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Bombarder et espérer

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Le colonel Michel Goya a été assistant militaire du chef d’état-major des armées sur les questions de doctrine puis directeur du domaine « Nouveaux conflits » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Il a dirigé le bureau Recherche du Centre de doctrine d’emploi des forces (Armée de Terre). Il enseigne l’Histoire militaire de la guerre à Sciences-Po Paris.

♦ L’auteur, avec cet article, se livre à une analyse sur la stratégie possible vis-à-vis de l’Etat islamique. Elle diffère, voire diverge, s’agissant de la relation avec le régime de Damas. En termes de contre-guérilla, elle a l’avantage de présenter les axes possibles. Elle met aussi en évidence les failles de la politique conduite par la France. Les commentaires qui accompagnent cet article sur le site initial – voir à la suite ci-dessous à «Source» – sont nombreux et contradictoires. Ils n’en sont que plus intéressants et nous conseillons vivement nos lecteurs de les consulter.

Notre pays s’est engagé dans des opérations alors que les outils nécessaires à notre défense et à notre sécurité intérieure étaient grandement affaiblis.

Polémia


Je faisais partie de ceux qui estimaient que l’engagement de la France contre l’Etat islamique en septembre 2014 n’était non seulement pas nécessaire mais qu’il était même dangereux. L’EI existait sous ce nom depuis 2006 avec comme matrice l’organisation d’Abou Moussab al-Zarquaoui créée en 2003 après l’invasion de l’Irak par les Américains et leurs alliés. L’Etat islamique faisait alors régner la terreur dans Bagdad et dans de nombreuses provinces du pays. L’Irak menaçait de s’effondrer, entraînant l’ensemble de la région dans le trouble.

A cette époque, la France, qui avait refusé de participer à la coalition, n’envisageait en aucune façon de faire la guerre à cette organisation. L’Etat islamique en Irak ne faisait guère la une des journaux et nos dirigeants ne l’évoquaient jamais.

Partis en guerre avec une grosse fleur sur un petit fusil.

En 2014, les mêmes qui se taisaient à l’époque sont soudainement devenus horrifiés par ces « égorgeurs de Daesh », dont on semblait alors découvrir l’existence. Il est vrai qu’à la suite d’une politique du gouvernement de Bagdad assez proche de celle de Damas, l’Etat islamique, qui avait bien failli mourir, renaissait de ses cendres et obtenait des succès spectaculaires face à d’autres mouvements rebelles syriens et surtout face à une armée irakienne devenue instrument à la fois faible et oppresseur au service d’un pouvoir chiite corrompu.

Il est vrai que, tout comme d’autres milices locales et reprenant le principe des exécutions filmés de Zarquaoui avec des moyens plus sophistiqués, l’EI filmait l’odieux pour l’« édification des masses » et la terreur des ennemis. Il est vrai enfin que l’EI s’en prenait aussi à des citoyens américains obligeant le président des Etats-Unis à réagir. Ce dernier organisait alors une nouvelle coalition et engageait l’opération militaire, non pas sur des critères d’efficacité mais selon sa marge de manœuvre politique interne. Cette opération reposait alors sur des fondements faibles.

Le premier, c’était l’idée que l’Irak était encore un véritable Etat disposant d’une véritable armée qu’il suffirait d’aider par des conseils et un peu d’équipements, pour venir à bout d’un groupe de bandits. La réalité est que cet Etat, hormis les unités de protection rapprochée du pouvoir, ne faisait pas confiance à cette armée créée par les Américains et s’appuyait surtout sur les milices des partis chiites. Ces milices sont aptes à défendre Bagdad et les provinces du sud mais, malgré l’aide iranienne, peu capables de reprendre le terrain perdu sur le Tigre et l’Euphrate mais elles sont surtout peu légitimes à l’occuper. Quant à reconstituer une nouvelle « nouvelle » armée irakienne sous l’égide américaine, on ne voit pas très bien ce qu’elle aurait de plus qui lui permettrait de survivre plus longtemps que les deux précédentes. Lorsqu’au mois d’août 2014, changeant d’alliance – les Kurdes, si sympathiques, ont quand même facilité la prise de Mossoul par l’EI et en ont profité pour s’emparer du pétrole de Kirkouk –, l’EI s’est attaquée au Kurdistan irakien, la coalition a trouvé un autre allié local, militairement plus efficace mais tout aussi peu légitime à agir dans les provinces sunnites.

Restaient alors les frappes aériennes, second fondement faible. Des frappes peuvent s’effectuer en appui rapproché de troupes au sol ou seules sur l’ensemble du dispositif ennemi. Un premier problème vient du fait que les frappes de la coalition américaine ne sont réalisées, hormis quelques drones armés, que par des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers. La raison de cette restriction vient d’abord du peu de risques de ce mode opératoire pour les hommes engagés, eu égard aux moyens antiaériens limités des organisations rebelles. La raison principale est cependant qu’à partir du moment où l’US Army n’est pas engagée (y compris avec des hélicoptères d’attaque), cela n’est pas vraiment considéré comme une guerre pour les Etats-Unis et ne justifie donc pas d’un vote du Congrès. Or, des bombardiers ou des chasseurs-bombardiers ne sont pas forcément les moyens les plus efficients pour appuyer les troupes au sol. Ces moyens lourds, coûteux et donc rares, sont plus indiqués pour frapper des cibles importantes et peu mobiles que des cibles petites et multiples sur la ligne de contact. Les drones armés et surtout les hélicoptères ou les avions spécialisés dans l’appui, par leur capacité à rester longtemps sur un zone et à mitrailler, sont bien plus efficaces pour cela, comme l’avait prouvé le changement survenu à l’été 2011 avec l’intervention du groupement d’hélicoptères français en Libye. Bien entendu, l’emploi de ces nouveaux moyens est plus risqué.

Lorsqu’il s’agit de frapper sur l’ensemble du système de l’ennemi, on peut espérer l’amener à négocier ou au moins à modifier son comportement, comme après les campagnes israéliennes contre le Hezbollah et le Hamas ou celle des Américains contre l’armée du Mahdi à Sadr-City en 2008. On ne peut pas espérer le détruire par ce seul moyen car cela n’est jamais arrivé. On n’a même jamais réussi à approcher vraiment de cette destruction, surtout face à des organisations armées qui savent parfaitement tirer parti du milieu humain et/ou physique pour se protéger. A moyen terme, ces mêmes campagnes aériennes par leur impact sur la population locale, souvent habilement instrumentalisé, ont plutôt contribué au renforcement des organisations qu’elles visaient.

Par raisonnement inductif (une série de mêmes causes produisant toujours les mêmes effets) on pouvait donc facilement prédire que cette opération serait assez stérile. Les raisonnements inductifs peuvent être mis en défaut par des phénomènes de rupture, nous y reviendrons, mais pour l’instant tout ce passe comme prévu. Les 8.300 frappes aériennes de la Coalition ont permis d’aider les troupes irakiennes et surtout les Kurdes irakiens ou syriens à obtenir quelques succès locaux. Elles ont permis d’exercer une pression forte et de détruire plusieurs milliers d’objectifs matériels et de tuer des milliers de combattants, au coût moyen de 200.000 euros chacune. Il n’y a pourtant là, au bout de quatorze mois de guerre, rien de décisif. L’EI occupe de fait tout l’espace géographique qu’il pouvait occuper dans l’espace sunnite syro-irakien et la campagne fait aussi, comme d’habitude, office de sergent recruteur.

C’est dans ce contexte politique et militaire que la France, redevenue pleinement atlantiste, a découvert cette fois l’existence de l’Etat islamique et décidé de lui déclarer la guerre en rejoignant cette fois la nouvelle coalition dirigée par les Américains.

On y est donc allé avec nos équipes de conseillers sur le terrain et nos douze avions de combat, parfois renforcés de l’aviation embarquée du Charles de Gaulle, tous remarquablement professionnels mais évidemment sans aucun espoir d’obtenir le moindre résultat vraiment important. A ce jour après quatorze mois de guerre (car, rappelons-le, il s’agit évidemment d’une guerre à partir du moment où il y a affrontement politique violent), la France a réalisé 300 frappes soit environ 4 % du total de la coalition au sein d’une opération, on l’a vu, globalement peu décisive. Si on en croit les chiffres du Pentagone, on peut donc estimer que nous avons tué entre 400  et 600 combattants ennemis, soit environ 1 % du total des effectifs armés, sachant que ces hommes ont pu être remplacés. Très clairement, l’intention annoncée de détruire Daesh n’était pas très sérieuse mais on se vantait d’être le deuxième contributeur de la coalition et de « peser». Au bout d’un an, on s’empressait de frapper aussi en Syrie pour pouvoir parler avec plus de force, croyait-on, à l’Assemblée générale de Nations Unies. Nous étions partis en guerre la fleur au fusil, grosse fleur et petit fusil.

Il est toujours délicat de jouer les gros bras quand on n’a plus de bras et il est singulier de constater que notre si ferme ministre des affaires étrangères est le même qui, vingt-cinq plus tôt, réclamait de toucher les « dividendes de la paix », autrement dit de réduire l’effort de défense et même globalement de sécurité, pour faire quelques économies de court terme. On l’a dit et il ne faut pas cesser de le répéter, si on avait simplement poursuivi le même effort qu’en 1990 (qui n’était pas jugé écrasant à l’époque, autant que je me souvienne), c’est très exactement 37,4 milliards d’euros qui seraient dépensés en plus chaque année pour nos forces armées, nos forces de police et de gendarmerie, le renseignement intérieur et extérieur, les prisons, la justice et la diplomatie.

Quelque chose me dit que les choses ne seraient pas tout à fait ce qu’elles sont, que notre sécurité intérieure serait peut-être mieux assurée et qu’au front nous aurions un peu plus de moyens pour peser non pas au sein de la coalition mais sur l’ennemi.

On avait sans doute oublié, car ce n’était plus arrivé depuis longtemps (raisonnement stratégique inductif), que cet ennemi peut aussi ne pas se laisser faire et frapper à son tour durement ceux qui le frappent y compris sur le sol métropolitain et y compris en utilisant des traîtres. En termes d’effets stratégiques, l’Etat islamique, qui, il faut le rappeler, n’avait tué aucun Français avant que nous lui déclarions la guerre, est pour l’instant, gagnant.

Section Dassault

Nous voici donc maintenant coincés entre un humiliant retrait à la manière de la fuite de Beyrouth en 1984 et une extension du domaine de la lutte, avec des moyens militaires à la fois réduits par notre politique de défense et dispersés dans les rues des villes de France, les sables du Sahara et ceux du Levant, sans parler de déploiements toujours en cours de stabilisation et d’interposition. A force d’être partout on n’est vraiment nulle part. On reste tactiquement forts car nos soldats sont bons mais stratégiquement faibles car, visiblement, les décideurs qui les emploient et les déploient le sont moins.

Le repli humiliant, je ne veux même pas l’évoquer tant les conséquences en seraient désastreuses. Cela n’est pas sérieusement envisagé pour l’instant, le désir de vengeance est encore trop fort et le coût de l’engagement militaire encore trop faible, et on notera le progrès en la matière par rapport aux « années Mitterand », la honte de ma génération de soldats.

Ne reste que l’hypothèse de la victoire et là les choses sont complexes.

Sur le front intérieur, la sécurité de l’arrière, les choses bougent. Espérons qu’on ira jusqu’au bout des réformes nécessaires et qu’on élimera enfin les sources de collaboration avec l’ennemi. N’étant pas spécialiste de sécurité intérieure, je n’en dirai pas plus.

Sur la ligne de front, les options sont limitées.

La première, que l’on peut baptiser « bombarder et espérer », consiste à simplement augmenter les doses de frappes, dans un premier temps à titre de représailles et pour montrer à tous sa détermination à poursuivre le combat, et à long terme, en espérant sortir de l’induction et provoquer enfin une rupture stratégique. Ces ruptures, à la manière d’une avalanche, sont le résultat de dynamiques souvent peu visibles (ou plutôt peu vues). L’apparition de la guérilla sunnite en 2003, la résistance de Falloujah, la révolte mahdiste, la diffusion des images des exactions d’Abou Ghraïb, l’effondrement des forces de sécurité irakiennes créés par le département d’Etat (tout ça au cours du désastreux mois d’avril 2004), l’extension exponentielle de la guerre civile à partir de février 2006, l’échec de la sécurisation de Bagdad, la découverte que le sud afghan était tenu par les Talibans lors de l’engagement de l’ISAF à l’été 2006, voilà autant de ruptures stratégiques survenues depuis le début de la « guerre contre le terrorisme » et toutes négatives pour les forces coalisées.

Hormis la capture de Saddam Hussein, en décembre 2003, une seule rupture a vraiment été positive : le retournement des groupes rebelles sunnites (le mouvement du réveil-Sahwa), qui, à la fin de 2006, ont finalement décidé de s’allier aux Américains pour en finir avec l’Etat islamique. Cet exemple est à retenir pour la suite.

L’espoir est donc que la campagne indirecte affaiblisse suffisamment l’Etat islamique et renforce suffisamment ses ennemis pour obtenir un changement radical des rapports des forces. On peut décider pour cela d’augmenter le nombre de frappes, mais au risque de la pénurie de cibles (et de munitions). On peut surtout élargir la panoplie de nos moyens à notre disposition pour faire mal, autrement dit et pour revenir aux effets complémentaires évoqués plus haut, engager des hélicoptères d’attaque et même des forces de raids, spéciales ou d’infanterie légère, depuis la Jordanie, l’Irak, le Kurdistan irakien ou syrien. Cela implique bien sûr de faire prendre des risques à nos soldats mais dans cette guerre où, en quatorze mois, 100 % des pertes françaises sont civiles, on peut peut-être l’envisager. Quand on ne veut pas de pertes, on ne lance pas d’opérations militaires. Quand on veut gagner, on prend des risques. Des soldats tomberont mais l’Etat islamique souffrira beaucoup plus qu’il ne le fait actuellement. Bien entendu, si les Russes décident de s’engager vraiment contre l’EI et si les Américains élargissent aussi, ne serait-ce qu’un peu, le spectre de leurs moyens (c’est déjà le cas avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et quelques raids de forces spéciales), les effets seront multipliés.

On peut espérer pour le coup rendre l’ennemi plus vulnérable à nos alliés locaux que l’on peut aussi renforcer. On a vu les limites des forces kurdes et surtout des milices chiites. Pour vaincre vraiment Daesh, comme en 2007, nous avons besoin des Arabes sunnites et c’est avec eux, je crois, que nous devons surtout faire alliance.

World War S

Reprenons les débats en cours. Pour certains, tous les groupes rebelles arabes sunnites présents en Syrie sont désormais tous radicaux, salafistes, frèristes ou djihadistes, et donc tous ennemis, actuels ou potentiels de la France. Il faut donc, selon eux, s’accorder sur la ligne de Bachar el-Assad et de la Russie considérant que ce sont tous des « terroristes » à combattre.

Il convient de rappeler les fortes limites opérationnelles de cette vision. Outre le fait que Bachar el-Assad a fortement aidé au développement de l’Etat islamique en Irak lors de la présence américaine, il a également largement aidé les groupes djihadistes lors de la guerre civile, libérant notamment en 2011 tous les extrémistes présents dans ses prisons, comme par exemple Abou Moussab al-Souri, le théoricien de l’Administration de la sauvagerie. L’Etat islamique a, comme les Kurdes du Parti démocratique mais dans une moindre mesure, constitué un excellent allié de revers, combattant bien plus les groupes rebelles syriens que le régime de Damas, dont il ne faut pas oublier qu’il reste de loin la plus grande organisation terroriste actuelle.

Il convient de rappeler aussi que dans le combat des puissances occidentales et d’Israël depuis quinze ans contre les organisations armées de tout le grand Moyen-Orient, du Hezbollah au réseau Haqqani en passant par l’armée du Mahdi ou les brigades de la révolution de 1920, ces mêmes puissances militaires (au moins 80 % du budget militaire mondial) n’ont pas réussi à en détruire une seule. Le seul cas de réussite est justement l’étouffement de… l’Etat islamique lorsque les Américains ont cessé de voir dans les rebelles sunnites en face d’eux un simple conglomérat de terroristes et considéré qu’ils pouvaient avoir des raisons de combattre, telles que le nationalisme ou la défense de leurs droits dans un nouveau système qui les excluait, voire les opprimait. C’est ce double changement de vision politique (et un gros effort sur soi), de la part des Américains et des rebelles vis-à-vis des Américains (devenus adversaires plus respectables, et plus lucratifs, que les djihadistes), qui a permis le déblocage de la situation et sauvé, in extremis, les Américains d’un repli piteux.

Donc quand François Fillon dit devant l’Assemblée qu’il ne faut pas s’ajouter des ennemis, il a raison. On s’est déjà ajouté l’Etat islamique alors que nous combattions déjà AQMI et al-Mourabitoune au Sahel. Il n’est pas forcément utile d’y ajouter Ahrar al-Sham, Liwa al-Islam ou Liwa al-Tawhid, sachant encore une fois que nous n’avons pas les moyens, sauf mobilisation générale, de vaincre une seule de ces organisations pas forcément sympathiques mais qui n’ont qu’un agenda local. Nous verrons si ce n’est plus le cas. En attendant, ces groupes combattent aussi Daesh.

Je ne parle pas ici du Front sud ou des Forces démocratiques syriennes, car, malgré l’action des monarchies du Golfe et ce qu’on peut en dire, il y a encore beaucoup de gens avec qui s’entendre sans se trahir à condition de prendre (vraiment) quelques risques avec eux.

Les groupes rebelles sunnites et même l’Etat islamique ne sont pas nées de rien (ou d’une pulsion soudaine de détruire le monde) et ne subsistent pas sur rien. Tant que la population arabe sunnite d’Irak et de Syrie, avec la sympathie de celle des autres pays, se sentira, non sans de bonnes raisons, opprimée par les régimes de Damas et de Bagdad et bombardée par le reste du monde, la rébellion subsistera et parmi elle une tendance djihadiste forte… car justement forte. L’EI avec ses délires et son intransigeance n’est pas forcément apprécié mais il a su convaincre des tribus, des mouvements et des individus qu’il était un bon protecteur dans cette « guerre mondiale contre les Sunnites » et même un administrateur honnête dans un océan de corruption. Bombarder l’Etat islamique, tenter de l’étouffer économiquement (mais deux-tiers de ses ressources sont locales) c’est bien mais s’attaquer aux causes de sa force, c’est encore mieux. Pendant la guerre du Rif, Abd el-Krim a été vaincu par la France par la conjonction d’une forte pression militaire (100 000 soldats déployés avec des moyens puissants) et d’une diplomatie locale visant à déconstruire les allégeances autour de lui.

Dans la guerre en cours, on attend toujours ce qui est proposé aux Arabes sunnites. C’est pourtant certainement plus efficace que d’ajouter une croisade (les avions russes sont paraît-il bénis par les popes, ce qui doit faire le bonheur des communicants de l’EI) à un conflit régional entre l’axe chiite et les Arabes sunnites. Dépassons donc un peu le cubisme stratégique avec ses blocs de « il faut » (« s’allier aux Russes », « une coalition internationale », « une intervention au sol », « intensifier les frappes », « détruire le trafic de pétrole », etc.) par un peu de pointillisme s’appuyant sur la connaissance de la politique locale et des moyens de jouer dessus avec nos instruments de puissance. On a l’impression que les guerres en Afghanistan et en Irak ne nous ont rien appris.

Au bilan, en excluant l’hypothèse que nous convaincrons le monde entier de nous suivre sur les rives du Tigre et de l’Euphrate (nous ne sommes pas les Américains), deux options me paraissent réalistes pour la France :

  • Continuer les frappes aériennes en espérant une rupture dont nous ne serons que très indirectement les initiateurs et qui nous sera favorable. Si cette fracture ne nous est pas favorable ou s’il ne se passe rien de nouveau, la posture sera suffisamment légère pour pouvoir se désengager après un délai décent et en disant que nous avons suffisamment puni l’ennemi.
  • Engager la division aéroterrestre prévue par le Livre blanc en périphérie de l’Etat islamique, y mener une guerre de corsaires en diversifiant les moyens d’attaque et faire de la diplomatie locale, sans sous-traiter aux monarchies du Golfe. Appuyer au mieux les forces locales, en particulier les Arabes sunnites quitte à les intégrer dans des Légions arabes à encadrement français qui iront planter les drapeaux à Raqqa et Deir ez-Zor, voire à Mossoul. En 2007, pour 10 % du prix de la campagne aérienne en cours, les Américains avaient engagé 120 000 « fils de l’Irak », à 80 % sunnite, et les avaient intégrés dans leurs rangs en particulier à Bagdad. Ils ont alors gagné contre l’Etat islamique

Dans tous les cas, l’effort s’exercera sur la durée, il impliquera une profonde réflexion (et action) sur l’évolution politique de la région. Ses conséquences sur la société française seront sans doute aussi considérables. On ne pourra échapper à une remontée en puissance des moyens de l’Etat. C’est toute une idéologie et une gestion des ressources du pays à repenser, au profit de la sécurité, au détriment de l’ouverture, au profit de l’action régalienne au détriment d’une action sociale qui faudra, au moins, mieux gérer

La guerre contre le djihadisme marque probablement la fin d’une forme de mondialisation pour la France.

Colonel Michel Goya
27/11/2015

Source : Les – Crises .fr
http://www.les-crises.fr/bombarder-et-esperer-par-le-colonel-michel-goya/

Correspondance Polémia – 30/11/2015

Image : La Syrie urbaine.