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Béziers : le « magicien d’Oz ta droite !» a-t-il fait un flop ?

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Point de vue de Bernard Mazin, essayiste.

♦ Robert Ménard, maire de Béziers, a organisé dans sa ville, vendredi, samedi et aujourd’hui, les Journées de Béziers destinées à réunir différentes personnalités et mouvements de droite, « les vraies droites, les droites qui ont des convictions, les droites qui aiment charnellement ce pays ». Il est encore trop tôt pour tirer les conclusions de ce premier rendez-vous, mais un de nos fidèles correspondants, bien que n’étant pas sur place, a pu à distance suivre heure par heure son déroulement et nous adresser son point de vue.

Jean-Yves Le Gallou, président de Polémia, participait bien sûr à ce colloque et donnera à son tour d’ici peu un compte rendu circonstancié que nous ne manquerons pas de publier.
Polémia.


Je n’ai pas assisté aux rencontres organisées par Robert Ménard à Béziers, et à l’heure où j’écrivais ces lignes, la séance de synthèse et de clôture était en cours. La série des 51 propositions qui en est ressortie m’est parvenue alors que je bouclais mon propos. Mon objectif n’est donc pas de commenter ces propositions ni leur contenu, mais de réagir aux dépêches diffusées, au fil du déroulement de la journée du 28 mai, sur les sites des médias « conformes ».

Même s’il faut prendre ces « informations » avec beaucoup de recul, les postures adoptées et les propos tenus de façon avérée par certains des protagonistes permettent de tirer à chaud quelques leçons utiles pour la suite des événements.

Les médias en premier lieu se sont révélés fidèles à eux-mêmes : il a fallu moins d’une heure pour que la Toile se fasse l’écho du départ précipité de Marion Maréchal-Le Pen, de sa divergence avec Robert Ménard et des amabilités exprimées par la jeune étoile montante du Front à l’endroit du maire de Béziers, invité à ne pas oublier à quelle formation il devait son élection de 2014. Et, bien entendu, plusieurs dirigeants ou édiles du FN ne se sont pas fait prier pour proclamer que Ménard avait « la grosse tête » et que son absence d’avenir était inscrite dans les astres.

Cette focalisation sur la sortie, dans tous les sens du terme, de Marion MLP, habilement combinée à l’énumération des « politiques » hors Front national qui avaient décliné l’invitation de Béziers, a permis de détourner l’attention de deux faits qu’il n’était toutefois pas possible de passer totalement sous silence :

  • la manifestation a réuni entre 1000 et 2000 personnes : cela peut paraître peu, mais témoigne d’une réelle motivation, car il n’est pas évident de venir passer 48h écouter des intervenants aux prises de position desquels tout un chacun a accès par leurs ouvrages ou par le canal de la réinfosphère. Au risque d’être accusé de parisianisme, j’ajouterai que Béziers n’est pas forcément le lieu géographique idéal pour drainer un auditoire venu de la France entière. Cette montée en puissance régulière de la fréquentation des manifestations autour de la pensée dissidente ne peut plus être cachée, et manifestement fait peur ;
  • la grande qualité d’intervenants, qui de Charles Beigbeder à Renaud Camus, d’Alain de Benoist à Philippe Bilger, de Jean-Yves Le Gallou à Béatrice Bourges, et tous les autres, reflètent la diversité de la France qui refuse la pensée dominante, mais qui ne veut pas pour autant s’enfermer dans les querelles et les structures partisanes. A cet égard, Robert Ménard a pleinement atteint son objectif de rassembler la droite « hors les murs ».

En second lieu, ce qui s’est passé au Rendez-vous de Béziers illustre, s’il en était besoin, la trahison de la classe politique à l’égard de la volonté populaire.

On ne s’étonnera certes pas que les dirigeants LR aient décliné l’invitation, à l’exception de Jean-Frédéric Poisson, homme très estimable et dont l’élévation de la pensée détone avec celle que l’on a coutume de rencontrer au sein de cette formation, mais qui, en tant que représentant du parti chrétien-démocrate, est à la fois indépendant et marginal par rapport à la maison-mère. On sait depuis longtemps que les élus LR qui ont des convictions objectivement proches des nôtres ne poussent pas le courage jusqu’à se commettre avec Robert Ménard, et risquer ainsi la bronca médiatique, et par conséquent le suicide politique pour avoir pactisé avec le diable.

L’on hésite à ranger dans le même sac Nicolas Dupont-Aignan, qui fait preuve d’une certaine constance dans sa ligne « gaullienne » et s’efforce de la promouvoir en se prémunissant contre toutes les tentatives de récupération. Mais force est de constater qu’il demeure très ambigu sur les sujets sociétaux et sur les questions sensibles telles que l’islam et l’immigration. En outre, son obstination à faire cavalier seul le condamne probablement à la stagnation, et à terme à la régression. En tout cas, son absence à Béziers ne plaide pas en sa faveur.

Mais l’interrogation majeure à propos de Béziers est sans aucun doute l’attitude du FN, incarné par Marion Maréchal-Le Pen.

Robert Ménard n’a jamais caché ses positions, qu’il a exprimées publiquement à de très nombreuses reprises : il considère à juste titre que dans le paysage politique « de droite » actuel, l’on ne peut accéder au pouvoir sans le FN, mais que celui-ci ne peut gagner seul. Il a également formulé des réserves sur le programme économique du Front, qu’il estime peu pertinent sur bien des points et de nature à repousser certains électeurs, et à en tromper d’autres par de fausses promesses.

En acceptant l’invitation au Rendez-Vous de Béziers, Marion Maréchal-Le Pen ne pouvait pas ignorer ces points de divergence. Elle ne pouvait pas non plus ignorer que Ménard se proposait de lancer à cette occasion un mouvement pour fédérer les bonnes volontés qui se réunissaient dans la cité biterroise. Que l’annonce de « Oz ta Droite !» – dénomination au demeurant assez discutable – soit prématurée, irréaliste, ou obéissant à l’ambition personnelle de Robert Ménard est un point qui mérite d’être débattu : mais la finta sorpresa de Marion MLP, faisant mine de découvrir une sorte de complot contre le FN mené par un Ménard mordant la main qui l’a nourri, n’est tout simplement pas sérieuse.

De même, laisse rêveur le reproche fait à Ménard d’avoir laissé fuiter dès la veille de la clôture des propositions de mesures jugées « trop marquées » par le FN, en matière d’immigration notamment. Une telle position apporte de l’eau au moulin de tous ceux qui craignent que le Front ne devienne un parti comme les autres, et pas un mouvement réellement populiste capable de faire de la politique autrement.

L’on peut tirer de tout ceci une moralité, qui confine en l’occurrence à l’immoralité : toute aspiration à une vision métapolitique, ou tout simplement à un minimum de hauteur de vue, est tuée dans l’œuf dès qu’entrent en jeu les préoccupations partisanes. Autrement formulé : le Politique est trahi par la politique.

Mais « l’affaire de Béziers » pourrait être rangée au rayon des anecdotes, si elle n’était révélatrice de graves errements stratégiques au sein du FN, dont l’enjeu pour l’avenir du pays est considérable :

Il a été fait allusion plus haut aux critiques qui ont été exprimées depuis de nombreux mois à l’encontre du programme économique du FN et de sa « retenue » sur les thèmes sociétaux et identitaires. Ce n’est pas le lieu de revenir sur ce débat, ni sur les questions de personnes sous-jacentes. Mais il n’est pas interdit de se demander ce qui se cache derrière le ralliement de Marion MLP à la ligne dominante au sein des instances dirigeantes du FN, ralliement que les propos tenus à Béziers laissent entrevoir, alors que d’aucuns voyaient précisément en MMLP l’une des rares forces capables de résister à cette pression dominante. Quoi qu’il en soit, on ne saurait reprocher à Ménard d’avoir montré que bien des électeurs sont rebutés par les positions timorées et d’autres par les promesses intenables du FN. La fin de non-recevoir opposée à Béziers à toute idée de créer une force hors les murs est à cet égard plus qu’éloquente : Marion Maréchal-Le Pen a choisi de se mettre à l’abri des murs protecteurs… du bunker.

Qu’elle ait raison de dire que le FN est désormais « incontournable » est une évidence. Mais le maire de Béziers a tout autant raison, et c’est ce que le FN refuse d’admettre, lorsqu’il martèle que la victoire à droite ne peut se faire sans alliance. L’idée que la formation de Marine Le Pen puisse un jour exercer le pouvoir seule est une illusion qui ne peut convaincre que celle qui la préside et les courtisans qui l’entourent.

Peut-on imaginer que LR finisse par éclater et que son aile droite accepte de s’allier avec le Front national ? Cela paraît aussi relever pour l’heure de l’illusion.

L’issue la plus souhaitable serait qu’émerge une sorte « d’UDI du FN », et c’est probablement ce que Robert Ménard a en tête en lançant son mouvement. Qu’il n’ait pas la carrure et les moyens de ses ambitions, ou que la situation ne soit pas encore mûre pour une telle évolution, sont des questions légitimes à se poser. Mais le « négationnisme » du FN sur la pertinence même de l’analyse témoigne d’un manque de vision stratégique à long terme qui pourrait le mener à un échec à échéance plus rapprochée.

Dans l’immédiat, l’on ne peut que souhaiter bon vent à Oz ta droite ! – mais décidément, où sont-ils allés chercher un nom pareil ?

Bernard Mazin
29/05/2016

Correspondance Polémia – 28/05/2016

Image : le sigle du nouveau mouvement de Robert Ménard