Maxime Tandonnet (1958-2024) est l’auteur d’essais et de biographies remarqués. La dernière, consacrée à Michel Poniatowski et parue à titre posthume, a fait l’objet d’une recension de Polémia en avril dernier. Sa famille a récemment découvert son unique roman, Le Ministère de l’Ordre moral (Éditions de Flore, 400 pages, 10 euros), qui s’inscrit dans un registre dystopique. Le livre, préfacé par son fils Thibaut, dépeint, dans la seconde moitié du XXIe siècle, les arcanes politiques d’une République française finissante à travers l’itinéraire d’un politicien qui finira par s’interroger sur la vanité d’ambitions purement individuelles. Cet auteur connaissait parfaitement les rouages de l’État pour avoir été, notamment, conseiller présidentiel en charge de l’immigration au temps de Nicolas Sarkozy. Une postface du haut fonctionnaire et historien Arnaud Teyssier complète l’ouvrage.
Johan Hardoy
La « porte de l’Enfer »
Le récit commence en 2065, quand le politicien François Lambert se souvient de sa rencontre avec Justine, son épouse, seize ans plus tôt. Il se demandait alors ce que pouvait bien lui trouver celle qui le voyait comme une sorte de héros romantique.
Après leur mariage, ses rêves de jeunesse avaient été brisés par deux échecs au concours du Quai d’Orsay, tandis que le couple s’installait progressivement dans une routine pernicieuse.
Au fil du temps, il avait fini par considérer sa femme comme une petite-bourgeoise étriquée, confinée dans sa foi catholique et ses idées romanesques. Elle devenait même parfois gênante lorsqu’elle défendait des « principes d’un autre âge » sur les mœurs et des positions « réactionnaires » sur la situation du pays. De son côté, elle estimait que l’essentiel était d’épargner à leurs deux jeunes enfants le drame de la séparation.
Entretemps, il avait retrouvé un ancien de sa promotion de Sciences-Po, devenu député progressiste d’un mouvement de centre-gauche, qui l’avait convaincu rapidement de se placer sous son aile en vue de s’engager dans une carrière politique annoncée comme très prometteuse. Devant ses hésitations initiales, motivées par des opinions conservatrices, son futur mentor lui avait simplement répondu : « Pfff… Regarde-moi… Non-non, mais dis-moi franchement ? Tu l’as vu le progressiste ? Droite, gauche, on s’en tape ! La seule question qui compte, c’est de te trouver un point d’entrée… »
Le recalé au concours des ambassades avait alors songé : « Lui Président et moi, ministre des Affaires étrangères ? Et pourquoi pas ? »
« Dès lors, entraîné par son protecteur, François Lambert entama une vertigineuse ascension politique qui, en moins de quatre ans, devait le conduire, au prix de multiples jeux de réseaux, de manœuvres souterraines et de combinaisons de couloir, à la consécration. » Il était élu député du parti Nouveau Monde.
« Par une étrange alchimie de l’âme, l’image extraordinairement piètre et négative qu’il avait eu de sa personne dans sa jeunesse, aggravée par l’insatisfaction sexuelle et son échec humiliant au concours du Quai d’Orsay, se métamorphosa, au fil des années, en une sorte de morgue insatisfaite et agressive, refoulant sa fragilité intérieure. Au fil de ses progrès dans l’exercice de bonimenteur, la frontière entre le jeu de rôle et la conscience de soi finit par se brouiller. »
Dans le même temps, une consommation régulière de pervitine, une drogue psychostimulante, le transformait « en zombi infatigable et dominateur ». « Le temps d’une émission, elle faisait de lui le roi des plateaux de télévision, et à l’occasion des discours, face à la foule, un incomparable tribun. »
« Pourtant, cette dangereuse addiction avait contribué à déstabiliser son caractère, le rendant irascible sinon acariâtre envers son entourage. »
Bien plus tard, en considérant cette période de sa vie et en pensant avec amour à sa femme, il songera : « J’ai marché dans la combine et coché toutes les cases, soumission, aveuglement, ambition… La notoriété est toujours le chemin le plus direct qui mène à l’enfer. »
La faute
Animé par de vieux fantasmes adolescents où il se rêvait comme acteur dans un film pornographique, « il avait fait la connaissance d’un vieil homme étrange, Jacky, une sorte de gourou se présentant comme un ancien juge d’instruction reconverti dans le porno amateur ».
« De guerre lasse et contre toute attente, Justine avait fini par céder » au fantasme sexuel de son mari, pour une unique expérience, afin qu’il n’en parle plus à l’avenir.
Le lendemain de leurs ébats scénarisés, il avait participé à une émission télévisée matinale où il s’était brillamment comporté. Sa prestation avait été remarquée par son mentor politique, devenu depuis trois ans Président de la République, qui lui avait proposé le nouveau poste de ministre de l’Ordre moral.
Le Président, élu de la « jeunesse branchée », considérait que son profil de gendre idéal et son mariage avec une catholique pratiquante constituerait un atout de poids pour capter l’électorat conservateur lors de la prochaine élection présidentielle.
Comme d’habitude, moins d’un inscrit sur cinq se déplacerait pour voter, dans un pays devenu la 47e puissance industrielle mondiale et comptant 36 % de chômeurs, avec une dette publique s’élevant à 1620 % du PIB, un rang international de 164e au niveau éducatif et 234 policiers tués depuis le début de l’année.
Des journalistes, déjà informés de sa nomination, l’interrogaient sur son programme politique : « remettra-t-il en question les grands acquis sociétaux tels que le suicide médicalement assisté, le libre choix de l’identité sexuelle reconnu dès l’âge de sept ans, la majorité citoyenne à douze ans, le droit à la paresse inscrit dans la Constitution, le salaire universel pour tous, la grande loi d’indemnisation des victimes de l’esclavage, des crimes de la colonisation et de l’immigration, le droit imprescriptible à l’installation en France, la dépénalisation des vols sans violence, la loi GAG (Grand Accueil Généreux) qui impose aux propriétaires d’accueillir des sans-logis en proportion de la taille de leur logement et qui réquisitionne les résidences secondaires (à l’exception des résidences des personnes exerçant une profession à caractère sensible sur le plan de la confidentialité telles que les politiciens, les journalistes, les avocats, etc.) ?
Son épouse, restée amère depuis leur expérience pornographique, réagissait froidement à la perspective de sa nomination au gouvernement.
Il constatait également avec horreur que le pornographe l’informait par courriel qu’il l’avait reconnu à la télévision. Ce maître chanteur exigeait de rencontrer à nouveau sa femme à des fins lubriques, faute de quoi la vidéo de leur « partouze à trois » serait diffusée dans les réseaux sociaux !
Le Président l’écoutait à peine quand il décidait de lui avouer ses frasques et lui donnait pour instructions de « laisser passer l’orage » tout en se victimisant.
Il était donc nommé ministre de l’Ordre moral et des valeurs traditionnelles, au 17e rang protocolaire après la ministre de la Libre Jouissance.
La vidéo était massivement diffusée et une foule hostile et moqueuse d’opposants se réunissait devant son domicile dont l’adresse avait été communiquée publiquement. Il parvenait néanmoins à se rendre au premier Conseil des ministres où ses nouveaux collègues l’évitaient comme un pestiféré. À l’issue de la réunion, le Président lui signifiait brutalement son éviction du gouvernement.
Dès lors, le banni n’avait plus qu’une idée fixe : se venger du maître chanteur ! Son périple allait pourtant faire de lui un autre homme…
Quelques décennies plus tard, lors de retrouvailles avec sa fille, celle-ci lui reprochera de vivre au milieu de livres, devenus définitivement interdits et systématiquement détruits : « Les pages sont un vecteur de virus, en les feuilletant vous risquez de répandre la poussière et de déclencher des épidémies. Aujourd’hui, les scientifiques sont unanimes sur ce point… »
***
La suite du récit ne sera pas divulgâchée, comme on dit au Québec.
Le fils de l’auteur souligne qu’« il s’agit d’un livre à clés, s’inspirant fortement de personnalités dirigeantes »…
Dans la postface, Arnaud Teyssier identifie le Président dépeint dans le livre à un personnage composite fortement inspiré par un certain Emmanuel Macron, mélange « de ce narcissisme et de cette arrogance dont Maxime Tandonnet dénonçait régulièrement les effets ravageurs sur notre démocratie ».
« On devine que l’auteur, qui fut conseiller à l’Élysée, veut croquer quelques personnalités dont il a eu à connaître, qu’il règle au passage un peu ses comptes avec la médiocrité du milieu ambiant où il a vécu, et qu’il stigmatise avec ironie les ravages de l’esprit de cour. »
« Maxime Tandonnet souffrait dans sa chair du spectacle qu’offrait de plus en plus la France, et il cherchait peut-être, en explorant un genre nouveau pour lui, à l’exorciser. »
Johan Hardoy
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