- la mixité, quand la pensée s’élevait des salons que les femmes convoquaient.

Oui, je tâtonne. Mais je sais que je suis Français, d’une terre de culture et de liberté, de foi et de raison, terre des Lumières et terre chrétienne, universelle et nationale. Oui, il est plus que temps de reconnaître nos inspirations multiples, et de cesser de nier la participation des Lumières ou la contribution chrétienne, cesser d’amputer notre Histoire et notre culture. Il est temps de reconnaître que l’amour de notre pays ne nous a jamais empêchés de vouloir porter un message universel – pas un message de soumission mais de liberté – et que notre identité nationale et nos aspirations universelles ne sont pas contradictoires. Notre identité nationale n’est pas un repli mais au contraire la source d’un beau et grand message universel. Notre identité française est le camp de base de notre aspiration universelle. Peut-être pouvons-nous d’ailleurs songer encore à notre situation géographique originale, cette terre carrefour, qui intègre et qui irrigue, qui s’enrichit et qui diffuse.

Il serait indécent de voir en cette agression une opportunité. C’est au moins un défi. Nous pouvons nous écrouler, ou le relever.

Erwan Le Morhedec
17/02/2015

Source : FIGAROVOX/TRIBUNE –

Correspondance Polémia – 23/02/2015

Image : « Je suis Charlie Copenhague »