Alors que la société française poursuit sa sortie massive du christianisme, un phénomène apparemment contradictoire se dessine, la hausse des baptêmes d’adultes et un léger rebond des vocations sacerdotales. Loin d’annoncer une rechristianisation, ce mouvement révèle une mutation profonde du catholicisme français, désormais minoritaire, identitaire et assumé comme tel, dans un contexte de tensions culturelles, religieuses et civilisationnelles accrues.
Balbino Katz
La hausse récente des inscriptions en année de propédeutique dans les séminaires français, mise en lumière par un article du Le Figaro publié le 31 janvier 2026 et signé Jean-Marie Guénois, a suscité de nombreux commentaires évoquant un hypothétique « retour du religieux ». Une telle lecture relève davantage du souhait que de l’analyse. Les chiffres rapportés sont exacts. Dans plusieurs diocèses de l’Ouest, les effectifs de propédeutes ont progressé de manière sensible, passant en un an de quelques unités à plusieurs dizaines. À l’échelle nationale, les inscriptions sont passées de 99 en 2023 à 145 en 2025. Ces données traduisent une inflexion réelle, mais elles ne sauraient être interprétées comme le signe d’une rechristianisation de la société française.
Le phénomène observé s’inscrit dans un mouvement simultané et paradoxal. D’un côté, la déchristianisation se poursuit, massive, continue, structurelle. De l’autre, on constate un rebond limité mais réel des vocations sacerdotales et des conversions adultes. Ces deux dynamiques ne s’annulent pas, elles se renforcent mutuellement. La société française continue de sortir du christianisme comme cadre civilisationnel commun, tandis qu’une minorité croissante choisit d’y entrer ou d’y demeurer de manière consciente et assumée.
Déchristianisation de masse et conversions de choix, un mouvement simultané
Les chiffres relatifs aux baptêmes de nourrissons sont sans équivoque. En 2023, seuls 25 % des enfants nés en France ont été baptisés, contre plus des deux tiers au début des années 1980. Le catholicisme cesse d’être un fait social total. Il ne structure plus la transmission familiale, n’organise plus les rites de passage, ne fournit plus de langage symbolique partagé. Comme l’a montré Marcel Gauchet, le christianisme occidental est parvenu au terme de son rôle d’armature invisible des sociétés européennes, au moment même où il continue d’exister comme foi.
Dans le même temps, les baptêmes d’adultes et d’adolescents connaissent une hausse spectaculaire. Ils sont passés d’environ 4 000 par an jusqu’en 2022 à près de 18 000 en 2025. Cette dynamique ne compense en rien l’effondrement global, mais elle en modifie la nature. Le christianisme n’est plus transmis principalement par héritage social, mais par décision individuelle. Ce basculement marque la fin du catholicisme sociologique et l’entrée dans un christianisme de choix, ce que Guillaume Faye analysait déjà comme le passage d’une religion de civilisation à une religion de minorité identitaire, typique des phases tardives d’un cycle historique.
La fin de la transmission automatique, l’entrée dans un christianisme décisionnel
L’adhésion visible au christianisme n’est plus un geste neutre. Elle est devenue un acte public, porteur d’une charge symbolique forte. Affirmer son appartenance chrétienne revient désormais à s’inscrire dans un système de valeurs perçu comme antagoniste à celui promu par les élites culturelles, médiatiques et politiques. Cette évolution confirme l’analyse d’Alain de Benoist, pour qui la religion, lorsqu’elle cesse d’être hégémonique, redevient un fait identitaire, un marqueur de différenciation dans l’espace social. Le baptême, autrefois rite d’intégration dans un ordre culturel partagé, devient un acte de démarcation explicite.
À cette dimension s’ajoute désormais un second niveau de signification, rarement formulé mais largement perçu. Dans une société marquée par une présence croissante de l’islam et par la sacralisation idéologique du pluralisme religieux au profit de ce nouveau venu, l’affirmation visible du christianisme est interprétée, implicitement ou explicitement, comme un geste d’hostilité symbolique à l’égard de l’islam. Se dire chrétien, baptiser ses enfants, afficher une identité catholique assumée, revient de plus en plus souvent à refuser l’ordre hiérarchique tacite qui s’installe dans l’espace public, où l’islam bénéficie d’un statut de religion protégée tandis que le christianisme demeure exposé à la critique, à la dérision ou à la suspicion. Cette asymétrie produit un effet paradoxal, elle transforme l’affirmation chrétienne en acte de transgression.
Quand l’adhésion chrétienne devient un acte public de démarcation
Ce processus de minorisation s’accompagne logiquement d’une recomposition identitaire. À mesure que le christianisme cesse d’être une évidence culturelle, il devient un marqueur de positionnement civilisationnel. Cette sensibilité identitaire s’exprime de manière particulièrement visible chez certains jeunes catholiques engagés, notamment ceux gravitant autour de Academia Christiana. Leur démarche ne relève pas d’une nostalgie folklorique, mais d’une volonté de réinscription du christianisme dans une logique de continuité historique, culturelle et anthropologique. Elle traduit une perception aiguë du christianisme comme socle civilisationnel menacé, et non comme simple option spirituelle privée.
Cette évolution identitaire suscite une hostilité croissante. Elle est combattue frontalement par la gauche antichrétienne, qui y voit une remise en cause du dogme pluraliste et de l’idéologie du vivre-ensemble. Elle l’est tout autant, et parfois avec une férocité comparable, par certains tenants du novus ordo au sein de l’Église de France, ainsi que par une partie du laïcat à prétention intellectuelle. Ces derniers perçoivent toute affirmation identitaire chrétienne comme une trahison de l’esprit conciliaire, réduisant le christianisme à une éthique humanitaire désincarnée, compatible avec tous les systèmes de valeurs, donc finalement interchangeable.
Aller vers l’Eglise pour échapper à un présent angoissant
Dans ce contexte, le rebond des vocations sacerdotales ne contredit pas la déchristianisation. Il en est l’un des effets indirects. À mesure que le christianisme cesse d’être un héritage passif, il devient une proposition exigeante, réservée à ceux qui acceptent la marginalité relative qu’elle implique. Le fait qu’environ 38 % des candidats français au séminaire se tournent vers des formations classiques ou traditionalistes n’est pas anodin. Il traduit une quête de cohérence doctrinale, de stabilité rituelle et de verticalité spirituelle, dans une société perçue comme liquide, instable et désorientée, conformément à ce que Jean-Claude Michéa a décrit comme la dissolution des cadres symboliques et moraux.
Deux profils dominent aujourd’hui parmi les candidats au sacerdoce. Le premier est constitué de jeunes issus de familles catholiques encore structurées, souvent attirés par des instituts conservant une forte continuité avec la tradition. Le second, plus nouveau, regroupe des jeunes issus du tout-venant sociologique, parfois sans culture chrétienne préalable, parfois même non baptisés. Ceux-là arrivent au christianisme par rupture, non par héritage. Leur rapport à la foi est souvent radical, existentiel, absolu.
L’instauration et le renforcement de l’année de propédeutique répondent à cette mutation. Elle n’est pas un filtre bureaucratique, mais un temps de décantation destiné à éprouver la solidité des vocations dans un contexte où la foi n’est plus soutenue par l’environnement social. Cette prudence ecclésiale révèle une conscience aiguë du caractère fragile mais potentiellement profond de ces élans, mais elle indique aussi que l’institution a compris la nature du changement en cours.
Le célibat n’est plus un obstacle dirimant
Un autre élément, rarement souligné, mérite attention. Le célibat sacerdotal ne constitue plus, pour beaucoup de jeunes hommes, une rupture biographique majeure. Dans une société marquée par l’effondrement du couple, la défiance entre les sexes et l’isolement massif, vivre seul n’est plus une exception. Le texte du Le Figaro rappelle que plus d’un tiers de la population vit aujourd’hui en situation de célibat. Le sacerdoce ne s’inscrit donc plus contre un horizon familial évident, mais dans un paysage déjà désertifié. Cette donnée anthropologique n’explique pas tout, mais elle contribue à rendre intelligible la recomposition des vocations.
Ce que l’on observe n’est donc pas un retour en arrière, mais une mutation. Le catholicisme français entre dans une phase minoritaire durable. Cette minorisation n’est pas un accident, elle est structurelle. Elle entraîne mécaniquement une accentuation de la dimension identitaire du christianisme. L’affirmation chrétienne devient un acte de visibilité, donc un acte de risque, même lorsque ce risque reste social ou culturel plutôt que physique.
Une double hostilité, gauche antichrétienne et résistances internes à l’Église
Cette double opposition, externe et interne, confirme que le christianisme français est entré dans une phase minoritaire durable. Cette minorisation n’est ni accidentelle ni conjoncturelle, elle est structurelle et probablement irréversible. Le point décisif est que la minorité chrétienne, se sentant contestée de l’extérieur et soupçonnée de l’intérieur, tend à se resserrer autour d’une définition plus nette d’elle-même. Une part de l’institution ecclésiale et du laïcat cultivé combat cette consolidation identitaire, car elle contredit l’aspiration à un christianisme intégralement compatible avec les normes dominantes.
Dans cette querelle, la gauche antichrétienne n’est pas seule. Les adversaires les plus efficaces de la réaffirmation chrétienne ne se trouvent pas toujours hors de l’Église, ils se trouvent aussi dans son appareil, dans ses prudences, dans ses réflexes, dans la peur d’être accusé. Rémi Brague a plusieurs fois analysé cette posture de justification permanente comme un affaiblissement intérieur, une religion qui s’excuse d’exister, au lieu de parler depuis son propre centre.
Le rebond vocationnel comme effet indirect de la minorisation
L’Église catholique en France entre ainsi dans une phase minoritaire durable. Cette minorisation n’est ni accidentelle ni conjoncturelle. Elle est structurelle et probablement irréversible. Comme l’avait pressenti Oswald Spengler, les formes spirituelles des civilisations tardives ne disparaissent pas brutalement. Elles se contractent, se densifient et se radicalisent. Le christianisme français devient une religion de minorité consciente, assumée, parfois combattue, mais plus homogène dans ses convictions, précisément parce qu’il n’est plus porté par l’inertie sociale.
Le rebond vocationnel observé ne signale donc pas une restauration, mais une métamorphose. L’Église ne retrouve pas sa place centrale, elle change de nature. Minoritaire, identitaire, plus exigeante, elle s’inscrit désormais dans un rapport de tension durable avec la société qui l’environne. Cette tension, loin d’annoncer sa disparition, pourrait bien constituer la condition même de sa persistance.
Balbino Katz – Chroniqueur des vents et des marées – balbino.katz@pm.me
31/01/2026


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