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« En mission pour Georges Albertini », de Morvan Duhamel

« En mission pour Georges Albertini », par Morvan Duhamel

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Note de lecture de Jacques Langlois

♦ « Il est plus facile d’être bon dans l’opposition que lorsqu’on est aux affaires. » … «  Retenez bien ceci : en politique, l’opposition est la plus mauvaise école. » (Emile Roche à propos de Pierre Mendès France, p.103.)


Une éducation européenne

Morvan Duhamel ne fut pas seulement le confident de Georges Albertini, l’adaptateur de ses écrits de prison en 1944-45 et le transcripteur des entretiens secrets que ce dernier – l’un des principaux hommes d’influence des années 1950-1980 – eut avec les personnalités politiques les plus connues de cette époque et qui ont fait déjà l’objet de deux volumes recensés ici (*). Il fut aussi, tout jeune, l’un des lieutenants et l’un des missi dominici de l’ancien secrétaire général du RNP dans sa lutte acharnée contre le totalitarisme soviétique et ses courroies de transmission en Europe, le PC“F” notamment. D’où ce nouveau livre, En mission pour Georges Albertini

Georges Albertini

Georges Albertini

Morvan Duhamel relate de manière personnelle et très vivante, en multipliant anecdotes piquantes et rappels historiques, ses pérégrinations de Stockholm à Beyrouth et d’Helsinki à Barcelone, ses rencontres (par exemple avec le père de Gérard Philipe, réfugié en Espagne pour échapper aux rigueurs de l’Epuration) et ses expériences dans les organismes (Centre d’Archives, Conseil économique présidé par le radical Emile Roche, Conseil économique et social et enfin Agence nationale pour l’emploi, tout nouvellement créée) où l’avait imposé son mentor.

La fréquentation intensive d’Emile Roche fut pour le jeune Duhamel (et donc pour ses lecteurs !) particulièrement instructive. On apprend ainsi que c’est à l’initiative du ministre des Colonies Louis Georges Rothschild dit Georges Mandel – idole de Nicolas Sarkozy qui lui consacra une hagiographie, d’ailleurs largement pompée sur la thèse de doctorat de Bertrand Favreau – que furent réquisitionnés quelque vingt mille jeunes Indochinois qui, après avoir voyagé dans des conditions inhumaines jusqu’à Marseille, furent emprisonnés aux Baumettes puis dispersés dans nos poudreries. Les malheureux « ne recouvrèrent la liberté qu’à la suite de l’invasion allemande. Le gouvernement de Vichy entreprit leur rapatriement, interrompu par le blocus britannique qui empêchait les liaisons maritimes. »

Pour Emile Roche, se fondant sur les Mémoires de Churchill, c’est également Londres, alors principale place boursière de la planète, qui fut responsable au premier chef de la Seconde Guerre mondiale : « Le crime impardonnable de l’Allemagne […] a été qu’elle ait essayé de sortir du système de commerce établi, et organisé un système de troc, empêchant ainsi le monde de la finance internationale de tirer son profit. » L’histoire se répète : des décennies plus tard, n’est-ce pas leur intention de refuser le dollar comme unique instrument des échanges internationaux qui a provoqué l’annihilation de l’Irak de Saddam Hussein et l’embargo sauvage contre l’Iran ? Et Vladimir Poutine ne paie-t-il pas son attachement à l’or ?

Millionnaire et pointeuse à l’ANPE

Egalement édifiant, le récit des tribulations de Morvan Duhamel à l’Agence nationale pour l’emploi où il eut la surprise de voir inscrite la richissime Marie-Claire de Fleurieu, née Servan-Schreiber et seconde épouse de Mendès France, propriétaire d’un « somptueux hôtel particulier de l’avenue Montaigne ». Ayant vendu le quotidien financier Les Echos, et donc prétendant chercher un emploi, elle « percevait de ce fait des allocations chômage en rapport avec son salaire perdu, sans compter la couverture de la Sécurité sociale, les points de retraite et d’autres avantages ». Mais cela ne l’empêchait pas de pester contre l’ANPE, qui ne lui trouvait pas assez vite une nouvelle cuisinière !

A l’autre bout de l’échelle sociale, un mécano et un chauffeur de taxi refusaient toutes les offres d’emploi, le premier refusant de s’éloigner de quelques kilomètres de Nanterre et le second s’obstinant à rester chômeur pour ne pas avoir à verser une pension à son ex-femme, qui l’avait « trompé avec tout le quartier ». Mais pas question de rayer des listes ces tire-au-flanc comme le suggéra Raymond Barre : « Pour radier un demandeur, expliqua le chef de service au premier ministre, je dois demander l’autorisation à la direction départementale du Travail et expliquer pourquoi, dans un rapport circonstancié. Je l’ai fait trois fois depuis ma nomination ici et n’ai jamais eu de réponse. »

Les choses ont-elles changé depuis le septennat Giscard ? Premier ministre à son tour, Manuel Valls reconnaissait en octobre dernier : « Nous, en France, avons fait le choix d’un chômage très important et très bien indemnisé » — cf. France Info le 22 décembre. Un choix qui ne peut que favoriser les fraudes et les abus. Comme, d’ailleurs, la prime au retour imaginée par le secrétaire d’Etat Lionel Stoléru pour faciliter le départ des immigrés, et qui ne profita guère qu’à de « jeunes boursiers américains achevant en France des études qu’ils avaient financées aussi par quelques missions d’intérim ».

Les saboteurs du PC et de la CGT

Quant aux vrais immigrés, ils étaient dissuadés par des Nord-Africains, membres de la CGT qui tenait à conserver sa masse de manœuvre allogène. Particulièrement nombreuse et efficace à la Régie Renault dont le paradoxe apparent (pourquoi tant de grèves et de mouvements sociaux alors que l’entreprise était si en avance sur le plan social ?) est ainsi analysé par Morvan Duhamel : « Le Parti communiste avait décidé de faire de la Régie, par l’entremise de la CGT, l’une de ses forteresses. Comme à EDF, comme à la SNCF, comme dans le Livre, comme dans les ports maritimes… Dans ce dessein, il y avait placé des militants de premier ordre, dotés de moyens adéquats, tout en s’évertuant, y compris par la violence, à empêcher l’action, voire la simple présence d’autres syndicats, les gouvernements successifs lui laissant les mains libres, par lâcheté. »

Là encore, rien n’a changé depuis l’ère Giscard comme l’a prouvé tout récemment la faillite de la SNCM, naufragée par les marins cégétistes. Et d’autant moins qu’il n’y a plus d’Albertini pour parler à l’oreille des politiques et essayer de les convaincre d’agir contre les saboteurs.

L’Huma adoubée par le Dr Goebbels

C’est justement à l’initiative de Georges Albertini que Morvan Duhamel s’était en 1953 rendu dans la Ruhr pour y rencontrer Werner Naumann. Secrétaire d’Etat à la Propagande, donc adjoint direct de Joseph Goebbels avant la guerre, engagé ensuite dans la Waffen SS, Naumann avait pris part à la défense de la Chancellerie à Berlin et il avait à l’époque une grande influence sur les anciens membres de la NSDAP car, selon Albertini, cet homme encore jeune – qu’il avait présenté en France à des personnalités de premier plan et aussi diverses que le pape du radicalisme Henri Queuille ou l’ancien résistant Henry Frenay (de telles rencontres seraient inimaginables de nos jours) – était « d’une intelligence exceptionnelle ». En atteste, en effet, l’acuité de ses propos anticonformistes sinon révisionnistes (et reproduits dans le livre) tenus au jeune Duhamel sur les origines réelles des deux guerres mondiales, qui mirent fin à la suprématie de l’Europe. Mais Naumann, francophone et très au fait de la politique française, apporte aussi un éclairage surprenant sur l’attitude du PCF, qui « avait voulu nous aider pendant la guerre en prônant la paix et même la désertion de vos soldats » après la défaite de 1940 : « Après accord de l’ambassade, vos responsables communistes ont confectionné un numéro zéro de leur journal L’Humanité […] Le Dr Goebbels l’a trouvé convenable, bien orienté, et a donné l’autorisation de reparaître, ainsi qu’à un journal du soir que vos communistes voulaient publier. C’est alors qu’informé du projet, le gouvernement français s’y opposa… » Ce qu’on peut regretter car la trahison du PC aurait alors éclaté aux yeux de tous et le Parti ainsi discrédité n’aurait pu jouer à la Libération, et depuis, le rôle funeste que l’on sait.

Souvent amusant, parfois désespérant mais toujours instructif, En mission pour Georges Albertini est un témoignage indispensable sur la seconde partie du XXe siècle, apporté par un homme qui a beaucoup vu, beaucoup agi et beaucoup réfléchi.

Jacques Langlois
23/12/2014

Morvan Duhamel, En mission pour Georges Albertini, Editions Amalthée 2014, 250 pages avec index des noms.

Note :

(*) – Les écrits en prison de Georges Albertini, par Morvan Duhamel
    – Entretiens confidentiels de Georges Albertini, par Morvan Duhamel

Correspondance Polémia – 3/01/2014

Image : Georges Albertini : la trilogie de Morvan Duhamel