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Citoyenneté sans peuple, la fiction politique du droit du sol

Citoyenneté sans peuple, la fiction politique du droit du sol

par | 1 avril 2026 | Politique, Société

Citoyenneté sans peuple, la fiction politique du droit du sol

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Le débat nord-américain sur le droit du sol met au jour une rupture fondamentale, la dissociation croissante entre citoyenneté et appartenance, au cœur de la crise politique des nations de culture européenne.
Balbino Katz

Une querelle juridique qui masque une question vitale

L’audience portée devant la Cour suprême des États-Unis à propos du droit du sol est présentée comme une controverse constitutionnelle. Elle est en réalité d’une tout autre nature. Ce qui s’y joue n’est pas seulement l’interprétation d’un amendement, mais la définition même du corps politique.

Le discours dominant s’efforce de ramener cette question à une opposition morale, ouverture contre fermeture, universalité contre exclusion. Cette rhétorique dispense de penser. Elle évite surtout de poser la question décisive, qu’est-ce qu’un citoyen lorsque le peuple auquel il appartient cesse d’être défini ?

Comme le pensait Pierre Manent, « il n’y a pas de démocratie sans peuple, et il n’y a pas de peuple sans limites ». Or toute extension indéfinie de la citoyenneté tend précisément à abolir ces limites.

La grande confusion, citoyenneté et nationalité

L’un des traits majeurs de la modernité tardive réside dans la confusion entretenue entre citoyenneté et nationalité. Cette confusion n’est pas innocente, elle permet de substituer un statut juridique à une réalité historique.

La citoyenneté, entendue comme participation aux droits politiques, tend à absorber la nationalité, qui désigne pourtant une appartenance plus profonde, culturelle, historique, parfois même anthropologique. Cette substitution permet de faire croire que l’appartenance peut être produite par le droit.

Or l’expérience historique montre l’inverse. Même les régimes les plus universalistes ont été contraints de reconnaître cette distinction. L’Union soviétique elle-même distinguait la citoyenneté, soviétique, de la nationalité, ethnique. Cette reconnaissance implicite d’une pluralité irréductible des appartenances traduisait une réalité que l’idéologie ne pouvait abolir.

La citoyenneté libérale, une construction sans mémoire

La conception libérale de la citoyenneté repose sur une abstraction fondatrice. Elle suppose que l’individu peut être détaché de ses origines, de son histoire, de ses appartenances, pour être reconnu comme sujet de droit.

Cette vision trouve son expression classique chez Ernest Renan. Mais l’interprétation contemporaine en trahit profondément l’esprit. Car Renan lui-même insistait sur le « riche legs de souvenirs » sans lequel aucun plébiscite n’est possible. La volonté ne suffit pas, elle suppose une mémoire.

La modernité tardive, décrite par Marcel Gauchet, tend à dissoudre cette mémoire dans l’universalisme des droits. La citoyenneté devient un attribut, un label, une qualité attribuée indépendamment de toute continuité.

Le droit du sol constitue l’aboutissement de cette logique. Il transforme la naissance en fait générateur d’appartenance, indépendamment de toute inscription dans une histoire commune. Le territoire devient un support administratif, non plus un espace vécu.

L’illusion de la citoyenneté universelle

Cette extension indéfinie de la citoyenneté repose sur une illusion, celle d’une communauté politique sans fondement substantiel. Elle suppose que des individus peuvent partager des droits sans partager un monde.

Dominique Schnapper a montré que la citoyenneté moderne repose sur une tension entre universel et particulier. Lorsque cette tension disparaît au profit du seul universel, la citoyenneté perd sa consistance.

Le résultat n’est pas l’unité, mais la juxtaposition. Des individus juridiquement égaux coexistent sans nécessairement former un peuple. Le droit produit une fiction d’unité que la réalité sociale dément.

La conception organique, la citoyenneté comme destin partagé

Face à cette abstraction, une autre conception subsiste, plus ancienne, plus enracinée. Elle considère la citoyenneté comme l’expression d’une continuité historique.

Alexis de Tocqueville soulignait que les institutions démocratiques reposent sur des mœurs. Ces mœurs, produit d’une histoire longue, constituent le socle invisible de la citoyenneté.

Dans une perspective proche, Alain de Benoist rappelle que « toute identité est héritée avant d’être choisie ». Cette formule dit l’essentiel, la citoyenneté ne se décrète pas, elle se reçoit et se transmet.

Le juriste Carl Schmitt apporte une clé décisive. Le politique suppose une distinction, une capacité à dire qui appartient et qui n’appartient pas. Une citoyenneté indifférenciée tend à abolir cette distinction, et avec elle, la possibilité même du politique.

Le droit du sol, moteur de la déliaison

Le débat américain met en lumière une transformation du droit du sol lui-même. Ce qui fut un instrument d’intégration devient un mécanisme de déliaison.

Les critiques soulignent ses effets concrets, attraction migratoire, stratégies d’ancrage par la naissance, transformation de la citoyenneté en moyen d’accès indirect au territoire. La figure des « anchor babies » illustre cette mutation, la citoyenneté cesse d’être un aboutissement pour devenir un levier.

Plus profondément, elle tend à produire ce que l’on pourrait appeler une citoyenneté de circonstance. Elle ne procède plus d’une appartenance, mais d’un événement, la naissance sur un sol.

Cette évolution correspond à ce que Oswald Spengler décrivait comme le destin des civilisations tardives, la survie des formes au prix de la disparition de leur contenu.

Dissocier pour restaurer

Face à cette crise, une piste consiste à rétablir la distinction entre nationalité et citoyenneté. La première relèverait de l’appartenance historique, la seconde de la participation politique.

Une telle dissociation permettrait de reconnaître la réalité des sociétés contemporaines tout en préservant l’existence du corps politique. Elle introduirait une hiérarchie là où règne aujourd’hui la confusion.

Elle suppose toutefois de rompre avec l’illusion selon laquelle le droit peut produire de l’appartenance. Comme le rappelait Guillaume Faye, une société qui ne se définit plus finit toujours par être définie par d’autres.

Une question européenne décisive

L’Europe est désormais confrontée à cette question dans toute son ampleur. Le droit du sol, dans ses différentes déclinaisons, participe à une transformation silencieuse du corps civique.

Cette transformation ne se limite pas à des statistiques ou à des flux. Elle affecte la perception même de l’appartenance, et donc la cohésion politique.

Le débat américain ne fait qu’anticiper des interrogations qui s’imposeront, tôt ou tard, aux nations européennes.

Un révélateur

Le droit du sol n’est pas un simple mécanisme juridique. Il est un révélateur.

Il révèle une mutation profonde, le passage d’une citoyenneté enracinée dans une histoire à une citoyenneté produite par le droit. Entre ces deux conceptions, le choix n’est pas technique, il est existentiel.

Car au terme de cette évolution, une question demeure à laquelle il faudra bien un jour donner une réponse : une communauté politique peut-elle survivre lorsque la citoyenneté n’exprime plus une appartenance, mais seulement une procédure ?

Balbino Katz – via Breizh-Info
01/04/2026

Balbino Katz

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