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Le sacrifice de James Foley, un crime à deux lames

Le sacrifice de James Foley, un crime à deux lames

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«Ceux qui ont dressé ce miroir dans le désert de Syrie se douteront-ils un jour que leur mise en scène était encore du théâtre dans le théâtre?»

♦ La mise en scène est minutieuse, pour ne pas dire esthétique, épurée à la japonaise. Un homme en orange agenouillé aux pieds d’un homme en noir; derrière eux, les dunes du désert à perte de vue. (1)


L’homme en orange, c’est James Wright Foley, photoreporter américain, disparu en Syrie depuis 2012 et qui va être décapité devant la caméra après avoir lancé un dernier appel. L’homme en noir, sans visage, est son bourreau islamiste. Il va le saigner comme un animal et lui ôter la tête.

Les trois couleurs du tableau sont des messages qui parlent à l’oeil occidental.

Le noir: deuil et mort. Pour nous, pas pour eux.
L’orange: couleur des détenus de Guantanamo.
Le jaune sable: désolation à perte de vue. Le résumé du programme de l’EIIL. Pour qui tout acquis de civilisation, qu’il soit chrétien, bouddhiste ou même musulman, est une idole à abattre.

Nous avons affaire ici à une vraie composition de cinéaste, un rituel satanique filmé par Pasolini. On a même pris la peine de munir le condamné d’un micro-cravate. L’a-t-on retiré avant ou après sa décapitation? Je n’ai pas vu ni voulu voir la fin de la séquence.

Révélations

La tragique réapparition de ce malheureux enlevé depuis deux ans clarifie bien des choses.

1- Elle illustre les mécanismes de désinformation occidentaux.

Les médias mainstream avaient d’autorité attribué cet enlèvement à Bachar el-Assad. Jusqu’au dernier moment (et aujourd’hui encore) ils ont veillé à préserver la pureté de ceux qui le combattaient avec notre soutien.

 

Désinformation : Lez journaliste américain James Foley à Alep, en Syrie, le 5 novembre 2012 (Photo Nicole Tung - AFP).

Désinformation : Le journaliste américain James Foley à Alep, en Syrie, le 5 novembre 2012 (Photo Nicole Tung – AFP).

 

Sur un autre terrain de guerre, en Ukraine, ils font de même. Ils ont fait de même en Yougoslavie, en Irak, en Libye. A chaque fois, les illusions qu’ils répandent «font le boulot» du moment. Instaurer des sanctions. Justifier une agression. Noircir des adversaires au point de rendre tout dialogue avec eux moralement impossible. Et, du coup, sanctifier le recours aux armes; disculper la torture, le blocus, la famine.

Les démentis, les mises au point, même rapides, n’arrivent jamais à compenser l’impact de ces images frappantes, simples à diffusion rapide et massive (2). Mais la répétition crée l’usure. A la longue, même les moineaux finissent par comprendre le procédé. Tant de conclusions hâtives, de contrevérités, d’amalgames finissent par ne plus ressembler à de l’information, mais à un théâtre de Guignol.

Les organes de presse ferment les uns après les autres, victimes de la désaffection qu’ils ont eux-mêmes créée en prenant leurs consommateurs pour des idiots. Sur le web, les commentaires manifestent souvent plus d’ouverture d’esprit, de curiosité et de sagacité que les articles qu’ils commentent, rédigés par des professionnels formés et payés, soi-disant, pour rechercher l’objectivité et la vérité.

Nul n’est heureux du discrédit des médias de masse. C’est pourtant un dégât collatéral inévitable du mécanisme mis en place en Occident, où «la presse» est devenue l’alliée et la porte-parole du pouvoir au moment même où ce pouvoir devenait de plus en plus abusif et de plus en plus débridé.

Il lui est certes encore permis – et encouragé! – d’attaquer les politiques dans leurs turpitudes et leur corruption, car dans un système totalitaire les individus sont interchangeables. Mais il n’est pas question d’attaquer dans ses fondements la politique. Nul ne songe à boycotter le gouvernement américain pour son Guantanamo ou ses assassinats ciblés aux quatre coins du monde, même si chacun voit qu’il il s’agit bien du principal «Etat voyou» (rogue state) du dernier quart de siècle. Nul ne songe à établir le lien de cause à effet entre l’immigration de masse ici et la dévastation de masse là-bas, là d’où viennent ces pauvres gens.

2 – Elle prouve la continuité entre l’opposition syrienne armée et l’EIIL.

Nous faisons mine de dénoncer, aujourd’hui, ceux-là mêmes que nous avons légitimés et armés hier, en les glissant dans le panier bariolé de l’«opposition démocratique» à Bashar al-Assad.
Une alliance perverse qu’on n’évoquait que sous le sceau du «conspirationnisme» éclate aujourd’hui de plus en plus clairement. Il n’est plus besoin de «fuites», de «whistleblowers» et de témoignages de coulisses: la quantité de mensonges et de compromissions consentie par les médias de masse pour l’occulter illustre assez l’enjeu. Qui veut le détail peut toujours consulter les bons livres. Une documentation impressionnante et incontestée est disponible pour quiconque sait lire (3).

Nous sommes les initiateurs de la violence et de l’iniquité absolues dont nous prétendons par ailleurs vous protéger par des lois liberticides et par un flicage croissant des populations.

Après avoir créé le Califat, on le bombarde sur les marges, comme les chiens mordillent les brebis détachées du troupeau pour le faire tenir ensemble. Sa mission est de faire éclater l’aire irakienne et de détruire les shiites. Il est trop stupide pour comprendre son rôle de marionnette, mais suffisamment énergique pour tirer sur les ficelles, voire pour les casser. De temps à autre, une fessée s’impose.

Les malheureux comme Daniel Pearl et Foley ne sont, encore une fois, que les dégâts collatéraux d’une expérience frankensteinienne qui se déroule sous nos yeux depuis plusieurs décennies déjà. Leur sacrifice ne fait qu’ajouter au camouflage.

3 – Elle nous annonce notre avenir.

Le bourreau au visage masqué s’adresse à la caméra avec un net accent britannique. A travers ce détail, la mise en scène nous adresse une mise en garde supplémentaire. Les serpents ne nichent pas seulement dans les dunes du Moyen-Orient. Ils sont chez vous, dans vos banlieues, dans vos centres de requérants d’asile, dans vos universités sans doute.

Aux temps lointains de l’invasion afghane par l’URSS, un slogan circulait: «Aujourd’hui en Afghanistan, demain dans votre appartement». On parlait des tapis, bien entendu. Désormais, tous les «-stans» de l’islam fondamentaliste ont des connexions avec votre appartement. L’aisance avec laquelle les rituels les plus sanglants entrent dans votre maison via le net n’en est qu’un avant-goût.

Jeu de miroirs

L’extraordinaire court métrage de l’EIIL est un miroir tendu à l’Occident.

Ce que nous faisons à cet homme, nous dit-il, c’est ce que vous nous faites. Et ce n’est qu’un avant-goût de la vengeance que nous vous préparons. Vous nous avez humiliés par la technologie. Nous n’en avons pas besoin: nous vous saignerons au couteau. Vous avez brocardé nos croyances au nom de votre idéologie «démocratique», nous vous la renvoyons dans l’emballage orange qui la démentit. Vous nous tournez en bourriques dans vos superproductions, n’importe: nous allons vous arroser de «snuff movies» à deux balles que vous ne pourrez vous empêcher de dévorer!

Depuis la guerre d’Afghanistan – pour ne pas remonter à l’alliance séoudite de 1945, voire au «grand jeu» du temps de Kipling – les Etats-Unis et leurs satellites ont créé, équipé, entretenu l’islamisme radical comme un imbécile manipule un gaz de combat: en espérant que le vent soufflerait toujours dans le bon sens.
Mais voici que le vent tourne. Le gaz s’échappe à grosses bouffées et plus personne ne peut s’approcher des bombonnes pour fermer le robinet!

En appelant ceux qu’il aime à «se révolter contre ses véritables assassins, le gouvernement des Etats-Unis», Foley récite un slogan sous la menace du couteau. Il n’en dit pas moins une vérité. En faisant obstacle à toute modernisation du monde arabe, les Anglo-Saxons et leurs satellites y ont confié tous les pouvoirs aux brutes et aux fanatiques. La haine que ceux-ci crachaient contre nos valeurs de civilisation ne les dérangeait pas, puisqu’ils avaient foulé aux pieds ces mêmes valeurs bien avant eux. Comme le disait si bien feu Muray dans sa lettre aux chers djihadistes: «Vous n’arriverez jamais à nous tuer, puisque nous sommes bien plus morts que vous!»

Tout juste parviendront-ils à semer la peur chez les infidèles, ce qui arrangera bien les pouvoirs en place.

Ceux qui ont dressé ce miroir dans le désert de Syrie se douteront-ils un jour que leur mise en scène était encore du théâtre dans le théâtre?

 Slobodan Despot
Blog.despot.ch
20/08/2014

Notes :

1 Source: http://www.dailymail.co.uk/news/article-2729287/ISIS-beheads-journalist-James-Wright-Foley-warning-US.html
2 Voir l’affaire du vol MH17: l’Ukraine retient des informations clefs et efface les traces, les USA se détournent. La Russie a beau réclamer l’avancement de l’enquête, le mal est fait. Elle a diplomatiquement ces 298 morts sur les bras.
3
Lire en priorité: Comment le Djihad est arrivé en Europe, de Jürgen Elsässer, éditions Xenia 2006.

Voir aussi :

«Le Miel» du même auteur

Correspondance Polémia – 23/08/2014

Image : exécution du journaliste James Wright Foley